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Gilets jaunes : Les femmes en première ligne

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Vanessa (à g.), 31 ans, et Gwenaëlle, 29 ans, près de Villeblevin, dans l’Yonne, vendredi 30 novembre. Leur Père Noël distribue des bonbons aux automobilistes. | © Eric Hadj / Paris Match

Société

Présentes en masse chez les gilets jaunes, les femmes ne croient plus au père Noël et veulent du concret.

D’après un article Paris Match France par Caroline Fontaine avec Juliette Pelerin 

Gwenaëlle et Jenny ont très vite attrapé Vanessa ; elles se sont mises à courir pour éviter d’être prises au piège dans cet espace entre les CRS et les manifestants, là où pleuvent gaz lacrymogènes et pavés. Ce samedi 1er décembre, les trois amies avaient pris le train de 8h31 à Sens, direction les Champs-Elysées. Que la fête puisse mal tourner, elles le savaient d’autant mieux qu’elles-mêmes partaient avec, en guise de motivation, une immense colère. La colère de ces vies « au compte-gouttes », comme le dit Gwenaëlle. De ceux qui ne s’en sortent plus depuis trop longtemps, sans espoir de voir le bout du tunnel, et pour qui la dernière hausse du prix des carburants a agi comme le catalyseur d’un immense ras-le-bol.

Les trois amies vivent dans un village à la limite de l’Ile-de-France et de la Bourgogne. « Sans voiture, dit Gwenaëlle, il n’y a rien qui nous attend. On est coincé, pas de travail, rien. On nous a fait vivre loin des villes et maintenant on nous le fait payer. » La jeune femme a de longs cheveux noirs qu’elle relève dans une stricte queue-de-cheval, des yeux au sourire contagieux.

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Gwenaëlle n’a pas 30 ans, mais elle a déjà au compteur dix ans à trimer, sans prendre de vacances, comme esthéticienne. Elle a même été gérante d’un spa, pour 1 400 euros net les meilleurs mois, comme celui de Noël, prime de responsable de 70 euros comprise. Il y a un an, elle a repris le chemin de l’école, pour un BTS d’esthétique, avec l’espoir de devenir enseignante et de toucher un salaire de 1 800 euros.

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Chez Gwenola (en top gris clair), 46 ans, à Guilers (Finistère). À table avec ses enfants, Quentin (à g.), 18 ans, Jean (à dr.), 14 ans, et Maïssa, 6 ans, sa fille avec Stéphane, 47 ans. © Baptiste Giroudon / Paris Match

En attendant, depuis la fin de son chômage en septembre dernier, elle vit avec le RSA, ce revenu de solidarité active qui vient de fêter ses 30 ans, les aides aux logements et 98 euros d’allocation pour son fils de 5 ans. En tout, 956 euros par mois. À la suite d’un prélèvement de 3,92 euros « qui n’est pas passé », on lui a résilié son assurance-vie. Pour s’en sortir, il lui arrive de passer la porte d’une banque alimentaire. Elle le dit dans un souffle, comme elle raconte, un ton plus bas, l’aide que lui apporte sa mère qui lui « fait des courses de temps en temps ». Une vie de débrouille, comme tant d’autres, à jongler avec les aides, parfois à la frontière de la légalité. Gwenaëlle dit aussi : « On ne fait que ça, faire attention. On est fatigués de travailler pour rien. »

Une amie inscrit des slogans sur les gilets pour la manifestation du 1er décembre à Paris. En gilet jaune : Erwann, 22 ans, un autre fils de Gwenola. © Baptiste Giroudon / Paris Match

Sa copine Vanessa perçoit une allocation aux adultes handicapés de 820 euros – elle est hémiplégique, sa main droite est raide et elle boite. Elle a travaillé après son bac jusqu’à ses 26 ans, quand son employeur n’a pas renouvelé son énième CDD. « Ils ont préféré prendre un BTS en alternance, ça coûte moins cher », dit-elle. C’était juste avant sa première grossesse. Aujourd’hui, le salaire d’égoutier de son mari – 1 700 euros – couvre juste les charges du foyer. Un crédit de 915 euros chaque mois pendant vingt-cinq ans, pour leur pavillon loin de tout. Un salon, une cuisine équipée et deux chambres au rez-de-chaussée. En haut, une salle de jeux – « on n’a pas encore pu aménager l’étage », dit-elle comme pour s’excuser.

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« Notre droit de manifester a été bafoué », s’énerve Vanessa

« On s’est installés ici pour des raisons économiques. On n’a rien trouvé plus près de Paris. » Ils vivent à 100 kilomètres de la capitale, où son mari exerce. Depuis plusieurs mois, il est en arrêt maladie, les cervicales abîmées. Si Vanessa travaillait, entre la cantine du grand, la nounou de la petite et des aides en moins, ce serait encore plus difficile. Alors, elle reste chez elle, à s’occuper de ses enfants et parfois, aussi, de ceux des autres. Elle règle les courses par chèque pour gagner le temps de l’encaissement. Au-dessus de 16 ramassages de poubelle par an, une fois toutes les trois semaines, Vanessa doit s’acquitter d’une taxe d’environ 5 euros par passage. Pour éviter la dépense, son mari est coutumier de la déchetterie.
Souvenir de l’avenue de Friedland, samedi 1er décembre à midi. Equipées de masques contre les gaz lacrymogènes, Vanessa, Gwenola et Gwenaëlle.

Souvenir de l’avenue de Friedland, samedi 1er décembre à midi. Equipées de masques contre les gaz lacrymogènes, Vanessa, Gwenola et Gwenaëlle. © Baptiste Giroudon / Paris Match

Les deux amies sont habitées par la rage. « Un ras-le-bol général », « tous ces cadeaux faits tout le temps aux plus aisés », « l’impression qu’on ne fait rien pour nous », énumèrent-elles à tour de rôle, avant d’annoncer en chœur : « On doit se battre pour nos enfants. »

Arrivées dès 9h30, elles n’ont jamais réussi à atteindre les Champs-Elysées, dont les accès étaient barrés. « Notre droit de manifester a été bafoué », s’énerve Vanessa. D’ailleurs, le rassemblement ne ressemblait en rien à une manifestation. Ni pancartes, ni chants – hormis une « Marseillaise » de-ci de-là –, ni chars, ni mégaphones, et un unique slogan qui courait de l’Etoile à la Bastille : « Macron, démission ! » Elles sont passées d’une artère à l’autre, souvent coincées entre deux barrages, témoins passives des voitures brûlant.

On m’a beaucoup engueulée de ne pas faire barrage au FN mais maintenant je peux me regarder dans la glace.

« Ça a dégénéré parce que les gens honnêtes en ont marre, les moins honnêtes avaient envie de casser et les petites racailles voulaient démolir du flic. Le gros des dégradations est dû aux jeunes de banlieue », assure Vanessa. Antifa, elle a mis dans l’urne, au premier tour de l’élection présidentielle, un bulletin Mélenchon. Au second, elle a glissé dans l’enveloppe une pâquerette prise dans le jardin de la mairie. « On m’a beaucoup engueulée de ne pas faire barrage au FN, raconte-t-elle, mais maintenant je peux me regarder dans la glace. » Son amie Gwenaëlle a voté Marine Le Pen, « pas contre quelqu’un, mais pour elle ».

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Souvenir de l’avenue de Friedland, samedi 1er décembre à midi. Equipées de masques contre les gaz lacrymogènes, Vanessa, Gwenola et Gwenaëlle. © Baptiste Giroudon / Paris Match

En chemin, non loin de la place de l’Etoile, le trio a croisé Gwenola, une Bretonne qui, sur son gilet jaune, avait écrit : « Si j’avais voulu me faire baiser, j’aurais élu Brad Pitt. » Elle dit : « J’ai voté Macron par dépit. Aujourd’hui, j’ai honte. » Gwenola était déjà à Paris le samedi 24 novembre. À plusieurs, ils ont loué un car qui a quitté Brest à 2 heures du matin, pour arriver huit heures plus tard. Avec elle, deux de ses fils, Erwan, 22 ans, et Quentin, 18 ans. Les 45 euros qu’elle a dû payer pour le trajet, elle les a pris dans l’enveloppe destinée au permis de ce dernier. Avant les gilets jaunes, elle n’avait jamais battu le pavé ni revendiqué.
Gwenola a deux voitures – la seconde, achetée 30 euros, servant à réparer la première

Pourtant, à 46 ans, cette mère de cinq enfants a derrière elle une longue vie de galères. Elle a été chaudronnière, elle a nettoyé pendant trois ans les trains de la SNCF, de nuit, départ à 20 heures, retour à 4 heures du matin, son meilleur salaire mais une « vie de famille gâchée » et le sommeil en vrac. Aujourd’hui, elle est Atsem, agent territorial spécialisé des écoles maternelles, et assiste l’institutrice. Vingt-huit heures par semaine pour un salaire de 884 euros par mois, auquel s’ajoutent 550 euros d’aide de la Caf. « Je travaille quasiment pour rien : tout ce que je gagne part dans les charges. »

Le samedi 8 décembre, Vanessa restera chez elle, choquée par des CRS qui l’ont traitée de « handicapée »

Elle note sur un cahier ses dépenses, les factures pour l’école des enfants qui, d’un mois à l’autre, varient de quelques euros. Elle fait ses courses dans un hard discount, 70 euros par semaine, et ça, ça ne bouge pas, elle achète la même chose et jamais de bonbons. Une seule friandise, du Coca. Elle dépense en essence « 30 euros tous les quinze jours, et si ça ne suffit plus, je n’en remets pas ». Elle a deux voitures – la seconde, achetée 30 euros, servant à réparer la première. Une vie en négatif. Chaque mois, elle mange son découvert autorisé, 150 euros. Elle dit : « Je ne demande pas grand-chose, le minimum vital : finir le mois. » Avec un rêve : emmener ses enfants à Disneyland. Elle a divorcé du père de ses quatre premiers mais ne vit plus avec son compagnon, père de sa petite dernière âgée de 6 ans. Avec son salaire d’électricien, ils avaient changé de catégorie. « Je n’avais plus droit à rien. On ne s’en sortait plus », dit-elle. Il a fait ses valises.

Le samedi 8 décembre, Gwenola ne reviendra pas à Paris. Elle n’en a plus les moyens. Elle continuera à apporter aux gilets jaunes des tartes aux poires. Vanessa aussi restera chez elle, choquée par des CRS qui l’ont traitée de « handicapée ». Ses deux copines refusent de l’emmener. Trop dangereux, d’autant plus que si elles y retournent, c’est pour « monter en première ligne », lui ont-elles confié. Aucune ne compte arrêter « la lutte ». Et Vanessa prévient : « Si Macron ne fait pas un geste, même juste un petit, geler la hausse du prix des carburants ou ouvrir des pourparlers pour rétablir l’ISF, ça partira en bain de sang. » L’abolition de l’ISF et la hausse du prix des carburants, les deux faces de ce sentiment d’injustice qui habite tant de Français. Des Français qui, depuis qu’ils ont revêtu un gilet jaune, ont décidé de ne plus s’arrêter. « Si on abandonne, on est morts », assure Gwenaëlle. La guerre est déclarée.

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