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Les guerriers d’Internet : à la rencontre des trolls

Vidéo Société

Qui se cache derrière les commentaires racistes, haineux et homophobes sur les réseaux sociaux ? Le réalisateur norvégien Kyrre Lien a parcouru pendant trois ans le monde entier à la recherche de ces « guerriers d’Internet » anonymes.

« Pourquoi tant de gens utilisent Internet pour harceler, menacer et pousser la liberté d’expression à ses les limites ? » C’est la question que s’est posée Kyrre Lien, réalisateur parti à la recherche des trolls, ces hommes et femmes qui écrivent des commentaires haineux, racistes et homophobes sur les réseaux sociaux. Ce Norvégien a parcouru le monde entier pendant trois and pour tenter de mettre un visage et un nom sur ces « guerriers d’Internet », de comprendre d’où vient leur colère et de voir s’ils se comportent de la même façon lorsqu’ils ne sont pas en ligne.

Dans une vidéo publiée par The Guardian, le réalisateur a filmé ces internautes, qu’ils soient Russes, Américains, Syriens ou encore Norvégiens, chez eux, parfois avec leurs proches, souvent devant leur ordinateur ou téléphone, leur outil favori pour déferler leur haine. Sa méthode consiste à faire lire aux personnes rencontrées leurs commentaires ou statuts et les laisser réagir. Le résultat est un documentaire intimiste, un tantinet dépressif qui, de portraits en portraits, nous fait perdre toute foi en l’humanité, sauf avec les deux derniers.

En colère contre leur gouvernement

Le premier à y passer, c’est Robert, un Britannique de 50 ans qui a peint le drapeau anglais sur la façade de sa maison. Kyrre Lien le confronte à un de ses commentaires : « Roulez sur ces connards ! », à propos des migrants qui « bloquaient la route à Calais ». Cet homme de 50 ans, contre toute immigration, ne dément pas : « Qu’on les renvoie tous d’où ils viennent, je m’en fous d’où c’est, renvoyez-les. Ou envoyez-les en Turquie parce qu’ils arrivent tous par là ». Il explique que la raison pour laquelle il est très en colère contre son gouvernement, c’est parce qu’il a dû « payer des milliers pour faire venir sa femme de Thaïlande. Son visa dure six mois et après elle repart. Ensuite, on devra refaire les mêmes démarches encore une fois ».

Robert, devant sa maison. © Capture d’écran Youtube

Roger, lui aussi Britannique, joue sur le terme « raciste ». « Je ne pense pas que c’est raciste de vouloir identifier avec sa propre race et la préserver. Ce n’est pas être raciste. Un raciste est quelqu’un qui n’aime pas les autres races, ce que je ne suis pas ». « La diversité n’est pas quelque-chose dont il faut se réjouir, à moins d’avoir envie de fêter le déclin et la disparition de son propre groupe ethnique », estime celui qui a créé un blog pour défendre le terroriste norvégien Anders Breivik. « Pas en défense de ce qu’il a fait, qui est indéfendable mais parce que je me reconnais beaucoup dans ses motivations et ses raisons d’agir ainsi. Cette impression d’être trahi par son propre gouvernement. Je ressens la même chose. Ce qu’il a fait est indéfendable mais je comprends pourquoi il l’a fait ».

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Si Hitler s’était occupé des musulmans, le monde serait un endroit plus agréable aujourd’hui

S’en suivent d’autres trolls et d’autres commentaires haineux : « Si Hitler s’était occupé des musulmans, le monde aurait été meilleur aujourd’hui. Je pense que l’on peut rêver de cela », par Sina une Norvégienne très attachée à son chat, comme Roger envers son chien. « Celui qui attend la démocratie de la part des États-Unis est celui qui attend du diable qu’il le monte au paradis » a écrit Imaad, Syrien exilé au Liban, qui ne fait pas confiance « aux médias qui racontent des mensonges ». « Les LGBT sont des personnes défectueuses, elles sont antinaturelles et anormales » selon Alexandra, une femme russe.

Sina © Capture d’écran Youtube

Ces différents portraits montrent ces commentateurs dans leur intimité, lentement, sans interruption du réalisateur. Ils se confient, toujours fiers de leurs commentaires ou de leurs statuts. Mais les deux dernières personnes rencontrées apportent une fin plus optimiste. Avec Sofia et Kjell, une musulmane et un travailleur norvégiens, le réalisateur montre qu’il y a de l’espoir. La première premier répond à ces trolls qui l’affectent directement avec leurs commentaires. Le deuxième a réalisé, depuis qu’il travaille avec des immigrés, qu’il se trompait de colère. « Mes problèmes avec les immigrés sont partis. Si je rencontrais mon ancien moi sur un forum aujourd’hui, j’aurais probablement une dispute avec lui ».

La solitude et l’abandon

Le travail de Kyrre Lien a commencé en 2014. « Je suis devenu fasciné par la quantité de haine et d’ignorance écrite dans la section des commentaires des sites d’actualités », explique-t-il. « J’ai alors commencé à regarder le profil de ces personnes, en essayant de savoir qui ils étaient. Beaucoup semblaient tout à fait normaux. Ils avaient des familles et ressemblaient à des gens gentils, maisles commentaires qu’ils écrivaient dans un espace public étaient si extrêmes. Il y avait une déconnexion ».

Qu’a-t-il appris en réalisant ce documentaire ? « Que beaucoup, beaucoup d’entre eux sont seuls, ils ont l’impression que la société les a abandonnés et que beaucoup d’entre eux ont eux-mêmes été victimes d’intimidation », explique-t-il. « Mais, au final, j’ai appris que les gens sont capables de changer. Nous ne pouvons pas fermer les yeux et prétendre qu’ils n’existent pas si nous voulons changer la façon dont nous débattons et communiquons en ligne. C’est important d’écouter ces voix maintenant ».

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