Le sermon sur notre consommation de Denis Mukwege, « L’homme qui répare les femmes » [VIDÉO]

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Denis Mukwege a reçu ce lundi le Prix Nobel de la paix. Le 30 novembre, il se trouvait au CHU St Pierre, à Bruxelles, où il a réalisé une intervention à l’aide de la technique de chirurgie minimale invasive sur une demandeuse d’asile somalienne, détruite au plus profond d’elle par les violences sexuelles. Rencontre avec « l’homme qui répare les femmes ». 

 

« Mais quelle horreur ». Difficile de trouver d’autres mots que ceux utilisés par le docteur Mukwege pour qualifier ce qui arrive aux femmes contre lesquelles le viol est utilisé en tant qu’arme de guerre. Ce 30 novembre, les images glaçantes de la réparation  des organes génitaux d’une demandeuse d’asile somalienne de 39 ans étaient projetées dans une salle du CHU Saint-Pierre. À 8 ans, Khadija subit une excision (ablation du clitoris) et infibulation (suture des petites lèvres) de la part d’un médecin. Lors de sa troisième grossesse, elle est victime d’un viol d’une violence extrême qui détruit ses organes génitaux au point de la rendre incontinente : « On parle de fuite d’urine et de matières fécales en continu. C’est pas une vie, c’est une vie d’exclusion », s’insurgera le professeur Mukwege. La profondeur de la destruction qu’il a réparée ce jour-là, entouré de l’équipe du docteur belge Guy-Bernard Cadière, représente le pire de ce dont l’homme est capable. « Il y a une humiliation mais il y a aussi une déshumanisation, une atteinte psychologique  profonde pour ces victimes », raconte le gynécologue-obstétricien. Et à ceux qui entendent le récit de ces drames sans se sentir concernés par les violences, se pensant impuissants face à des coupables opérant à des milliers de kilomètres, Denis Mukwege rappelle que ces viols sont la conséquence directe de conflits qui persistent en raison de l’appétit pour les richesses africaines. Qui nous concerne tous. 

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Responsabilité du consommateur

Lorsque nous le rencontrons, Denis Mukwege rappelle qu’en Belgique, 25% des femmes subissent le harcèlement sexuel sur leur lieu de travail. Pour le docteur, les atrocités dont il est témoin en République démocratique du Congo sont la  conséquence de la masculinité dominante qui caractérise toutes nos sociétés : « Dans les pays où on considère que du progrès a eu lieu en matière d’égalité de genre, la violence se fait de façon latente. Il y a cette inégalité. (…) Quand un conflit qui se déclenche, les hommes ne changent pas leur regard. Ils utilisent cette inégalité. Ils utilisent le viol comme arme de guerre (…)  Lorsqu’il n’y a plus la loi, lorsqu’il n’y a plus la foi, lorsqu’il y a plus les interdits, les hommes font des choses que les animaux ne font pas ».

Est-ce que les gens sont conscients du fait que le viol est utilisé comme arme de guerre pour accéder à des ressources qui nous permettent tout simplement de satisfaire notre luxe de tous les jours ?

Denis Mukwege
En 1996, Denis Mukwege crée l’hôpital de Panzi, dans la région du Kivu. Il y soignera plusieurs dizaines de milliers de femmes. Modeste, il estime n’opérer que la « deuxième réparation », physique. D’autres étapes doivent être franchies par les rescapées de ces crimes de guerre : la réparation psychologique. Et ensuite « Quand vous avez soigné quelqu’un psychologiquement et médicalement vous devez faire un effort pour que cette personne puisse retrouver un cadre social et socio-économique ».  ©  BELGA PHOTO LAURIE DIEFFEMBACQ

Le Kivu est en proie aux conflits armés depuis la fin du génocide rwandais.  Dans la région, des milices armées se disputent l’accès aux richesses et se rendent coupables nombreux crimes contre l’humanité, énumérés dans un rapport de l’ONU intitulé Projet Mapping. Parmi ceux-ci, le viol, qui est utilisé comme arme de guerre. Et dans ce contexte, les multinationales profitent du chaos pour exploiter des richesses du continent africain. « Au Libéria c’était pour les diamants et en RDC c’est pour le coltan. Et le coltan, c’est quoi ? C’est le matériau d’où sort le tantale. Et sans tantale on ne peut pas avoir nos équipements. Et c’est vrai que ça c’est une responsabilité de nous consommateurs. Est-ce que les gens sont suffisamment informés des drames que subissent les femmes, les enfants avec le périnée détruit ? (…) Est-ce que les gens sont conscients que le viol est utilisé comme arme de guerre pour accéder à des ressources qui nous permettent tout simplement de satisfaire notre luxe de tous les jours ? »

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Si les entreprises qui achètent ces mines comprennent que les consommateurs exigent certaines normes, ils vont fabriquer le matériel sans violer, détruire les femmes et les enfants.

Plus de 42 000 femmes ont été soignées par Denis Mukwege au sein de l’hôpital de Panzi. Certaines rescapées étaient âgées de moins de cinq ans. Le médecin rappelle que notre façon de vivre cause des blessures d’une profondeur meurtrière. Il appelle les consommateurs à la même prise de conscience que celle qui avait suivi la catastrophe de l’effondrement meurtrier du complexe Rana Plaza, au Bangladesh. Il nous appelle à prendre nos responsabilités, alors que les multinationales utilisent le tantale pour construire (entre autres) nos téléphones. « Je n’ai aucun doute que les consommateurs peuvent faire la différence. Parce que nous sommes tous responsables (…) Parce que si les entreprises qui achètent ces mines comprennent que les consommateurs exigent certaines normes, ils vont fabriquer le matériel sans violer, détruire les femmes et les enfants ».  

Denis Mukwege
Modeste, D. Mukwege a ce 30 novembre félicité la médecine belge et la technique de chirurgie minimale invasive qui « rend le sourire » aux femmes. Guy-Bernard Cadière est précurseur dans les techniques de chirurgie minimal invasive, il est à l’origine de la création de nombreux instruments chirurgicaux et de nouvelles techniques opératoires. Et a régulièrement travaillé à Panzi. © BELGA PHOTO LAURIE DIEFFEMBACQ

Masculinité dominante

Comment Denis Mukwege parvient-il encore à croire en l’Homme après avoir vu le pire dont ce dernier est capable ? « C’est une question de choix. Aujourd’hui je crois que l’homme a la liberté, l’Homme, un humain a le choix de bien faire ou de mal faire. Les hommes dans notre société ont le choix de soutenir les femmes ou de ne pas les soutenir. Les hommes ont le choix de développer une masculinité positive ou une masculinité toxique. Les hommes  ont le choix de choisir de protéger les femmes, les enfants ou de ne pas les protéger (…) Mais l’homme de notre société est tellement déformé par une masculinité dominante, qu’il considère que la femme n’est pas son égale », explique-t-il.

Il faut déraciner le mal, et ce mal part de cette inégalité. Les hommes consciemment et inconsciemment considèrent que les femmes ne sont pas égales et ça crée tout ce qu’il y a autour.

Il ajoute : « Je crois que c’est très important d’insister sur le fait que nous devons travailler sur la masculinité. Que les hommes comprennent quand ils sont des petits garçons qu’ils sont égaux à leur petite sœur. Et pour les adultes il faut faire des sensibilisations comme nous le faisons (…) Il faut déraciner le mal, et ce mal part de cette inégalité. Les hommes consciemment et inconsciemment considèrent que les femmes ne sont pas égales et cela crée tout ce qu’il y a autour ». Denis Mukwege est convaincu : libérer la parole aura le pouvoir de changer les choses. Ce 30 novembre, il racontera aussi avoir suivi « avec horreur » l’élection d’un homme accusé de viol en tant que juge à la Cour Suprême des États-Unis. « Ce qui entretient les violences sexuelles, c’est le silence (…)  Il faut que le mouvement #MeToo aie de l’ampleur (..) Que le soutien pour les femmes ait de l’ampleur (…) Mais ce jour là, il n’y en avait pas ».

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Ce lundi 10 décembre, à Oslo, Denis Mukwege a reçu le Prix Nobel de la Paix aux côtés de Nadia Murad, victime d’esclavage sexuel, voix des femmes yézidies. Le docteur a dédié son prix à toutes les femmes victimes de violences sexuelles. Il a appelé les avocats à mettre fin à l’impunité. À dire « non » à l’indifférence. À agir suite à un rapport du Haut-Commissariat sur les droits de l’homme sur les crimes de guerre et les violations des droits de l’homme perpétrés au Congo « actuellement en train de moisir dans un bureau de l’ONU à New York ».  Ce document de plus de 500 pages comprend de nombreuses recommandations notamment pour faire face à l’impunité caractérisant le pays depuis plusieurs décennies, au travers par exemple du mécanisme de justice transitionnelle.

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