Mawda : les zones d’ombres d’une « opération Médusa »

Mawda : les zones d’ombres d’une « opération Médusa »

Cette enquête journalistique raconte une autre histoire : celle d’un tir policier qui n’aurait jamais dû se produire mais aussi celle des réactions institutionnelles chaotiques et problématiques qui s’en suivirent. | © BELGA PHOTO LAURIE DIEFFEMBACQ

Société

Dans la nuit du mercredi 16 au jeudi 17 mai 2018, sur une autoroute belge, près de Mons, un policier tirait un coup de feu en direction d’une camionnette transportant des migrants. Mawda, une petite fille de 2 ans, touchée en pleine tête, était tuée. Enquête sur les zones d’ombres d’une « opération Médusa », une chasse aux « illégaux » qui a mal tourné.

 

Le jeudi 17 mai 2018, à 2 h 02, un agent de la WPR (Wegpolitie – Police de la route) de Mons pressa sur la détente de son Luger 9mm de marque Smith & Wesson. Quelques instants plus tard, une petite fille agonisait sur le bitume froid d’une aire de parking, près du village de Maisières. Mawda a été atteinte en pleine tête : la balle est entrée près de la narine droite et elle est ressortie dans la région occipitale du crâne.

Cette enfant avait deux ans. Elle se trouvait dans l’espace de chargement d’une camionnette Peugeot Boxer de couleur blanche avec ses parents, son frère, son oncle et une vingtaine d’autres personnes : des femmes et des hommes, des adultes et des mineurs d’âges (cinq au total) en quête d’un avenir.

Des migrants afghans et des Irakiens sur le chemin de l’exil. Désireux de « passer » en Grande-Bretagne. Ils étaient montés à bord de cette camionnette le mercredi soir à Dunkerke. Prix du passage : 3000 livres par adulte, 2000 par enfant, payables en cas d’arrivée à bon port. Leur chauffeur ? Un homme de 25 ans de nationalité irakienne. Dans l’espoir de déjouer les contrôles policiers, les itinéraires qui conduisent vers le Royaume-Uni connaissent d’étonnants détours. Ils passent notamment par le sud de la Belgique. C’est ainsi que l’utilitaire se retrouva dans le Namurois et qu’il fit une halte sur un parking l’E42, à Hulplanche (La Bruyère).

Il y a eu d’autres opérations Médusa

© Ronald Dersin

Le jeudi 17 mai à 1 h 24, alors qu’elle était garée entre deux camions, la camionnette fut repérée par des agents de la police de la route (WPR) de Namur. Ce n’est pas un hasard si ces policiers patrouillaient sur l’aire de stationnement : « Nous étions prévus pour une mission spécifique de contrôle des migrants, l’opération « Médusa ». Notre mission est de nous rendre sur les parkings d’autoroute en vue d’interpeller des migrants », a témoigné un de ces agents dans le cadre de l’enquête judiciaire en cours. Un policier a aussi décrit l’activité de cette soirée en ces termes : « surveillance des parkings, dans le cadre de la problématique des migrants ».

Un inspecteur a enfin indiqué qu’il y a eu d’autres « opérations Médusa » avant celle-ci. Cette nuit-là, trois voitures de police, soit six agents – de la WPR Namur, la police de la route, mais aussi du CIK, le corps d’intervention de la police fédérale qui soutient les polices locales dans le cadre de « missions proactives et réactives de maintien de l’ordre » – participaient à cette « mission spécifique de contrôle des migrants ».

« Médusa » : le nom de « l’opération » interpelle. A-t-il été choisi par un officier de police cultivé mais cynique se référant au Radeau de La Méduse de Théodore Géricault, un tableau qui évoque le terrible sort des naufragés français qui périrent au large des côtes Mauritanienne en 1816 ? Cette œuvre célèbre renvoie en effet de manière saisissante à des images d’aujourd’hui, à celles de ces migrants qui tentent de traverser la Méditerrané sur des embarcations de fortune. La référence est-elle plus militaire et plus actuelle ? Une opération « Médusa » visant à éliminer des talibans fut menée par les Forces armées canadiennes et l’Armée nationale afghane en septembre 2006 dans la vallée de l’Arghandab. Il se peut aussi que la dénomination de cette « mission spécifique de contrôle des migrants » ne réfère à rien, qu’elle soit le fruit d’une certaine banalité administrative.

Notre enquête raconte une autre histoire. Celle d’un tir policier qui n’aurait jamais dû se produire mais aussi celle des réactions institutionnelles chaotiques et problématiques qui s’en suivirent.

Au-delà de son nom, c’est la description de l’opération qui interpelle : « Notre mission est de nous rendre sur les parkings d’autoroute en vue d’interpeller des migrants. ». Après l’éclatement de l’affaire « Mawda », le récit de cette mission qui a mal tourné connu une évolution sémantique : il ne fut plus question d’« interpellations de migrants » mais de « lutte contre les passeurs » qui organisent le « trafic des êtres humains ». On insista aussi sur la problématique des vols cargo. Cela changeait évidemment la perspective. Il est tellement plus noble de traquer de dangereux criminels que d’intercepter des familles en détresse sur les routes de l’exil.

L’ex-chef d’orchestre de la police belge, le ministre de l’Intérieur Jan Jambon (N-VA), inventa même le refrain d’une chanson rédemptrice. Car il fallait bien trouver une posture après qu’une « opération Médusa » se soit terminée par la mort d’une petite fille. Cette ritournelle d’un goût douteux fut chantée en chœur par tellement de monde. Nous l’avons tous entendue, elle ne parle pas d’un tir policier. Elle dit seulement : « Mawda fut la victime des passeurs ». Ignoble – le mot est pesé -, Bart De Wever proposa un couplet supplémentaire qui fut certainement entonné par les sympathisants d’extrême-droite de « Schild en Vrienden » : « Même si la mort d’un enfant est tragique, il faut oser parler de la responsabilité des parents (de Mawda) ».

Notre enquête raconte une autre histoire : celle d’un tir policier qui n’aurait jamais dû se produire mais aussi celle des réactions institutionnelles chaotiques et problématiques qui s’en suivirent. C’est un long et minutieux travail. D’autres volets de cette investigation sont publiés dans l’édition papier de Paris Match Belgique de ce 20 décembre et sur Parismatch.be.

 

© Ronald Dersin

Pure fiction policière

Notre but est d’inciter à ce que toute la vérité soit recherchée sur les circonstances de la mort d’un enfant et de rappeler à des fonctionnaires que les valeurs de l’Etat de droit sont largement supérieures à celles qui fondent l’esprit de corps. Cette préoccupation est d’ailleurs partagée dans les milieux policiers et judiciaires au sein desquels nous avons pu constater que bien des personnes ont été choquées par un certain nombre d’énormités qui ont pu être racontées à propos de l’affaire Mawda.

En effet, des mots inappropriés ont été utilisés au lendemain de cette tragédie. Des mots propagés dans l’opinion avec beaucoup de légèreté par des représentants de l’autorité judiciaire et des policiers (anonymes, comme il se doit). Des mots médiatisés. A cette époque où les « fake news » se propagent si rapidement sur les réseaux sociaux, ces mots ont laissé leur empreinte sur des esprits peu critiques. En quelque sorte, ils ont fait leur œuvre.

On se souvient, entre autres choses, de cette histoire fausse et parfaitement abjecte de « l’enfant-bélier » : on nous a dit que Mawda avait été tuée par les migrants eux-mêmes ! Un quotidien à grand tirage a écrit : « D’après plusieurs sources, l’enfant aurait même servi de bélier pour briser la vitre arrière de la camionnette (…) Elle est décédée de ses blessures ». Cette thèse absurde qui présentait les migrants comme de véritables monstres tout en écartant une mort par balle à la suite d’un tir policier, n’a cependant pas été inventée par des journalistes. Il s’agit d’une pure fiction policière. Nous la déconstruirons dans un article qui sera publié vendredi.

« A toute allure », vraiment ?

On a pu lire que, lors de la poursuite, des migrants s’étaient servis d’un enfant comme « bouclier humain » : « La scène est glaçante : des occupants menacent de lancer l’enfant sur les équipes de police.» « Nous avions peur qu’ils lancent l’enfant par la fenêtre », ont effectivement témoigné certains policiers qui participèrent à la poursuite. Ils ont même expliqué que deux enfants furent successivement « exhibés ».

Question de perception ? Ali Shamden, le père de la petite Mawda nous raconte une autre histoire : « Pendant la poursuite, des gens criaient au chauffeur de s’arrêter. Une famille qui se trouvait à l’arrière du véhicule a paniqué. Un homme a brisé la vitre et il a montré son enfant aux policiers. Il s’agissait de passer un message : attention, il y a des enfants à bord, ne prenez pas le risque de tuer des gens. »

©Ronald Dersin

De fait, quand les policiers de la WPR Namur ont découvert la présence d’un enfant à bord, ils ont décidé de suivre l’utilitaire Peugeot de plus loin.

On nous a parlé d’une course-poursuite menée « en pleine nuit, à toute allure sur l’autoroute », renvoyant à un certain imaginaire collectif, à une représentation déformée de la réalité liée à des œuvres de fiction : quel film policier ne comporte-t-il pas sa scène de poursuite endiablée durant laquelle des héros sans peur fleurtent avec la mort pour rattraper des bandits ? « Le chauffeur de la fourgonnette a pris des risques inconsidérés pour échapper aux forces de l’ordre. Il risque gros (…) Il a utilisé la camionnette comme une arme », a-t-on pu lire.

« A toute allure », vraiment ? L’utilitaire était en surcharge – près de 30 personnes à bord – et d’emblée les agents qui se trouvaient à ses trousses purent constater que les fuyards étaient dans l’impossibilité de semer leurs véhicules de police bien plus rapides. Une inspectrice qui participa à la poursuite a déclaré avoir fait le constat suivant dès le tout début de la prise en chasse : « la camionnette ne sait rouler à plus de 100 km/h, le véhicule est chargé à bloc. »

A entendre le récit judiciaire qui a été fait de cette affaire, on se serait cru dans « Fast and furious » avec des pneus qui crissent et des truands venus d’ailleurs. En vérité, le scenario de cette course-poursuite un peu lente ne conviendrait même pas une série policière à faible budget. La camionnette des migrants n’était pas un bolide équipé de mitrailleuses mais un utilitaire qui ne parvenait pas à accélérer. Il n’y avait pas d’hommes armés parmi les fuyards, pas de gros bras équipés de « kalash » qui voulaient buter des policiers.

Les seules « armes » utilisées à un moment de la poursuite furent des effets personnels jetés par une vitre arrière, par exemple une paire de chaussures ou un sac de couchage, pour tenter, piètrement, désespérément, de ralentir les poursuivants. Roulant à une distance de sécurité largement suffisante, les policiers parvinrent à échapper à ces « mines » placées sur leur route.

Aveuglement collectif

Cela s’est passé sur la E42, près de chez nous. Pas à Hollywood. D’ailleurs la Belgique n’est pas le Far West : il n’y avait aucune raison de tirer sur cette camionnette en mouvement, chargée de nombreuses personnes. Mais dans une sorte d’aveuglement collectif, le fait est passé comme une lettre à la poste : de victime d’une présumée bavure policière, Mawda s’est transformée en victime « de l’inconscience de passeurs sans scrupules ».

 

DR

L’éditorialiste d’un quotidien populaire, inspiré par un certain discours judiciaire mais aussi par l’esprit d’un temps qui rappelle des années sombres, gonflé à bloc, voire en colère, en appela même une réaction politique pour éradiquer « une situation dangereuse et explosive » : « Les policiers en appellent clairement à des mesures fortes. Sans ça, nos aires d’autoroutes risquent rapidement de devenir des zones de non-droit. Une petite fille de 2 ans en est devenue le triste symbole. »

En filigrane, cette enquête interroge évidemment le climat sociétal et politique. C’est dans une société où certains esprits sont chauffés à blanc contre les étrangers « illégaux » par des discours populistes qui exhalent une odeur rance, ce remugle nauséabond des années ’30, que l’affaire Mawda s’est passée… Et qu’elle a pu passer sans véritable débat public.

Parismatch.be diffusera jeudi et vendredi tous les autres volets de l’enquête exclusive réalisée par Michel Bouffioux.

La suite de ce texte est à également lire dans l’édition du 20 décembre de Paris Match Belgique où l’on découvrira de très nombreuses informations inédites sur ce dossier tragique.

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