Mort de Mawda : « Je lui avais dit de ne pas tirer »

Mort de Mawda : « Je lui avais dit de ne pas tirer »

Dans la nuit du mercredi 16 au jeudi 17 mai 2018, sur une autoroute belge, un policier tirait un coup de feu en direction d’une camionnette transportant des migrants. Mawda, 2 ans, touchée en pleine tête, était tuée. | © BELGA PHOTO THIERRY ROGE

Société

Le policier qui a tiré affirme qu’il ne savait pas qu’il y avait des migrants à bord de la camionnette mais il est contredit par son équipier. On « nous avait signalé qu’il y avait une camionnette d’illégaux prise en chasse par des collègues et qu’il fallait faire attention parce qu’il y avait des illégaux dans l’espace de chargement.», a-t-il déclaré dans le cadre de l’instruction en cours.

 

Le policier qui a fait feu en direction de la camionnette affirme que son tir fut « accidentel », qu’il rata le pneu qu’il visait « pour provoquer une crevaison lente » parce qu’au moment d’appuyer sur la détente, l’utilitaire s’était subitement déporté sur la gauche : « Pour éviter la camionnette, mon collègue donne un coup de volant et à ce moment le coup part. » Face au Comité P, son équipier a épousé la thèse du tir accidentel : « Je suis convaincu que le tir est parti sans qu’il le veuille. »

Toutefois, ce n’est pas tout à fait le sens des mots qu’il utilisa la nuit du drame, vers 2 h 25, lorsqu’il téléphona à C., un officier de garde du WPR Hainaut, afin de l’informer du coup de feu tiré par son collègue ; Il avait alors affirmé : « Je lui avais dit de ne pas tirer. »

De plus, les paroles de l’équipier-conducteur ont fluctué sur la question du coup de volant qui aurait eu une influence sur la trajectoire du tir. Dans une déclaration, il a confirmé cette thèse. Dans une autre, il l’a contredite en ces termes : « Je ne sais pas dire si la camionnette avait déjà commencé sa manœuvre vers la gauche au moment du tir. » On notera aussi que pour tirer avec un Smith & Wesson, il faut préalablement « chambrer » la première cartouche qui se trouve dans le chargeur et que cette action d’« armer » le pistolet ne peut en aucun cas être accidentelle : elle nécessite que le tireur mobilise ses deux mains pour actionner les pièces mobiles de l’arme.

« Il fallait faire attention parce qu’il y avait des illégaux dans l’espace de chargement à l’arrière »

BELGA PHOTO OPHELIE DELAROUZEE

Fin mai 2018, Me Laurent Kennes publiait un communiqué pour donner la version de l’auteur du coup de feu, son client. L’avocat insistait avec force sur un élément moral ; le policier n’aurait appris la présence de migrants dans la camionnette qu’après l’intervention, ce qui peut laisser sous-entendre qu’il n’aurait même pas envisagé de tirer s’il avait été complètement informé du contexte de l’intervention : « Il était passager d’un véhicule de police à proximité de Saint-Ghislain. Son collègue et lui ont été informés d’une course-poursuite sur l’autoroute en direction de la France. Ils n’ont pas pu obtenir d’informations sur les motifs de l’intervention policière en cours (…) Rien ne lui a laissé penser que plusieurs personnes étaient réfugiées dans cette camionnette destinée au transport de marchandises et non de personnes. »

Dans le cadre de l’enquête en cours, l’auteur du tir s’est exprimé dans le même sens. Il a expliqué qu’au moment de presser sur la détente, il pensait avoir eu affaire à des bandits agissant dans le cadre d’un « vol cargo » : « Les seuls contacts que nous avons eus avec le CIC (NDLR : le dispatching radio, celui du Hainaut en l’occurrence) sont pour nous dire où est la camionnette et sa progression. Je n’ai aucun élément qui me fait penser qu’il peut s’agir de migrants. Pour moi, ce sont des voleurs. La camionnette n’a de fenêtres qu’au niveau avant et sur les deux portes arrière. Les côtés sont en tôle et on ne voit donc pas ce qu’il y a dedans. Au cours des mouvements de dépassement du véhicule, j’ai cru apercevoir une personne, un homme, mais rien d’autre. »

Toutefois, cette version des faits a été contredite par son équipier dès le premier jour de l’enquête du Comité P : « Le CIC nous avait signalé qu’il y avait une camionnette d’illégaux prise en chasse par des collègues et qu’il fallait faire attention parce qu’il y avait des illégaux dans l’espace de chargement à l’arrière. (…) Ma radio était mise à fond, donc on entendait bien ce qui se disait. C’est au moment où on apprend qu’il y a des illégaux dans l’espace de chargement que je dis à mon collègue que l’on ne prendra pas de risque car on avait un nouveau véhicule (sic). Il suffit d’écouter les communications avec le CIC. »

« Moins on en sait, mieux c’est… »

©Ronald Dersin

L’auteur du coup de feu savait-il ou ne savait-il pas qu’il y avait des migrants dans la camionnette ? Comme l’a suggéré l’équipier du tireur, les enregistrements des conversations radio échangées avant et pendant l’intervention entre la voiture de la WPR Mons et le CIC Hainaut sont d’une importance capitale… Mais ce dossier Mawda contient beaucoup de bizarreries et de petits « couacs » : ces enregistrements n’existent pas !

Lorsque le Comité P voulut en prendre connaissance, il lui fut répondu que, c’est bien malheureux, le CIC Hainaut n’avait pu procéder à ces enregistrements en raison d’un « problème technique ». Par contre, le Comité P a, reçu d’autres enregistrements radio, ceux échangés entre le CIC Namur et les véhicules de la WPR Namur.

Ce que le dispatcher du CIC Hainaut a donné comme information à la voiture WPR Mons avant et pendant la poursuite n’a donc pas été enregistré. Cependant, la voix de ce dispatcher apparaît dans une conversation téléphonique enregistrée après le tir, à 3 h 29 précisément. A ce moment, le policier tireur se trouve sur le parking de Maisières où la camionnette s’était immobilisée après son coup de feu.

Quelques minutes auparavant, avec son équipier – la scène est tout de même incroyable –, il a eu le loisir de faire le tour de la camionnette, en d’autres termes de la scène de crime, constatant que son tir n’avait pas atteint le pneu du véhicule, pas plus d’ailleurs que la portière. Le dispatcher lui demande si son tir a quelque chose à voir avec la mort de l’enfant. Le policier répond : « Ben je ne pense pas, non… Moi j’ai tiré en direction des roues, je ne pense pas. »

Il continue ensuite à s’épancher mais le dispatcher l’interrompt. Il dit au tireur : « On est enregistrés… moins on en sait, mieux c’est. »

L’article complet est à lire dans l’édition de Paris Match Belgique de ce 20 décembre.

Parismatch.be diffuse ces jeudi, vendredi et samedi plusieurs autres volets de l’enquête exclusive réalisée par Michel Bouffioux.

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