Paris Match Belgique

Mort de Mawda : « Il n’y a pas eu d’injonctions, je suis catégorique »

mawda

Le policier qui a tiré ne se trouvait pas à Sambreville. Il intervient bien plus loin et bien plus tard : en région montoise. | © Ronald Dersin

Société

L’intervention fatale s’est déroulée sur 3 kilomètres entre Obourg et l’aire de repos de Maisières sur la E42-E19. Elle a duré deux ou trois minutes, peut-être moins encore. Sans aucune nécessité, un barrage était prévu…

On nous a dit tant de choses sur l’affaire Mawda. Il y a eu tellement de confusion. Lors d’une conférence de presse, le 22 mai 2018, un journaliste demanda au procureur du Roi de Mons, Christian Henry : « Est-ce qu’un policier a le droit de tirer ainsi sur un véhicule ? » En guise de réponse, le magistrat lui raconta toute la course-poursuite en insistant sur son moment le plus spectaculaire : la « fausse sortie » de Sambreville.

De quoi s’agit-il ? La camionnette est repérée à 1 h 24 sur le parking de Hulplanche par une voiture de la WPR Namur. Les policiers constatent que le véhicule porte de fausses plaques d’immatriculation. Ils demandent une équipe en renfort pour procéder à un contrôle. En attendant, ils se mettent à distance. Dès ce moment, ils ont conscience que « cela bouge à l’arrière » de l’utilitaire.

À 1h30, le Peugeot Boxer quitte le parking en « démarrant doucement ». La voiture de police se contente de le suivre « discrètement ». Poursuivis et poursuivants roulent alors à du 90 km/heure sur l’autoroute. Quand les renforts arrivent, les policiers décident de forcer la camionnette à emprunter la sortie 14, Sambreville.

Lire aussi > Mawda : L’étonnante lenteur d’une enquête urgente

À quelques centaines de mètres de cette sortie, lorsque les feux bleus s’allument, il est environ 1 h 40. Une voiture de police vient se placer devant l’utilitaire et lui ordonne de quitter l’autoroute, une autre reste derrière sur sa gauche. Le chauffeur fait mine d’emprunter la sortie mais, in extremis, remet les gaz et repart sur l’autoroute. A cause de cette manoeuvre subite, l’un des deux véhicules de police le poursuivant a un léger accrochage avec un véhicule immatriculé en France. Il continue sa route sans dégâts importants.

Cet épisode de Sambreville, le plus spectaculaire de la poursuite, est donc celui que le procureur du Roi raconta au journaliste qui l’interpellait sur l’opportunité du tir policier. Et le magistrat conclut par ces mots : « Ce n’était donc pas une interpellation simple et facile pour les policiers. Donc, après avoir subi tout ce stress… » Sauf que le policier qui a tiré ne se trouvait pas à Sambreville !

Il intervient bien plus loin et bien plus tard : en région montoise, vers 2 heures, dans les deux ou trois dernières minutes de la poursuite. Il n’avait donc pas accumulé « tout ce stress » lié à une longue poursuite. Par contre, l’enquête a établi que, cette nuit-là, l’auteur du coup de feu et son équipier s’étaient déjà livrés à une autre « chasse aux illégaux », qui n’avait pas débouché sur les arrestations auxquelles ils avaient espéré procéder.

La fuite de la camionnette était parfaitement vaine

Dans les instants qui précédent le tir du policier, la camionnette poursuivie roule entre Obourg et Maisières sur l’autoroute qui mène vers la France. Il n’y a plus deux mais quatre véhicules de police qui la suivent. Ceux-ci préservent une « distance de sécurité » parce que tous les agents sont conscients que l’utilitaire transporte de nombreuses personnes, dont des enfants.

© Ronald Dersin

Le véhicule en fuite est dans l’impossibilité de rouler très vite : cela, tout le monde le sait aussi. Un « barrage en profondeur » a été demandé par radio par l’inspecteur principal qui dirige la poursuite. Sa requête a été relayée par un dispatcher radio du CIC Hainaut et a été entendue par la police française, qui est en train d’installer des herses à la frontière. Les conversations radio font aussi état de la mise en place d’un autre barrage à Saint-Ghislain.

Lire aussi > Affaire Mawda : L’homme à la capuche

Enfin, des équipes de police locale ont été sollicitées pour surveiller les sorties de l’autoroute. En d’autres termes, la fuite de la camionnette est parfaitement vaine, la situation est sous contrôle. Un agent l’a déclaré : « L’inspecteur principal (qui dirigeait la poursuite) avait demandé aux équipes de ne rien tenter car un enfant se trouvait à bord du véhicule. »

« Il sort son arme. Il la chambre tout en pointant la camionnette. Je me demande ce qu’il fait »

Alors que le « convoi » arrive à hauteur d’Obourg, le renfort d’un véhicule de police appartenant à la WPR Mons aurait dû sécuriser un peu plus la situation. Mais c’est l’inverse qui se passe. A bord de la voiture « montoise » se trouvent deux policiers. Prévenus par radio, ils se sont postés en stand-by sur la bande d’arrêt d’urgence. Leur intervention est beaucoup plus nerveuse que celle de leurs collègues de Namur. Elle est aussi extrêmement brève. L’auteur du tir en a convenu : « Tout a été très vite. Entre Obourg et le parking de Maisières, il y a trois kilomètres. »

Il a aussi précisé que lors de l’intervention, la camionnette roulait à 90 km/h, tandis que son équipier parle de 60 à 70 km/h… À ces vitesses, on parcourt trois kilomètres en deux ou trois minutes.

Comment se déroule cette intervention de la WPR Mons ? Si l’on se base sur les témoignages des policiers impliqués, tout se serait donc passé dans une séquence de 120 à 180 secondes : le véhicule de la WPR Mons monte sur l’autoroute, il se place devant la camionnette pour la forcer à ralentir. Le policier-conducteur ouvre sa vitre et montre son pistolet. Il a déclaré : « Mon arme n’était pas chambrée. En pressant sur la détente, aucun projectile ne pouvait partir. Je l’ai simplement exhibée pour bien montrer au chauffeur que j’étais déterminé à ne pas le laisser passer. » Cet avertissement est sans effet. La camionnette ne freine pas. Elle fait mine de vouloir percuter le véhicule de police lorsque celui-ci ralentit devant lui. Le véhicule de police se déporte et la camionnette se retrouve de nouveau en tête de poursuite sur la bande du milieu.

© Ronald Dersin

Déterminés à vouloir stopper immédiatement les fuyards alors qu’il n’y a aucune nécessité de le faire avec une telle urgence, les policiers de la WPR Mons viennent se replacer sur la gauche de la camionnette. Les deux véhicules roulent en parallèle pendant un instant. L’agent se trouvant sur le siège passager entre en action à ce moment-là, comme en a témoigné son équipier : « Mon collègue baisse sa vitre et au moment où la camionnette est à notre hauteur et proche de nous dépasser, il sort son arme. Il la chambre tout en pointant la camionnette. Je me demande ce qu’il fait car il ne menace pas le chauffeur, il vise la portière. Tenir son arme dans cette direction-là n’intimidait pas le conducteur. La camionnette continue à me dépasser. L’accélération se fait de manière assez lente vu le poids du véhicule. Il était à fond sur l’accélérateur. »

Interrogé par le Comité P, le policier qui a tiré a affirmé qu’il n’a pas tout de suite « armé » son pistolet, qu’il aurait préalablement « crié des injonctions au conducteur pour qu’il s’arrête ». Mais son équipier l’a contredit : « Il n’y a pas eu d’injonctions, je suis catégorique. » Le coup de feu est tiré à 2 h 02’ 53”. Très vite, c’est-à-dire à 2 h 03’ 17”, la camionnette sort en direction du parking de Maisières : fin de la séquence de 120 à 180 secondes.

Si l’on dispose d’un minutage aussi précis, c’est grâce aux enregistrements des communications radio échangées entre le dispatching du CIC Namur et les quatre voitures de police « namuroises » qui se trouvaient derrière la camionnette. Lorsque la détonation se fait entendre, un dispatcher demande : « C’était, quoi cela ? » Une voiture de la WPR Namur lui répond : « Il y a la vitre droite qui a pété. Ils ont pété la vitre droite ». Le dispatcher relance : « Vous êtes certains que c’est la vitre qui a pété ? Ce n’est pas un coup de feu qui a été tiré ? » À 2h03’10”, depuis l’une des voitures de la WPR Namur, un agent lui répond : « Je ne peux pas te le confirmer, hein, mais j’ai vu que cela a explosé, en effet. »

L’intervention fatale dura 120 à 180 secondes… Aurait-t-elle été plus courte encore ? En tenant compte de l’heure du tir et des témoignages des policiers, le véhicule de la WPR Mons a dû entrer en action à hauteur de Obourg à 2 heures, voire à 2 h 01. Toutefois, dans les conversations radio enregistrées, il n’apparaît qu’à 2 h 02’ 19”, lorsqu’un inspecteur principal de la WPR Namur annonce : « On va arriver à l’aire de Bois du Gard et j’ai une Volvo du WPR Hainaut qui est là. »

Trente-quatre secondes plus tard, on entend la détonation. Au petit matin du 17 mai, cet inspecteur principal namurois a déclaré ne pas se souvenir de l’endroit précis où apparut le véhicule « montois », ce qui n’aide pas dans l’évaluation de la durée de son intervention. Il fit aussi ce récit : « L’équipe de la WPR Mons s’est placée devant la camionnette pour tenter de la ralentir. Le conducteur de la camionnette n’a pas ralenti et esquivait à chaque fois dans le but de passer devant. La camionnette a tenté à maintes reprises cette manoeuvre pour ne pas ralentir. »

« À maintes reprises », en 120 ou 180 secondes ? Ou moins ? On comprend l’importance de procéder à une reconstitution. Le témoignage du chauffeur de la camionnette serait lui aussi très intéressant, mais l’Irakien de 25 ans a été relâché au début de l’enquête, faute d’avoir été identifié dans le délai de garde à vue. Il est actuellement détenu en Grande-Bretagne et, malheureusement, des « sources » ont déjà indiqué à certains journaux qu’il était « peu coopérant ».

Parismatch.be diffusera ces jeudi, vendredi et samedi tous le autres volets de l’enquête exclusive réalisée par Michel Bouffioux. D’autres aspects de cette enquête sont publiés dans l’édition de Paris Match Belgique de ce 20 décembre.

CIM Internet