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Les violences policières au cœur d’un débat

En 2013, la Ligue des Droits de l’Homme crée l’Observatoire des violences policières. Elle offre ainsi un espace de parole aux victimes et aux témoins, tout en leur rappelant les procédures à suivre. | © Belga

Société

Parfois, des interventions des forces de l’ordre dégénèrent. Théo abusé, Benjamin gazé, des manifestantes de la « Reclaim the night » matraquées… Ce 15 mars, la journée internationale contre les violences policières les met en lumière.

D’après le rapport annuel du Comité P, 2 561 dossiers de plaintes sont ouverts en 2015, soit 1 170 en français et 1 367 en néerlandais. Plus précisément, 433 dossiers concernent des affaires de violences policières. Un chiffre en baisse par rapport en 2014, où il y en avait 527. Les reproches les plus fréquents dans ces cas, sont : l’attitude agressive, le traitement inégal, le refus d’acter et les intimidations.

La « Reclaim the night » stoppée, les manifestantes cernées par la police. ©Charlene Le Du

En 2013, la Ligue des Droits de l’Homme crée l’Observatoire des violences policières. Elle offre ainsi un espace de parole aux victimes et aux témoins, tout en leur rappelant les procédures à suivre. « On s’est rendu compte que c’était un véritable parcours du combattant pour les victimes, de faire valoir leurs droits. Les violences policières n’ont pas seulement lieu dans des manifestations. On en voit aussi lors d’un banal contrôle ou d’un tapage nocturne », déclare Alexis Deswaef, président de la Ligue des Droits de l’Homme.

Une justice pour Benjamin ?

Sur base d’un signalement, l’Observatoire des violences policières a dénoncé l’agression de Benjamin. Alors qu’il fêtait le Nouvel An avec ses amis, des policiers l’ont accosté à l’avenue Stalingrad. Ils confisquent leur sac de pétards. « Il y en avait pour une certaine somme d’argent. Je voulais le récupérer. Quand j’ai un peu trop insisté, le policier le plus vieux m’a pris au cou. L’autre m’a frappé au niveau des côtes et du ventre. Et quand j’ai demandé leur numéro de matricule, le plus jeune m’a gazé », raconte le Bruxellois. Mais à la simple évocation d’une plainte, ses assaillants reviennent à la charge. « Ils ont couru vers moi. J’ai pris peur parce qu’ils déployaient leur matraque. Ils m’ont rattrapé, ils m’ont frappé : des coups de pied, des coups de matraque… », explique Benjamin. Ses amis, eux, étaient retenus par deux policières. De cette intervention, il garde des hématomes, des yeux rouges et un genou ensanglanté. « Pendant un mois, j’ai eu des douleurs au genou gauche. J’ai dû faire une radio et une IRM. Mes tendons étaient enflammés », continue la victime. Désormais, Benjamin attend que sa plainte soit traitée par le procureur. Il a des preuves : des certificats, des photographies et des témoignages, dont celui d’un passant.

Ce 15 mars, Benjamin compte participer à une manifestation de la Campagne Stop Répression à Bruxelles. « Les gens ont le droit de s’exprimer. Le fait d’en faire une journée, c’est l’opportunité d’en faire un débat. Dans notre structure d’État, des entités et des organismes ont reçu le monopole de la violence. Dès lors, on va scruter cet usage et l’évaluer. Ce n’est pas quelque chose avec lequel on prend du plaisir. Cela fait partie de l’arsenal qui est à notre disposition, comme faire un PV, donner des injonctions, … C’est un outil parmi d’autres », commente Olivier Slosse, commissaire de police à Bruxelles.

Benjamin partage son histoire. ©Dominique Botte

Une manifestation non-autorisée

En février dernier, la « Reclaim the night » est interrompue. Une marche féministe pour se « réapproprier la rue la nuit contre les violences sexistes ». « Il n’y avait pas d’autorisation pour cette manifestation. La seule information en notre possession, était qu’elles allaient se rassembler au Mont des Arts à 20 heures. Il y a eu des graffitis, un incident à la hauteur de la place Saint-Jean entre des manifestantes et un passant », se défend Ilse Van de Keere, porte-parole de la zone de police Bruxelles Capitale – Ixelles. Afin d’éviter des débordements à la Grand-Place, les policiers les encerclent et identifient 138 femmes.

Mais l’interpellation ne s’est pas passée sans heurts. « Un homme avec une veste brune a commencé à frapper. Il a sorti sa matraque. À un moment, il a pris une femme entre deux voitures. Il l’a frappée. Elle ne savait plus marcher, elle avait mal au genou. Avec ma copine, nous sommes restées avec elle », confie Dorien. Margot, elle, a reçu des coups de matraque au genou. « J’ai eu un énorme hématome. J’ai mis des patchs et de l’arnica. Une de mes copines a eu des coups dans le dos. Elle n’est pas venue aux cours de danse pendant deux semaines », témoigne-t-elle. Des manifestantes se soutenaient, se protégeaient mutuellement. Alors qu’un policier s’acharnait sur son amie, Alice s’est interposée. Il lui a matraqué la fesse droite. « Je ressentais sa haine. Quand on m’a arraché de la nasse, je ne collaborais pas. Je me suis laissé tomber. Des policiers m’ont soulevé sur plusieurs mètres. L’un d’eux m’a retourné avec une clé de bras. Je hurlais. Il m’a écrasé le visage contre le sol. Il m’a dit : « Tu peux toujours crier, tu es toute seule » Puis, on m’a obligé à me relever. C’est là qu’on m’a fouillé », ajoute-t-elle. Les quelques jours après la « Reclaim the night », Alice évitait de dormir sur son côté droit. Il était très « sensible ».

Des questions sans réponses

Rester dans la nasse était un acte solidaire. Sophie y était, juste derrière la banderole. La consigne des policiers, elle s’en souvient encore : « Deux par deux, vous allez vous avancer et présenter vos papiers d’identité »; Après, ils ont pris les manifestantes, une par une. Alors qu’une policière la fouillait, Margot s’est permis de lui demander : « Comment en tant que femme, pouvez-vous regarder d’autres femmes se faire frapper ? Comment pouvez-vous rester de marbre ? » « Elle m’a répondu, très sèchement : Moi non plus, je ne comprends pas toujours mes collègues. Il ne faut pas toujours essayer de comprendre. Vous me donnez votre carte d’identité. C’est fini maintenant ! » Le commissaire Olivier Slosse, quant à lui, demeure neutre : « Nous essayons d’avoir une position de force et de négociation. Parfois quand on parle de violences policières, il y a une partie du contexte qui manque, qui peut expliquer pourquoi la police a dû faire usage de moyens dont elle a le monopole ».

Des plaintes à venir

Un dossier est en préparation. Rouée de coups ce soir-là, Dorien encourage à porter plainte. « Une vingtaine de femmes m’a déjà contacté. Sept d’entre elles veulent vraiment porter plainte. Les autres hésitent », annonce-t-elle. Ilse Van de Keere, en revanche, s’abstient de tout commentaire : « Une enquête est en cours sur le déroulement de la manifestation. Ce n’est pas à moi de décrire ce qu’il s’est passé ».

Climat tendu depuis l’agression de Théo

En France, des manifestations contre les violences policières s’enchaînent. Toutes veulent rendre justice à Théo. Un jeune homme qui révélait sur BFMTV, début février : « Je l’ai vu prendre sa matraque : il me l’a enfoncée dans les fesses, volontairement ».

Malgré elle, Maud s’est retrouvée dans l’un de ces rassemblements, à Barbès. « Quand des lacrymos ont été lâchées, des mecs se sont énervés. Ils continuaient à brandir leur pancarte et renvoyaient les lacrymos », se rappelle-t-elle. Même si elle n’avait rien fait, elle s’est fait « gazer ». « Il peut y avoir des asthmatiques… Les policiers s’en foutent. Quand je suis rentrée chez moi, j’étais aveugle. Je toussais », signale Maud.

Des journalistes ou des proies ?

Des journalistes sont aussi malmenés. Alexis Kraland par exemple. Alors qu’il filme une interpellation assez violente, l’ancien chef de la BAC de Rennes le repère. « Je vais me le faire cet enfoiré », dit-il. Alexis est alors plaqué au sol. « On m’a donné des coups de pied », poursuit-il. Le lendemain, lors d’un autre rassemblement, il est encore confronté à des policiers. Sous prétexte d’un contrôle, ils lui réclament sa caméra. À force d’essayer de la récupérer, ils s’énervent et l’étranglent. Déjà agressé par le passé, Alexis déplore : « Je n’ai pas porté plainte. C’est une perte de temps et d’énergie ».

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