Mort de Mawda : l’enfant-bélier, une pure fiction policière

Mawda a été tué par un tir policier mais la première hypothèse d’enquête retenue racontait une toute autre histoire... | © ©Ronald Dersin

Société

Mawda a été victime d’un tir policier mais la première hypothèse d’enquête retenue par la police racontait une toute autre histoire : celle d’un enfant tué par les migrants qui s’étaient servis de sa tête comme « bélier » pour casser une vitre de la camionnette. Déconstruction d’une pure fiction policière.

Mawda fut atteinte en pleine tête. La balle est entrée près de la narine droite et elle est ressortie dans la région occipitale du crâne. Sur le visage de la victime, le projectile a provoqué une plaie de 3,5 sur 2 cm et un orifice de 1,1 cm. A l’arrière du crâne, il a causé une autre plaie d’une taille 2 cm sur 1,2 cm et il a créé un orifice 0,8 cm. Quelques jours après le meurtre, le procureur général de Mons, Ignacio de la Serna nous fit part de ce que l’on pouvait déduire de l’observation de telles blessures. Alors qu’il avait consulté le rapport d’autopsie ce magistrat expérimenté nous dit : « A l’œil nu, je dis bien à l’œil nu, on voit que c’est une balle… ».

En octobre dernier, lors d’un débat public sur l’affaire Mawda qui se tint à l’U-Mons, Selma Benkhelifa, l’avocate des parents de la victime, tint aussi des propos très clairs sur l’évidente origine de telles blessures : « J’ai vu des photos dans le dossier, c’est extrêmement pénible… Il ne faut pas être médecin pour dire que la petite a été tuée d’une balle dans la tête ».

A 2 h 02, la nuit de faits, la maman de la petite Mawda comprit immédiatement que sa fille avait été atteinte par la balle que venait de tirer un policier. En juin dernier, nous lui demandions : « Avez-vous fait le lien entre le tir que vous aviez entendu et la blessure qui était apparue sur le visage de votre enfant ? » Désignant le côté droit du visage, elle nous avait répondu sans la moindre hésitation : « Oui. Mawda avait une blessure ouverte près du nez qui n’était pas présente avant le tir et elle perdait beaucoup de sang. ».

Au lendemain de la tragédie, il ne fut cependant pas question d’une blessure par balle visible « à l’œil nu » et encore moins d’une présumée bavure policière. On suggéra que Mawda avait été tuée par les migrants eux-mêmes ! Un quotidien avança que « d’après plusieurs sources, l’enfant aurait servi de bélier pour briser la vitre arrière de la camionnette (…) Elle est décédée de ses blessures ». Voici la genèse de cette thèse absurde qui présentait les migrants comme de véritables monstres tout en écartant une mort par balle à la suite d’un tir policier ; une « fake news » qui n’a pas été inventée par des journalistes.

« On brise des fenêtres avec la tête d’une enfant… »

mawda
Ronald Dersin

Ce « modus-operandi » fut en réalité la seule hypothèse d’enquête proposée aux autorités judiciaires par l’officier de police judiciaire de la zone de Mons-Quévy qui, peu après le tir policier, vers 2 h 15, arriva sur le parking de Maisières afin d’y recueillir les premiers éléments d’enquête. Après avoir passé une bonne partie de la nuit au contact de plusieurs agents impliqués dans la course-poursuite, Henri (prénom fictif) rédigea un « procès-verbal initial » qui disait : « Selon les informations recueillies et nos constatations, les faits se seraient déroulés comme suit : on transporte des personnes en situation illégale dans une camionnette. On est pris en chasse par la police car on tente de se soustraire au contrôle. Au cours de la poursuite (…) on brise des fenêtres avec la tête d’une enfant et on fait mine de la jeter vers les véhicules de police. Les coups occasionnés à l’enfant (sic) entraînent un traumatisme crânien et le décès de l’enfant. (…)»

Cette version policière de base du meurtre de Mawda laisse sans voix. Il faut la relire deux fois pour être certain qu’elle nous dit bien ce qu’elle dit : la petite fille est morte d’un traumatisme crânien causé par l’utilisation de sa tête comme bélier pour casser la vitre arrière d’une camionnette. Dans quel but ? Menacer de la jeter sous les roues des policiers. Qui a commis un tel acte ? Ce n’est pas précisé mais ce procès-verbal initial ne conduisait pas vers trente-six hypothèses : soit c’était les parents de Mawda eux-mêmes, soit il s’agissait de tierces personnes telles que d’autres migrants qui se trouvaient à bord de la camionnette…

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Aucun témoignage

A-t-on pu vraiment croire de telles foutaises ? Les deux scenarios apparaissent tellement farfelus : quels sont les parents qui vont ainsi massacrer leur enfant ? Quels sont les parents (dans la deuxième hypothèse) qui vont laisser martyriser leur petite fille sans intervenir pour la défendre et sans rien dénoncer au moment où la police arrête la camionnette ? C’est pourtant cette pure fiction que suggérait la pièce fondatrice de l’enquête policière qui qualifiait l’affaire de « meurtre sans autre précision » et proposait aux autorités judiciaires une liste de 27 « suspects » n’incluant que les seuls migrants qui se trouvaient à bord de l’utilitaire, en ce compris les parents de Mawda.

Notre contre-enquête révèle que cette thèse de l’enfant-bélier ne reposait sur aucun témoignage : au petit matin du 17 mai 2018, tous les policiers qui furent témoins du bris de la vitre arrière de la camionnette lors de la poursuite ont été interrogés par leurs collèges de la zone Mons-Quévy : pas un seul n’a déclaré avoir vu un migrant casser la vitre arrière du véhicule avec la tête d’un enfant. Le témoignage le plus précis de l’un des agents disait ceci : « Sans savoir vous donner l’heure, je constate qu’une personne se trouvant à l’arrière de la camionnette casse la vitre gauche à l’aide d’un pied-de-biche. » Nous posons dès lors cette question : comment un pied de biche s’est-il transformé en tête d’enfant ?

« Aucune trace de coupure de verre, ni de coups n’est visible sur le visage de l’enfant »

©Ronald Dersin

Dans cette affaire qui a connu beaucoup de « bizarreries », il y eut cependant des policiers consciencieux. Il en va ainsi de Patrick (prénom fictif)., un officier de la police judiciaire de Mons-Tournai qui, aux alentours de 8 heures du matin, le 17 mai, eut la présence d’esprit d’aller examiner le corps de la petite Mawda qui reposait dans la morgue de l’hôpital de Jolimont à La Louvière. Cet homme savait à ce moment que l’enquête se dirigeait vers la thèse du traumatisme crânien alors qu’il y avait eu un tir policier. Mais il voulait s’assurer qu’on ne s’égarait pas. Et ce qu’il constata alors qu’il était accompagné de deux policiers scientifiques, le mis fort mal à l’aise.

Dans son rapport, Patrick nota : « aucune trace de coupure de verre, ni de coups n’est visible sur le visage de l’enfant.» Ce constat ne collait pas du tout avec cette histoire d’enfant mort des suites d’un traumatisme crânien après qu’on lui fracassa la tête contre une vitre du véhicule. L’enquêteur relevait que « par contre, une perforation « en étoile » de petite dimension est bien visible, à proximité du nez. (…) » Ce constat renvoyait d’évidence à une blessure par balle. Et l’enquêteur avisé finissait son rapport par cette réflexion : « Des questions se sont alors posées à nous et à nos collègues quant à l’origine de cette perforation.»

Au regard de ce nous déclara plus tard le procureur général de Mons à propos de la blessure par balle visible « à l’œil nu », on s’imagine bien les questions que se posèrent ces enquêteurs. Ce matin-là, vers 8 heures, dans cette morgue de Jolimont, Lucien (prénom fictif), un policier du labo de police scientifique, nota lui aussi des constatations par écrit : « Nous constatons la présence d’une perforation du côté droit du visage de l’enfant et plus exactement entre sa pommette droite et sa narine droite. En illuminant à l’aide de notre lampe de poche celle-ci, nous nous rendons compte que la perforation n’est pas superficielle mais assez profonde. »

« On peut déjà exclure une blessure par balle qui viendrait des policiers »

Le 17 mai, Patrick, l’officier de garde de la PJF de Tournai, termina son service à 10 h 33 du matin par un entretien téléphonique avec à la juge d’instruction montoise Pamela Lonfils qui venait d’être saisie du dossier Mawda. Dans un procès-verbal, Patrick prit soin de mentionner l’existence de cette conversation qu’il eut avec la magistrate alors qu’il rentrait de la morgue de Jolimont. Peut-on imaginer que ses « questions » sur « l’origine de cette perforation » ne furent pas abordées à ce moment-là ? Peut-on imaginer que l’on n’ait pas discuté dès cet instant du fait que la thèse du traumatisme crânien ne collait pas avec les constatations faites à Jolimont ?

La question n’est pas dénuée d’intérêt alors que, durant toute la journée du 17 mai, sans jamais se démentir ce jour-là, le parquet de Mons communiqua avec force, via son magistrat de presse Frédéric Bariseau : « On peut déjà exclure une blessure par balle qui viendrait des policiers ». Etonnante aussi cette « réunion de travail » qui rassembla les enquêteurs et la juge d’instruction, le 17 mai à 16 h 30 dans les locaux de la PJF Mons. Y participaient les deux membres du labo qui s’étaient posés des « questions » en observant le corps de Mawda vers 8 heures du matin à la morgue de Jolimont. Mais le compte-rendu de cette réunion de travail ne pipe mot de leurs « questions » alors qu’il mentionne que « les policiers du WPR Hainaut, dont un a tiré, n’ont pas été entendus ». La priorité du moment fut définie en ces termes : « entendre toutes les personnes privées de liberté », autrement dit les migrants.

Le comité P interviendra 18 heures après les faits

Le 17 mai, à 18 heures, commença l’autopsie du corps de la petite Mawda. Cet examen dura deux heures mais bien avant qu’il ne soit terminé, c’est-à-dire à 18 h 30, la juge d’instruction qui y assistait prit son téléphone pour avertir Gabriel (prénom fictif)., un inspecteur de la PJF Mons qui était alors le chef d’enquête. Elle venait de constater, cette fois de ses yeux, l’évidence d’une blessure par balle qui ne collait pas avec la thèse du traumatisme crânien. Elle dit alors à l’enquêteur : « l’examen externe du corps de la victime tend à démontrer que la cause de la mort serait un tir par arme à feu ».

A 20 heures, en sortant de l’autopsie, la préoccupation de la magistrate fut donc de saisir des faits le Comité P, un organe de contrôle qui dépend du parlement et qui est habilité à enquêter de manière indépendante sur des faits qui mettent en cause des policiers. C’est ainsi que le comité P fut chargé d’enquêter sur l’affaire Mawda, le 17 mai à 20 heures 07, soit 18 heures après les faits. Sa première mission fut de chercher où se trouvait l’arme du meurtre pour la confier au laboratoire de police scientifique car celle-ci, ayant été saisie une première fois dans la nuit du drame, avait déjà été restituée sur ordre du parquet du Mons. Le Smith & Wesson fut retrouvé le 18 mai au matin dans le coffre individuel du policier qui avait tiré. A 8 h 55, ce policier fut privé de liberté sur ordre de la juge d’instruction et, dans l’après-midi de ce second jour d’enquête, il fut enfin l’objet d’un premier interrogatoire.

Lire cet autre volet de la contre-enquête>Mort de Mawda : « Il n’y a pas eu d’injonctions, je suis catégorique »

Pré-autopsie téléphonique

©Ronald Dersin

La thèse du traumatisme crânien ne fut donc pas sans conséquences dans cette enquête. Mais que dire des dégâts qu’elle a provoqué dans la perception de ce dossier par l’opinion publique. Au matin du 18 mai, un grand quotidien populaire s’inspirant de la communication du parquet de Mons complémentée de « sources » évidemment policières, titrait « Horreur sur la E 42 » et nous racontait l’histoire de l’enfant bélier et de « Mawda, victime de passeurs sans scrupules »

Dans la journée du 18 mai, le magistrat Bariseau revint devant la presse pour expliquer la communication erronée du jour précédent et donner une nouvelle version des faits. A cette occasion, le parquet se défaussa sur le médecin-urgentiste qui était intervenu sur le parking de Maisières la nuit du drame : « Il faisait noir, le nombre de personnes intervenues sur place a peut-être altéré le jugement. La première information qui nous est parvenue émanait en fait du service d’urgence qui était intervenu sur place et qui avait parlé au début d’un traumatisme crânien. On s’est basé sur un rapport d’un service d’urgence qui a fait ces constatations. »

Notre contre-enquête démontre qu’il s’agit-là d’une version déformée de la réalité. A 3 h 06 du matin, le 17 mai, Patrick, l’officier de garde de la PJF Tournai, venant d’être informé qu’un policier avait tiré dans le cadre de l’affaire Mawda, avait eu comme réflexe d’avertir le Comité P. Mais un agent de cet organe de contrôle lui répondit qu’il ne pouvait intervenir que sur saisine de l’autorité judiciaire. L’enquêteur appela donc le magistrat de garde du parquet. Cette nuit-là, il s’agissait de Pierre Marleghem. Plutôt que de saisir le Comité P, ce substitut du procureur du Roi préconisa un devoir d’enquête préalable : faire appeler le médecin légiste David (prénom fictif). pour lui demander « de se rendre au chevet de l’enfant pour afin de déterminer s’il y a trace ou non de blessure par balle ».

Ainsi le parquet de Mons inventa le concept de « pré-autopsie téléphonique ». Joint par téléphone à 4 h 10 par la PJF, le médecin-légiste David annonça qu’il donnerait une réponse dans la demi-heure. Comment ? En passant un coup de fil à un confrère, le médecin-urgentiste qui était intervenu sur le parking pour prendre en charge le corps de la petite Mawda. Le résultat de cette autopsie téléphonique fut communiqué à l’officier Patrick dès 4 h 45 : « l’implication d’un projectile d’arme à feu peut être écartée dans le cadre du décès de l’enfant ».

A 5 heures du matin, Patrick sur le parking de Maisières où la camionnette s’était immobilisée après la course poursuite. Il communiqua le diagnostic de la « pré-autopsie téléphonique » à Henri, l’officier de police judiciaire qui se trouvait là depuis 2 h 15, celui qui allait bientôt rédiger le PV initial cité au début de ce texte. On croit entendre dans le lointain, un grand ouf de soulagement. Mawda n’était pas morte par balle. Mais bon sang, il fallait bien qu’elle soit morte de quelque chose ! Un traumatisme crânien ? Oui mais comment a-t-il été provoqué ? Ainsi naquit l’hypothèse de l’enfant-bélier. Sans autre élément pour la fonder que cette « autopsie téléphonique » qui donnait une mauvaise information.

Un second tir imaginaire

Quelques minutes avant de se lancer dans l’écriture de cette fiction, Henri, le policier qui imagina l’histoire de l’enfant-bélier, travaillait sur une autre hypothèse écartant, elle aussi, l’évidence d’une mort provoquée par un tir policier. Il s’en était confié à 3 heure du matin à Patrick, l’officier de garde de la PJF Tournai qui l’a consignée par écrit : « Il vient d’apprendre qu’un intervenant policier de la WPR aurait utilisé son arme de service durant la poursuite. Un voire deux coups de feu auraient été tiré, venant pour l’un d’un policier, l’autre d’origine inconnue. Une supposition est émise à ce stade qu’un coup de feu pourrait provenir d’un des occupants de la camionnette poursuivie.»

Une thèse stupéfiante car, à aucun moment dans ce dossier, il n’y eut le moindre témoin pour affirmer qu’un deuxième coup de feu fut tiré, aucune arme n’a jamais été trouvée dans la camionnette et au moment où cette hypothèse fut émise (3 heures du matin), tous les migrants avaient déjà fait l’objet d’une fouille de sécurité pour être embarqués à bord des véhicules de police qui devaient les conduire au cachot.

L’histoire du second tir imaginaire fut donc remplacée par celle de l’enfant-bélier mais elle connut une seconde vie très brève lors la conférence de presse « rectificative » du parquet de Mons, le 18 mai. Ce jour-là, alors que l’auteur du seul et unique coup de feu était clairement identifié et que le juge d’instruction avait ordonné sa privation de liberté (qui fut très brève), le magistrat de presse Bariseau déclarait encore : « On n’exclut pas que la balle pourrait venir de l’arme d’un policier. L’enquête devra déterminer s’il y a eu d’autres coups de feu. De quel policier il s’agit, si c’est un policier. Ou alors d’une personne qui était présente dans la camionnette. Il faudra entendre toutes les personnes intervenues. Les policiers mais aussi les migrants qui se trouvaient dans la camionnette. »

Le 22 mai, lors d’un nouveau point presse, la vérité sera enfin exprimée de manière pleine et entière par le procureur général de Mons, Ignacio de La Serna : « Le résultat de l’autopsie est clair : le décès de l’enfant est bien dû à un tir policier ».

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