El Chapo : Fin de parcours

El Chapo

Reproduction photographique d'un dessin de l'artiste Jane Rosenberg où apparaît le procureur américain Adam Fels (à gauche), alors qu'il interroge le témoin Pedro Flores (C) devant le trafiquant de drogue mexicain Joaquin 'El Chapo' Guzman (à droite). | © EFE/Jane Rosenberg

Société

El Chapo, le plus grand trafiquant de drogue a été extradé vers les Etats-Unis, où son procès se déroule sous haute surveillance.

D’après un article de Paris Match France de Olivier O’Mahony, correspondant à New York. 

 

Quand il entre dans le box des accusés, le silence se fait dans la salle d’audience du tribunal de Brooklyn. Joaquin Guzman Loera a de grands yeux fixes et un regard noir qui le rendent terrifiant. Son visage est figé par les multiples chirurgies esthétiques qu’il s’est infligé pour passer inaperçu pendant ses quatorze années de cavale. On en oublierait presque sa taille. Il est tellement petit (1,68 mètre) – d’où son surnom « El Chapo » (le trapu) – que, à côté de lui, ses avocats font figure de gardes du corps.

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Sans menottes, vêtu d’un costume bleu sombre sur une chemise beige clair, il marche en se balançant sur ses pieds. Et se laisse faire quand l’un de ses avocats lui resserre son nœud de cravate, comme à l’époque où une nuée de serviteurs zélés se pressaient autour de lui. Emma Coronel, sa femme de 29 ans, assise au deuxième rang, ne le quitte pas des yeux. Il la salue de la main, théâtralement, façon Che Guevara, comme si sa jeune épouse, clone de Kim Kardashian, était une guérillera en talons aiguilles.

Face à lui, les jurés. Cinq hommes, sept femmes, dont l’inquiétude se lit sur le visage. Payés 40 dollars par jour, ils n’ont pas eu le choix : dans le système judiciaire américain, être sélectionné pour le « grand jury » d’un procès au pénal est un devoir civique. El Chapo fait tellement peur que le juge Brian Cogan, qui préside l’audience, a dû faire preuve de clémence et « excuser » certains membres présélectionnés qui avaient fondu en larmes… Le magistrat leur a pourtant promis l’anonymat et interdit caméras et appareils photo dans la salle. Ces jurés ont la lourde tâche de décider si, au terme de ce procès fleuve, prévu pour durer quatre mois, l’accusé finira sa vie en prison.

El Chapo
©  EFE/Jane Rosenberg

Jusqu’à présent, El Chapo s’en était toujours sorti. Il est né à La Tuna, un village très pauvre de l’Etat du Sinaloa. Son père, alcoolique et amateur de prostituées, le battait. Mais sa mère l’adorait et réciproquement. C’est un oncle, un des premiers barons de la drogue au Mexique, qui lui a mis le pied à l’étrier. Il a commencé à vendre de la marijuana à l’âge de 15 ans. On peut n’avoir aucune éducation et le sens aigu des affaires. Ajouté à une absence totale de scrupules, c’est d’une grande efficacité. Quand une livraison est en retard, Joaquin se charge lui-même de loger une balle dans la tête du coupable.

En 1993, ses rivaux criblent de balles un malheureux cardinal qui a le malheur de rouler dans une voiture identique à celle d’El Chapo

L’ambitieux a de la chance : dans les années 1980, le « business » explose. Il intègre le cartel de Guadalajara, dirigé par Félix Gallardo, un ex-policier connu sous le nom de Padrino, le Parrain. En plus de la marijuana locale, le Mexique devient la plaque tournante de la cocaïne colombienne et le chemin le plus sûr vers les Etats-Unis, terre promise des trafiquants. Chez les narcos, on n’attend jamais longtemps son héritage : en 1989, le Padrino est arrêté, El Chapo, le plus déterminé de ses adjoints, prend la suite.
Sa spécialité ? Les tunnels. A l’époque, il est le seul à garantir des délais de livraison record Mexique – Etats-Unis, en 48 heures seulement. Personne ne sait comment il réalise cette prouesse. On comprendra plus tard, en découvrant une multitude de galeries souterraines ultra-sophistiquées creusées par ses hommes sous la frontière entre le Mexique et son voisin du nord. Guzman, aussi surnommé « El Rapido », est doté d’un sens de l’organisation et de la logistique hors du commun. C’est ainsi qu’il s’impose comme « le plus grand narcotrafiquant de tous les temps », dixit la revue américaine Forbes qui chiffrera sa fortune a 1 milliard de dollars en 2011. Il mène une guerre sans merci à ceux qui lui font de l’ombre, à commencer par les frères Arellano Félix, ses rivaux qui contrôlent la région de Tijuana.

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El Chapo
© EFE/ Jane Rosenberg

En 1993, ces derniers criblent de balles un malheureux cardinal très populaire qui a le malheur de rouler dans une voiture identique à celle d’El Chapo. Lui observe le carnage à quelques mètres de distance… et s’enfuit sans une égratignure. C’est la première fois que son nom s’étale à la une des journaux dans une affaire de guerre des gangs. L’émotion dans le pays est énorme et les autorités mexicaines, archi-corrompues et complices, n’ont d’autre choix que de lancer un avis de recherche à son encontre. El Chapo fuit au Guatemala, mais s’y fait pincer. Condamné à vingt ans ferme. il est incarcéré à la prison de haute sécurité Altiplano, où, sept ans durant, il vit comme un roi tout en continuant à faire croître son empire. Il distribue des billets de 100 dollars, qu’il signe parfois d’un autographe, à ses gardiens transformés en domestiques. Les femmes défilent dans sa cellule. Mais quand il apprend que le Mexique s’apprête à l’extrader aux Etats-Unis, qui le considèrent comme l’ennemi public numéro un, il estime qu’il est temps de se mettre au vert.

En février 2014, El Chapo se fait repérer en vacances à la station balnéaire de Mazatlan

Il organise son évasion dans un chariot à linge, avec la complicité du directeur de la prison, qui se retrouvera à son tour derrière les barreaux pour l’avoir aidé à organiser sa fuite. A nouveau libre, El Chapo prospère en affaires comme en amour. En 2007, il épouse Emma, la fille d’un de ses bras droits, le jour de ses 18 ans. Il en a 53. Des jumelles naissent cinq ans plus tard en Californie où elle s’est réfugiée. Le papa comblé gère son empire depuis les montagnes inaccessibles du Sinaloa, où il est vénéré. On l’appelle « El Señor », le seigneur. Il aurait le pouvoir de résoudre tous les problèmes. Son organisation serait plus efficace que celle de l’Etat. Il punirait les voleurs, réparerait les routes, enverrait les enfants à l’école et les malades dans les hôpitaux.

El Chapo se croit alors intouchable. Erreur. En février 2014, il se fait repérer en vacances à la station balnéaire de Mazatlan. Les marines mexicains font irruption dans sa chambre d’hôtel sous les yeux effarés d’Emma et des deux petites. Nouvelle incarcération, nouvelle évasion, en juillet 2015, par un tunnel, cette fois creusé sous la douche de sa cellule, et dans lequel ses complices ont installé une moto…

Sean Penn voit en Guzman une sorte de Robin des bois des temps modernes et veut le rencontrer. Kate propose, El Chapo accepte

El Chapo, qui approche alors la soixantaine, songe à la postérité. Il a repéré une starlette de soap opera célèbre au Mexique, Kate del Castillo, qui a twitté toute l’admiration qu’elle lui voue. Le jour de sa seconde évasion, il lui accorde par écrit les droits de diffusion d’un documentaire « autorisé » sur sa vie et son œuvre. L’actrice, qui rêve d’une carrière à Hollywood, est mise en relation avec Sean Penn. L’acteur voit en Guzman une sorte de Robin des bois des temps modernes et veut le rencontrer. Kate propose, El Chapo accepte. Sauf que, depuis ses Tweet, la comédienne est sur écoute. Les autorités mexicaines remontent jusqu’au repaire du boss. Ils lui tombent dessus le 8 janvier 2016. Trois jours plus tard paraît l’article de Sean Penn dans le magazine Rolling Stone, où El Chapo se vante d’avoir « fait passer aux Etats-Unis plus de cocaïne et d’héroïne que n’importe qui »…

El Chapo
El Chapo après son arrestation en 2016. © AFP PHOTO

Cette fois, il est dans de sales draps. Il ne peut empêcher son extradition aux Etats-Unis. Le voilà incarcéré début 2017 dans une minuscule cellule de Manhattan, à l’isolement, éclairée en permanence, ce qui lui vaut parfois des moments d’hallucinations.

L’époque où il pouvait acheter tout le monde, c’est fini. A New York, on ne rigole plus. Quand il est transféré au tribunal de Manhattan, de l’autre côté de la rivière, on ferme le pont de Brooklyn à la circulation et le convoi est survolé par des hélicoptères. La salle d’audience est sous haute surveillance. Seule une petite trentaine de reporters accrédités y sont admis. Ils doivent passer par deux portiques de sécurité. Il y a des vigiles en gilet pare-balles partout et un chien renifleur, un labrador noir qui s’appelle Night… Il ne manque que Robert De Niro pour compléter le décor.

Pour obtenir une remise de peine, il a accepté de se souvenir de tout

Pour se défendre, El Chapo a embauché au prix fort – 5 millions de dollars, dit-on – une équipe de ténors du barreau emmenés par l’avocat Jeffrey Lichtman. Celui-ci avait réussi à éviter la prison au parrain John Gotti Jr en 2005. Il faut lui reconnaître un grand talent d’acteur. Dès le premier jour du procès, il décrit son client comme un pauvre bougre « victime de sa réputation et de son ego », venant « d’un milieu si pauvre » que, cultiver de la drogue, c’est comme faire pousser de la salade… Bravo l’artiste ! Selon lui, ce ne serait pas El Chapo le vrai boss du cartel de Sinaloa mais son associé en affaires, Ismael « El Mayo » Zambada Garcia, moins narcissique et plus discret, mais qui, lui, « court toujours ». Pourtant, pendant les audiences qui suivent, l’accusation fait défiler à la barre une série de témoins (plus d’une centaine !) qui donnent la chair de poule. Parmi eux, Jesus « El Rey » Zambada, frère d’El Mayo, ancien comptable du cartel arrêté au Mexique et extradé aux Etats-Unis.

El Chapo
Emma Coronel Aispuro (C), épouse du fondateur de l’ancien cartel de Guadalajara, Joaquín « El Chapo » Guzman, ©  Hector RETAMAL / AFP

Pour obtenir une remise de peine, il a accepté de se souvenir de tout : les noms des généraux et magistrats corrompus, les montants des pots-de-vin (ça lui coûtait au moins 300 000 dollars par mois), le bénéfice généré par les convois de cocaïne (390 millions de dollars pour 15 tonnes vers New York), etc. Tout confirme que le grand ordonnateur était El Chapo et personne d’autre. Tandis qu’El Rey déballe, l’intéressé le fixe du regard, le menton levé, comme s’il revivait ses prouesses passées. Il fait encore illusion. Mais seule sur son banc, sa femme Emma, qui s’étire les mèches en s’ennuyant, semble ne plus y croire. Dans l’Amérique de Trump, qui a juré d’en finir avec les opiacés et le trafic de drogue, El Chapo risque cette fois de se retrouver au trou… sans plus jamais arriver à en sortir.

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