La nymphoplastie : l’intimité féminine passée sous le bistouri

La nymphoplastie : l’intimité féminine passée sous le bistouri

Comme pour les autres parties du corps, il existe un canon de beauté du sexe parfait. | © Flickr

Société

Depuis quelques années, les centres de chirurgie esthétique proposent des nouvelles pratiques qui attirent de plus en plus de patientes. Vaginoplastie, clitoridoplastie, labioplastie… La chirurgie s’est emparée du sexe féminin. Des interventions qui soulèvent pas mal de questions quant aux injonctions adressées aux corps des femmes, jusqu’au plus profond de leur intimité.


Selon, l’ISAPS (the international Society of Aesthetic Plastic Surgery), en 2017, toutes interventions esthétiques confondues, c’est le rajeunissement vaginal (y compris la labioplastie) qui a montré la plus grande augmentation par rapport à 2016, avec une croissance de 23 %. Apparue il y a une dizaine d’années, la labioplastie aussi appelée nymphoplastie, la réduction de la taille des petites lèvres de la vulve est un phénomène arrivé des USA qui prend de plus en plus d’ampleur chez nous aussi. Si les motifs sont justifiés pour certaines, la plupart des femmes consultent pour des raisons purement esthétiques.

La vulve de Barbie comme seule représentation

Comme pour les autres parties du corps, il existe un canon de beauté du sexe parfait Que ce soit à travers la pornographie ou la mode, le sexe féminin est représenté comme lisse et plat, à la manière du sexe de Barbie. « Le problème c’est qu’il y a très peu de représentations des sexes féminins. Dans ce qui est accessible, ils se ressemblent tous, or il y a plus de vulves différentes que de nez différents », explique Kenza El Marsini, sexologue et militante. Depuis quelques années, des sites et comptes Instagram tentent à leur façon de lutter contre cette image uniformisée de la vulve. Il existe des sites dédiés aux différentes morphologies, labialibrary.org pour observer des photos, Thevulvagallery.com sous forme d’illustrations.

L’épilation totale, mise en avant du sexe

Selon plusieurs esthéticiennes bruxelloises, les demandes d’épilation du maillot intégral ont commencé il y a 10 ans environ. « Par le passé, les femmes qui s’épilaient le pubis étaient gênées d’être perçues comme des adeptes de pratiques érotiques farfelues alors qu’aujourd’hui ce sont les femmes non-épilées qui se sentent obligées de se justifier », commente Kenza El Marsini. Cette pratique a rendu très sévère le regard que les femmes portent sur leur propre sexe. Sara Piazza, psychologue clinicienne et docteure en psychopathologie et psychanalyse, auteure d’une thèse (1) sur la nymphoplastie explique : « Après avoir enlevé le poil, le sexe apparaît, encore plus nu, encore plus cru et nécessite une nouvelle intervention. Il faut maintenant « enlever » de la chair. Ce qui leur semble insupportable, et nous sommes bien ici face à un paradoxe, c’est le fait que leur sexe soit désormais visible. En effet, pour elles, [les patientes] le féminin semble entre autres se définir, comme ce qui serait « caché », « rentré à l’intérieur », selon leurs termes qui entrent une fois encore en écho avec les représentations de l’imaginaire collectif du sexe féminin. »

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Estime de soi

©DR

Comme pour tous les autres complexes physiques, la question de l’estime de soi est au cœur du problème. Pour le Dr Afeiche, expert belge en chirurgie esthétique intime et en cosmétologie Gynécologique, la part de psychologique est extrêmement importante : « Dans mon cabinet, je rencontre plusieurs types de femmes. Celles qui ne présentent aucun problème et qui viennent car elles ont besoin d’être rassurées. Celles qui ont une légère anomalie physique mais dont le problème est surtout psychologique. Et puis, il y a des femmes qui font face à de véritables gênes physiques et c’est ces femmes-là qu’on finit par opérer. En moyenne, on refuse 7 interventions sur 10, car le complexe est dans la tête. »

L’intimité et le tabou

Lorsque le problème est réel, les grandes petites lèvres peuvent gêner les patientes dans leur vie sexuelle, mais aussi dans leur vie active, notamment pour la pratique de certains sports. Le repère qui caractérise l’hypertrophie des lèvres est posé à partir de 4 centimètres. Nora (nom d’emprunt), 28 ans, confie : « L’hypertrophie de mes petites lèvres me gêne au quotidien, je les sens quand je roule en vélo ou quand je marche. J’ai beaucoup de mal à me mettre nue devant quelqu’un et à prendre du plaisir pendant l’acte sexuel ». L’apparence du sexe féminin touche à l’intimité profonde. « Les complexes jouent sur l’épanouissement sexuel. Une personne qui a une mauvaise image d’elle va baisser ses attentes au niveau sexuel », avance Kenza El Marsini. « Certaines patientes sont tellement gênées d’elles-mêmes qu’elles se bloquent et ça les empêche d’avoir des rapports sexuels ce qui entrainent différents problèmes et/ou pathologies dans leur vie de couple. J’ai rencontré des femmes en souffrance pour qui l’opération a été un véritable soulagement », ajoute le Dr Afeiche.

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La perfection une quête risquée

Au même titre que les liposucions ou les implants mammaires, les opérations esthétiques relatives au sexe féminin sont le résultat des injonctions qui manipulent la perception que les femmes ont de leur propre corps. Le malaise peut devenir si important que la chirurgie semble être l’unique solution. Par ailleurs, les conséquences de ces opérations sont questionnées par certains experts. On parle de douleurs chroniques, de saignements et d’infections à la suite des opérations.

Le 30 juillet 2018, la FDA (la Food and Drug Administration a entre autres, le mandat d’autoriser la commercialisation des médicaments sur le territoire des États-Unis) publiait un communiqué dans lequel elle mettait en garde contre les abus de ces pratiques. Le rapport parle aussi de nombreux cas de brûlures vaginales, de cicatrices, de douleurs pendant les rapports sexuels et de douleurs récurrentes ou chroniques suite à de mauvaises interventions. Où est la limite entre le psychologique, l’esthétique et la souffrance physique ? Jusqu’où faut-il aller dans la quête du corps parfait ? A quand une meilleure représentation de la diversité des corps dans l’espace médiatique ? Des questions à méditer…

(1)Piazza, Sara. « La nymphoplastie. Nouvelle modalité de l’insupportable du sexe féminin », Recherches en psychanalyse, vol. 17, no. 1, 2014, pp. 27-34.

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