Exclusif : Le témoignage de Quentin Le Brun, djihadiste français en Syrie

Exclusif : Le témoignage de Quentin Le Brun, djihadiste français en Syrie

Quentin Le Brun et d’autres « réfugiés » de l’Etat islamique, à 15 kilomètres de Baghouz, le 22 janvier. | © Frédéric Lafargue / Paris Match

Société

Quentin Le Brun, qui se faisait appeler Abou osama Al-Faransi, était un des propagandistes de Daech. Il nous a parlé avant d’être interrogé par des officiers kurdes.

D’après un article de Paris Match France par leur envoyé spécial en Syrie Nicolas Delesalle

Un désert, des camionnettes déglinguées, des barbes, des voiles noirs et des enfants crasseux. Les hommes sont parqués d’un côté. Les femmes, de l’autre. L’une d’elles vient de poser ses doigts sur un scanner et de relever son niqab, dévoilant un visage aux traits fins. Un agent de renseignement des Forces démocratiques syriennes (FDS) l’a prise en photo et a enregistré ses empreintes digitales. Cette femme a fui la guerre avec ses quatre enfants. Elle est française. Sous son voile intégral, elle accepte de nous parler, mais donne un faux nom : « Julie ».

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D’où vient-elle ? « Si je vous le dis, vous saurez qui je suis ». Autour d’elle, 2 000 personnes patientent, hagardes. Ce sont les familles de Daech. Une majorité de femmes et d’enfants et une centaine d’hommes, tous suspectés d’être des combattants habillés en civils. Arme au poing, encagoulés, les hommes des FDS sont aux aguets. Une attaque suicide est possible à chaque instant. Des dizaines ont endeuillé leurs troupes depuis le début des combats. Le désert est jonché de carcasses de voitures kamikazes. Ces familles viennent de sortir du dernier réduit de Daech, autrefois une bourgade nommée Baghouz coincée entre l’Euphrate et la frontière irakienne, maintenant un champ de ruines. Elles n’ont pas encore été fouillées. Elles ne sont pas encore prisonnières. Elles flottent dans un entre-deux juridique.

Julie et ses enfants ont quitté l’enfer à pied hier, cinq heures de marche ; elle n’avait pas les moyens de payer aux passeurs les 500 dollars nécessaires pour monter dans une voiture. Ils ont dormi dans le désert gelé, n’ont pas mangé depuis trois jours. Les camionnettes envoyées par les FDS les ont récupérés et amenés ici. À l’horizon, les bombardements font grimper vers le ciel des champignons de fumée noire.

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Dans le dernier carré du califat, Julie décrit les bombes, la peur, la faim. Plus d’hôpitaux, « les blessés meurent sur place ». Plus de commandement. L’État islamique n’est plus un État. Elle ajoute que quelques soldats continuent de combattre, « par petits groupes ». On l’a vérifié. En première ligne, on les entend s’encourager dans des messages hallucinés crachés dans leurs radios dont les fréquences ont été repérées par les FDS : « Les avions des ‘koufars’ arrivent ! Allez, on pousse encore un peu et on va les détruire ! « 

Quentin Le Brun fait partie de la filière toulousaine. Proche des frères Clain, ceux qui revendiquèrent les attentats du 13 novembre 2015 à Paris

Une petite fille nous fixe, hébétée, regard vert perdu dans un joli visage couvert de saleté. C’est Noussaybah, la fille aînée de Julie, 6 ans, née en France : « les médias disent que nos enfants sont embrigadés et dangereux alors qu’ils ne comprennent rien, ce sont simplement des enfants », lâche sa mère. Oussama, 5 ans, Joumanah, 4 ans, et Abdhallah, 2 ans, ses trois autres enfants sont nés dans l’État islamique. Comment se portent-ils ? « J’ai toujours protégé mes enfants, ils n’ont jamais vu d’horreur, je ne veux pas qu’ils regardent ça. Moi-même, je n’ai jamais vu de mort depuis cinq ans ». Avec un débit de mitraillette, Julie accuse la « propagande » des médias d’avoir dit qu’on égorgeait à Raqqa. On ne la contredit pas. Le fil de la conversation peut se rompre à chaque instant. Elle dit parler à ses enfants en français. Pas en arabe. Elle portait déjà le niqab en France. C’était mal vu. Alors elle est partie avec son mari en 2014 : « Pour vivre un idéal ». Et cet idéal, elle pense l’avoir vécu avant les frappes de la coalition. « Personne ne m’ennuyait dans la rue. Il n’y avait pas d’attentats ». Pas d’attentats dans l’État islamique. La phrase est absurde, mais Julie est en état de choc : « J’aime la France, c’est mon pays. La Syrie, il n’y a personne qui aime. Il n’y a pas d’égouts, pas d’électricité ». Les petites choses de France qui lui manquent le plus ? « Manger des frites et un hamburger, commander au téléphone quelque chose à manger, faire les magasins ».

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Dans une vidéo de Daech, en novembre 2014. A g., Kevin Chassin, Toulousain, qui, ailleurs, pose avec la tête d’une femme décapitée. © D.R.

Julie trouve normal d’aller en prison, mais espère qu’elle sera transférée en France. Elle est terrorisée à l’idée d’être séparée de ses enfants : « Ils seront placés dans des familles d’accueil, vous croyez ? Parce que ma fille veut voir sa mamie ». Elle réprime un sanglot. On lui demande si son mari est vivant. « Oui, il est là-bas, je lui ai donné du pain cette nuit ». Peut-on le voir ? Il ne sera pas fâché si on lui dit qu’on a parlé à sa femme ? « Non, vous pouvez y aller, on n’est pas des Arabes, vous savez ». Comment le retrouver ? « C’est le seul Français. Il porte une veste Adidas. Il a les yeux bleus ». Pour lui faire comprendre que nous avons vraiment parlé à Julie, elle nous confie qu’il se sont mariés un 5 mars, « même s’il a sûrement oublié », et qu’elle porte une bague sertie d’un cœur et de deux diamants. Peut-on lui faire passer un message ? « Dites-lui que je l’aime ».

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Ils font la queue pour passer au scanner, ils ont des gueules patibulaires, fantasmes vivants gonflés dans nos crânes par cinq ans de terreur mais, à cet instant, ce sont juste des hommes épuisés. Ils portent tous la barbe islamique, ils ont tous le teint mat. Sauf un. Il s’est fait appeler Abou Osama Al-Faransi pendant cinq ans, mais aujourd’hui, il se présente sous son vrai nom : Quentin Le Brun. Trente ans, visage christique, yeux bleus très clairs, bonnet vissé sur la tête. Né en 1988. Il vient du Tarn, du village de Labastide-Rouairoux. Son père est chauffeur routier, sa mère travaille dans un lycée, son grand-père Serge Bideault fut gendarme puis correspondant pour le Midi Libre. Il fait partie de la filière toulousaine. Proche des frères Clain, ceux qui revendiquèrent les attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Lui-même apparaît dans une vidéo de sept minutes diffusée par le forum djihadiste Al-Hayat en novembre 2014, en compagnie de deux autres Français, Kevin Chassin (mort dans un attentat-suicide à Mossoul en 2015) et Romain Garnier (prisonnier des forces kurdes depuis décembre 2017). Romain Garnier appelait les musulmans français à venir rejoindre l’État islamique ou bien à tuer les Français « par les armes, les voitures, le poison ».

Cigarette? « Merci, je fumais beaucoup avant mais j’ai arrêté avec Daech. »

Les trois hommes brûlaient alors leurs passeports. C’était trois jours après la diffusion d’une autre vidéo mettant en scène la décapitation de 18 prisonniers syriens et de l’otage américain Peter Kassig, dans laquelle apparaissaient deux autres Français, Maxime Hauchard et Mickaël Dos Santos. C’était près de deux mois avant l’attentat de Charlie Hebdo. Il faut parler à Quentin Le Brun avant que les renseignements kurdes n’interviennent. Il nous a été interdit de nous approcher de la partie où sont regroupés les hommes.

Ses yeux sont la première chose qu’on remarque. Bleu lagon. Il est beau. On imagine l’enthousiasme des islamistes à l’idée de recruter ce visage iconique. Il sourit quand on lui dit qu’il s’est marié un 5 mars. Non, il n’avait pas oublié. Cigarette ? « Merci, je fumais beaucoup avant mais j’ai arrêté avec Daech ». Il nous jauge. Il ne sait pas que la France va annoncer qu’elle s’apprête à rapatrier 130 djihadistes français. Il profite de cette dernière opportunité pour s’exprimer. Il montre d’abord ses mains à la fois sales et blanches, « la malnutrition », puis affirme qu’il n’y a presque plus de Français ici : « La plupart ont été ciblés et tués. Un homme polygame vivait avec ses trois femmes et ses 18 enfants dans une maison. Ils ont tous été tués dans un bombardement. Les médias ont dit que c’était le siège médiatique français de Daech. Mais c’était sa maison, à al-Kashma ».

« Nul à l’école », il décroche un BEP de vente, vivote de petits boulots, trime au McDo

Avec un léger accent du Sud-Ouest, il explique qu’il y a un marché avec des passeurs pour fuir vers la Turquie : « Mais ça coûte entre 10 000 et 15 000 dollars. Je n’avais pas les moyens. Les émirs, les chefs, eux, sont partis depuis deux mois ». Fabien Clain ? « Je ne l’ai pas vu depuis deux mois lui aussi. Je n’étais pas très proche de lui, on n’était pas dans les mêmes cercles ». Quentin Le Brun ment peut-être, il va peut-être mentir encore, mais ses gestes, ses mots, sa manière de répondre, tout indique qu’il est arrivé au bout d’un chemin. Ce jeune homme, décrit comme très réservé par son entourage lors de son départ, s’ouvre un peu. Sa femme et ses quatre enfants sont là, à quelques mètres. Il sait qu’il ne les reverra plus avant très longtemps, peut-être jamais. Il n’a plus rien à perdre. Il a déjà tout perdu.

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Les hommes des FDS vérifient l’identité de Meriem, qui nous dit s’appeler Julie. Dans le désert syrien, le 22 janvier. © Frederic.Lafargue / Paris Match

Il revient d’abord sur sa jeunesse dans le Tarn : « J’étais dans la mouvance cigarette, alcool, filles. Je conduisais alcoolisé. J’ai pris deux amendes. J’ai failli perdre mon permis. Ça m’a fait réfléchir. Qu’est-ce que je voulais faire dans ma vie ? » Les experts en radicalisation pourront ajouter la case infraction routière à la grille protéiforme des causes de l’engagement islamiste. Mais Quentin Le Brun est aussi et surtout en quête de sérénité. « Nul à l’école, ça ne m’intéressait pas », il décroche un BEP de vente, vivote de petits boulots, trime au McDo pour se payer un voyage au Japon : « L’Asie, la culture du calme, ça m’a toujours attiré. Là-bas, personne ne vole, c’est attrayant ». Il y passe un mois. Apprend la langue. Tombe fou amoureux d’une étudiante japonaise surdiplômée : « Moi, je n’avais aucun diplôme, c’était impossible de m’installer là-bas ». Rupture, peine de cœur. Commence alors sa période « boîte de nuit ». Elle s’achève par une suspension de permis et une entrée dans l’islam.

À cet instant, dans ce désert morne qui borde une bataille où se consument ses idéaux, Quentin Le Brun ne peut pas savoir que dans moins d’une semaine nous rencontrerons ses parents dans leur maison de Labastide-Rouairoux. Une maisonnée modeste plantée à flanc de coteau dans une région industrielle sinistrée où toutes les usines de textile ont fermé. Véronique, Jacques Le Brun et leurs dix chats nous accueilleront pour défendre leur fils, « un bon garçon parti vivre sa religion, qui en avait marre d’être surveillé par les services secrets et qui s’amusait à coller les micros de la DGSI trouvés chez lui sur les voitures des services ». Véronique, autrefois athée, qui prie vingt fois par jour et va chaque semaine à la chapelle Saint-Hippolyte à Castres prier sainte Rita, patronne des causes désespérées, aura ces mots : « Une cartomancienne m’a dit un jour que j’aurai un fils célèbre. Moi, je pensais qu’il allait devenir chercheur. Bon, c’est sûr qu’il a cherché quelque chose… »

Quand je me pose une question, je vérifie sur Internet. C’était pareil pour la religion

Elle expliquera n’avoir jamais perdu le contact avec son fils pendant cinq ans, même s’il était surveillé quand il écrivait sur Telegram, même s’ils ne parlaient que de la pluie et du beau temps. Elle relatera son départ début février 2014, « imprévisible », l’appartement rue Mireille-Sorgue à Toulouse soudain abandonné. Elle dira qu’elle a su plus tard que son fils était resté bloqué quinze jours en Turquie, « la France le savait et n’a rien fait pour empêcher d’aller en Syrie, on serait venus le chercher ». Elle décrira l’enfant timoré que fut Quentin : « Il récitait ses poésies tourné vers le tableau. Face aux autres, il ne pouvait pas. » Jacques, son père, athée, pour qui « Daech, c’est juste des barbares », racontera la perquisition de la DGSI le 28 novembre dernier : « Ils avaient du nouveau, on n’a jamais su quoi ». Il dira comment il a découvert la vidéo de son fils à 4 heures du matin, avant d’aller travailler : « J’étais anéanti. Plus tard, il nous a expliqué qu’il n’était pas obligé de la tourner, mais qu’on le lui avait conseillé, car, avec ses yeux bleus, ça serait un grand coup porté à la France ».

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Le 28 janvier, chez eux, à Labastide-Rouairoux, Véronique et Jacques Le Brun, les parents de Quentin, découvrent sur leur ordinateur les photos de leur fils prises par notre reporter en Syrie. À g., un portrait de sa fille Noussaybah, en 2013 à Toulouse, et, à dr., Quentin à 13 ans. © Frédéric Lafargue / Paris Match

Le Brun ne peut pas encore savoir que ses parents nous parleront, il poursuit son histoire, même si un homme en cagoule des FDS remarque la discussion et s’approche. En quête de sens, il raconte avoir d’abord pensé à se tourner vers les chrétiens : « La plupart du temps, ils n’avaient même pas lu la Bible. J’étais plus touché par les musulmans. Ils avaient des réponses. Je suis un geek. À une époque, je passais mon temps sur mon PC. Quand je me pose une question, je vérifie sur Internet. C’était pareil pour la religion, le sens de la vie. Sur YouTube, j’ai trouvé beaucoup de réponses auprès des musulmans ». Il est séduit par leur faconde, se convertit puis se marie religieusement et à la mairie avec Meriem, en fait le vrai nom de Julie, Française d’origine marocaine « déjà voilée entièrement », le 5 mars 2012. Quentin dit trouver dans l’islam le calme qu’il recherchait. « Avant, j’étais un robot. » Il part alors à Toulouse, fréquente la même mosquée que Jean-Michel et Fabien Clain. Il se rapproche de Jean-Michel et découvre l’État islamique : « C’était la vie du Prophète aujourd’hui », dit-il comme une évidence. Il n’en révèle pas plus sur ses fréquentations.

Dans le désert, Le Brun, lui, parle seulement de l’envie de construire, de l’exaltation de partir à l’aventure

Ses parents seront plus prolixes : « Il nous protégeait de ses ‘frères’, expliquera Jacques. On ne les voyait jamais. On sait juste que Fabien Clain a essayé de marier Gwenaëlle, la sœur de Quentin, avec un islamiste, mais Quentin s’y est opposé. Nous, on voyait des voitures immatriculées dans l’Ariège venir souvent se garer devant la maison. Il sortait et parlait avec les occupants. Pour moi, c’est Olivier Corel, ‘l’émir blanc’, qui a embrigadé mon fils ». Islamiste radical syrien naturalisé français, installé dans l’Ariège, Olivier Corel est suspecté d’avoir inspiré un grand nombre de djihadistes français. Dans le désert, Le Brun, lui, parle seulement de l’envie de construire, de l’exaltation de partir à l’aventure. « Et puis, dit-il, en France, dans la rue, les policiers demandent régulièrement à Meriem de dévoiler son visage ».

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Pour déjouer l’interdiction du port du voile intégral en France, elle porte un masque chirurgical. « Ils lui demandaient de le retirer aussi, alors qu’ils le laissent aux touristes japonais ! » Le Brun décrit sa plongée vers Daech comme un enchaînement de petites choses sans commune mesure avec l’énormité de la guerre qui s’achève dans son dos, la somme des souffrances infligées par l’organisation dont il faisait partie : « Les amendes pour conduite en état d’ivresse, le chômage, l’ennui dans mon village de Labastide-Rouairoux ». Il ajoute que la mort de son grand-père, très proche de lui, qui « [le] défendait toujours », l’a beaucoup affecté : « Quand l’ordinateur a remplacé la machine à écrire, il était perdu, je lui tapais ses papiers ».

Après l’attentat du Bataclan, il conseille à ses parents « de ne plus aller voir des concerts »

Nul à l’école mais habile devant un ordinateur, Quentin Le Brun apprend à programmer en France ; il sait coder, utilise parfaitement les logiciels InDesign, Illustrator, Photoshop. Il deviendra graphiste pour l’État islamique. « J’ai travaillé pour le magazine Dar al-Islam en français. Du premier au dernier numéro, en 2016. Mon boulot, c’était de faire vivre des idées. » Cadre de la communication de l’organisation. « Jamais combattant, disent ses parents, juste trois jours à Raqqa, mais il nous disait qu’il était une sauterelle et que ses frères le protégeaient ». Dans l’introduction du deuxième numéro, paru juste après les attentats de janvier 2015 à Paris, les rédacteurs présentent les objectifs de la revue. Ils veulent inciter les musulmans français à rejoindre le califat ou à frapper l’Occident. Le magazine glorifie les attentats de Paris et met en garde contre d’autres attaques à venir : « Nous n’avons pas d’avions pour vous bombarder comme vous nous bombardez. Nous avons des hommes qui aiment la mort comme vous aimez la vie ».

Quand ces attentats surviennent, Quentin le graphiste islamiste en quête de calme est désemparé : « J’ai été déçu. J’ai compris tout de suite. Je me suis dit qu’on était foutus, qu’on allait payer, que l’islam serait encore moins bien perçu en France. La porte se refermait. Quand, au lendemain de l’attentat de Manchester, le 22 mai 2017 (23 morts, 250 blessés, NDLR), la Royal Air Force a bombardé une madâfa (maison des orphelins et des veuves) près de Deir ez-Zor, tuant 250 personnes, je me suis dit que ça allait trop loin. Trop loin des deux côtés ». Accessoirement, après l’attentat du Bataclan, il conseille à ses parents « de ne plus aller voir des concerts ». Et les horreurs, les vidéos de décapitation, les hommes saignés suspendus à des crochets, noyés, égorgés, brûlés vifs ? « Je n’ai jamais été pour cela, ça n’attire pas les gens, au contraire ; d’ailleurs, il y avait des conflits entre les émirs de l’État islamique, certains pensaient que ça n’allait pas faire venir les Européens, pire, que ça allait faire partir ceux qui étaient venus ! » Qu’il parle de ses propres souffrances ou des crimes commis par Daech, Le Brun n’exprime pas ou peu d’émotions, comme si cet ex-enfant timide en quête de sérénité et d’ordre s’en défiait. Affable, jamais menaçant mais clinique, pragmatique, un ingénieur de la symbolique djihadiste. Mais cette armure se lézarde parfois. Début décembre 2018, pour la première fois, il disait à ses parents le fond de sa pensée.

Les services de renseignement des FDS ont repéré notre conversation

« Il nous a écrit : ‘Je commence à en avoir marre, il me casse les couilles, ce pays de merde, je vais rentrer. Je vais me rendre. Je vais raconter tout ce que je sais.’ »

Les services de renseignement des FDS ont repéré notre conversation. Le Brun griffonne sur notre carnet les numéros de téléphone de ses parents et de sa sœur. Quand on les appellera pour leur annoncer que leur fils et sa famille sont vivants, ils ne pourront contenir leurs larmes. Depuis une maternité, sa sœur, Gwenaëlle, tout juste maman, sera soulagée de savoir son frère en vie et loin de Daech : « Je viens d’accoucher, j’attends ce bébé depuis sept ans, et j’attends cette nouvelle de mon frère depuis cinq ans ». « C’est la première bonne nouvelle depuis cinq ans », dira Véronique avant de prendre rendez-vous.

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On allait demander à Le Brun s’il regrettait d’avoir brûlé son passeport, mais les services de renseignement kurdes, cette fois, nous interrompent. Ce n’est pas si grave. Ce n’était pas son passeport. Le sien est resté chez ses parents jusqu’au 28 novembre 2018, date de la perquisition. Maintenant, il est dans les bureaux de la DGSI. Sa silhouette disparaît dans la foule, emportée par deux uniformes. Nous sommes priés fermement de quitter les lieux. Sa femme et ses enfants, en attendant le rapatriement en France, partent au même moment dans un convoi qui les emmène vers le camp d’Al-Hole, où sont parquées les familles de Daech. Piteux, brinquebalant, le convoi des vaincus rappelle par contraste les parades victorieuses de l’État islamique en 2014, drapeaux et kalachnikovs au vent. Au même moment, les troupes des FDS progressent dans les rues défoncées de l’ancien califat vers une victoire qui ne peut plus leur échapper. Ils ramassent au passage ces mêmes drapeaux en guise de souvenirs.

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