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À la frontière syrienne, les prothèses de l’espoir

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Des prothèses pour chaque âge de la vie. Les mutilations touchent énormément d’enfants. | © DR

Société

À Reyhanli, ville frontalière turque, un centre propose aux Syriens mutilés par le conflit voisin de leur installer gratuitement des prothèses. En l’espace de cinq ans, 6 500 membres artificiels ont été posés. Reportage dans cette clinique qui répare les corps et où le personnel a dû adapter ses thérapies aux blessures de guerre.

 

D’après un reportage Paris Match France de Virginie Le Borgne et Cerise Sudry-Le Dû

Le geste paraît simple. Ahmed s’y emploie avec attention. À moitié allongé sur le trottoir, il rassemble toutes ses forces avant de jeter avec conviction des cailloux sur le chien braillard qui s’agite derrière la grille. Loupé. Il recommence. À entendre ses rires, difficile de percevoir la différence avec un autre enfant de son âge. Mais seulement si on ne prête pas attention à ses jambes. Ou plutôt, à leur absence. Car si Ahmed s’affaisse sur le trottoir, ce n’est pas que la position soit plus stratégique. Non, elle est simplement plus reposante. Le garçon de 11 ans tente de récupérer après l’un de ses exercices quotidiens : un aller-retour sur la route poussiéreuse, juste devant la clinique, clopin-clopant sur ses deux prothèses articulées. Embêter un chien apparaît comme une soupape de décompression. Quelques pierres et ruses plus tard, l’enfant récupère ses béquilles et se relève péniblement sur ses « jambes » métalliques, épaulé par un accompagnateur. Direction le centre de prothèses, pour effectuer les derniers ajustements.

86 000 Syriens amputés en raison de la guerre

C’est là qu’Ahmed a pu essayer ses nouvelles jambes pour la première fois. Moulées sur mesure, elles ont été fabriquées par le centre NSPPL (Projet national syrien pour les membres artificiels), créé il y a cinq ans par des Syriens en exil à Reyhanli, petite ville turque à la frontière avec la Syrie. Objectif du lieu : concevoir et poser gratuitement des prothèses de jambes ou de bras aux Syriens mutilés par la guerre. Et il y a urgence. Car si aucun chiffre officiel concernant les amputés ou les handicapés syriens n’existe, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) rappelle que le nombre d’amputés en raison du conflit, qui dure depuis plus de sept ans, n’a cessé d’augmenter. L’Unicef estime pour sa part qu’au moins 86 000 Syriens ont été amputés en raison de la guerre, selon un rapport de l’organisation publié en mars 2018. De la fenêtre du bureau du directeur, au premier étage, la frontière est d’ailleurs si proche qu’on peut aisément voir le mur qui sépare les deux pays. Ce n’est pas un hasard si le centre a été créé ici. La province turque de Hatay, dans laquelle Reyhanli est situé, compte près d‘un demi-million de réfugiés syriens (presque 13 % des 3,6 millions enregistrés sur le sol turc) et il n’est pas rare que les enseignes des magasins soient écrites en turc et en arabe. L’initiative NSPPL comprend également, depuis mars 2015, une clinique mobile près d’Idlib, en Syrie, à quelques dizaines de kilomètres de là.

Une prothèse basique coûte plus de 500 dollars

Si, au début, le centre ne fonctionnait qu’avec des bénévoles, très vite, les financements sont arrivés par le biais de différentes ONG. Et, depuis août 2017, il est soutenu principalement par l’Union européenne, à travers l’ONG Relief International, à hauteur de plus de 1 million d’euros. « Le poids du handicap de la population syrienne en Turquie n’est pas connu. Nous voulons compléter leur système de santé en apportant une aide spécialisée aux réfugiés », précise Andrea Patterson, responsable de la Turquie pour Relief International. Une aide primordiale puisqu’une prothèse basique coûte plus de 500 dollars, quand les modèles les plus perfectionnés peuvent grimper jusqu’à 2 000 dollars. Une somme impossible à débourser pour un réfugié, qui plus est lorsqu’il n’est plus en mesure de travailler à cause de son amputation. Ici, une simple ordonnance émanant d’un hôpital turc est réclamée. Et c’est peu dire que les patients, à majorité masculin, se pressent à la porte du centre : jusqu’à maintenant, 6 500 prothèses ont été posées et, cette année, plus de 500 personnes ont déjà été traitées. La liste d’attente est de plusieurs mois. Chaque matin, la même scène se répète : une poignée de patients s’extirpe cahin-caha d’un van qui leur est affrété et afflue vers l’entrée de cet immeuble anonyme. Certains sont en fauteuil roulant, d’autres ont la démarche vacillante. Mais tous sont amputés d’un membre.

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Certains employés de la clinique sont des anciens patients

Une trentaine de personnes travaillent dans la clinique, des kinésithérapeutes aux techniciens qui créent les prothèses. Le personnel est presque intégralement syrien et certains sont même d’anciens patients de la clinique. Ils se distinguent à leur démarche hasardeuse ; parfois, ils soulèvent pudiquement leur pantalon, laissant apercevoir un pied articulé. Mais pas d’amateurisme pour autant. « Des spécialistes indiens et philippins sont venus nous former, et nous avons un partenariat avec l’université d’Ankara », précise Samer Almasry, technicien à Reyhanli depuis 2013. Cet ancien chauffeur routier originaire de Homs a débarqué en Turquie il y a six ans et n’est jamais reparti. Samer a affûté son savoir sur les techniques de prothèses au-dessus du genou et au-dessous, ou encore sous le coude à travers les six formations dispensées par le centre depuis son ouverture. S’il passe la journée dans l’atelier, à l’arrière du centre, à peaufiner les moulages des prothèses, pour lui, le plus important reste la rééducation physique que la clinique apporte : « C’est encore plus important que la fabrication de la prothèse ! Parce que si le patient tombe, il ne voudra plus jamais la remettre. »

Ce jour-là justement, une dizaine de personnes font sagement la queue pour s’exercer à franchir quelques mètres, entre deux barres parallèles. À voir comment transpirent les patients, comment ils s’agrippent aux barres, on devine les efforts qu’ils fournissent. D’autant plus que leur pudeur doit être mise de côté puisqu’ils doivent enlever leur pantalon et découvrir leurs sous-vêtements pour enfiler les prothèses et tenter de marcher. Ici, on se jauge, on s’encourage, on félicite le moindre progrès, chaque centimètre parcouru est une victoire. Au milieu des accidentés, l’espiègle Ahmed, venu d’Alep, teste sa capacité d’adaptation aux prothèses. « C’était très difficile au début, se souvient Hamdah Al Bakri, sa mère, qui l’observe tendrement. Il pleurait tout le temps et se cachait sous la couette durant des jours. Il ne voulait plus voir personne et répétait : “Je suis un handicapé, je ne peux plus rien faire.” J’étais totalement démunie. »

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Il y a un an et demi, Ahmed, son frère et d’autres membres de sa famille se trouvaient dans une mosquée d’Alep lorsque celle-ci s’est retrouvée la cible de roquettes. « J’ai mis du temps avant d’avouer à Ahmed que son frère et trois de ses cousins avaient perdu la vie », poursuit Hamdah, qui, depuis l’accident, doit porter son fils pour les tâches quotidiennes et se plaint de douleurs au dos. Ahmed, lui, feint la légèreté. « Quand je me suis réveillé, j’étais triste de voir que je n’avais plus de jambes, mais au moins je ne ressentais aucune douleur grâce aux médicaments », bafouille-t-il, entre deux grimaces face au miroir. « Son cas a été l’un des plus difficiles à gérer, précise de son côté Saleh [prénom changé], technicien originaire de Damas, qui officie au centre depuis trois ans. Non seulement parce que c’est un enfant, mais aussi parce que ses amputations sont complexes, une au niveau du genou, l’autre au niveau de la hanche. Nous avons dû nous adapter et essayer de nouvelles techniques sur lui, par exemple avec un genou hydraulique [une sorte de piston qui permet de contrôler les mouvements de flexion et d’extension]. En plus, nous devons changer les prothèses tous les six mois parce qu’il grandit. »

Ahmed a été amputé d’une jambe jusqu’à la hanche et de l’autre jusqu’au genou. © DR

Si Ahmed vient d’Alep, les autres patients évoquent Homs, Idlib ou Damas, comme autant de villes aux noms entachés d’images de scènes de guerre. Et qui ont laissé de nombreux corps mutilés. « Les personnes handicapées restent les plus vulnérables et les plus exclues, dont l’accès à l’aide humanitaire est limité », précise Andrea Patterson. Beaucoup d’amputations ont d’ailleurs lieu en désespoir de cause pour pallier l’accès limité aux médicaments. « Le niveau de soins actuellement en Syrie est très basique, concentré sur le “life-saving”, et ne permet pas de prise en charge spécifique pour les cas complexes », indique Charly Pierluigi, chef de projet crise syrienne pour Handicap International.

Les blessures causées par les armes explosives, lors des bombardements, sont complexes, difficiles à soigner

La guerre est venue profondément changer les pratiques. « Avant, les amputations étaient liées au diabète ou encore à des accidents. Nous savions comment opérer, les chirurgies étaient parfaites, analyse Sehmia Sadel, kinésithérapeute à Reyhanli depuis trois ans. Désormais, les manières d’amputer ont complètement changé, les armes de guerre sont différentes et par conséquent les blessures qu’elles provoquent aussi. » Le gouvernement syrien est par exemple accusé par les ONG d’utiliser des bombes à sous-munitions, interdites par les conventions internationales. Elles sont présentées sous la forme d’un conteneur rempli de mini-bombes explosives, qui s’ouvre en vol, libérant les sous-munitions et tombant sans précision sur de larges surfaces. De quoi faire un carnage dans les populations civiles. « Les blessures causées par les armes explosives, lors des bombardements, sont complexes, difficiles à soigner, avec des fractures, des brûlures, des plaies irrégulières, renchérit Charly Pierluigi. La plupart sont liées à des engins artisanaux, des mines, des bombardements, des restes explosifs de guerre et des blessures par balles. »

Avant la guerre, Sehmia Sadel, 31 ans, exerçait à Damas. « À cette époque, rares étaient les personnes amputées dans mon hôpital. Mais depuis 2011 [début du conflit], au moins 40 amputations par an étaient pratiquées et, surtout, il y avait de plus en plus de doubles amputations, à savoir un membre du haut et un autre du bas du corps. » Outre les nouvelles formes de blessures, le personnel soignant du centre de Reyhanli se retrouve parfois confronté au travail bâclé des chirurgiens. « Si l’intervention n’est pas bien faite, poursuit la jeune femme, le patient est renvoyé à l’hôpital dans lequel il a été opéré, afin que des ajustements soient réalisés et que la blessure soit parfaite et prête à recevoir la prothèse. C’est le cas pour la moitié des patients. »

Si la direction du centre souligne que tous les réfugiés syriens sont acceptés, du moment qu’ils sont détenteurs de l’ordonnance de l’hôpital, la question de la possible présence d’anciens combattants parmi les blessés est rapidement éludée. « Peu importe ce qu’ils ont fait dans le passé ou leurs intentions s’ils rentrent en Syrie, l’important pour nous est de les soigner », balaye Mustafa Muhammed, en charge de la communication au NSPPL. Il ajoute que le gouvernement turc envoie un membre du ministère de la Santé tous les mois afin de vérifier que tout est en règle, et leur demande un rapport sur l’identité des patients.

Mohammed joue au foot avec sa prothèse. © DR

C’est génial de voir que certains amputés recommencent à travailler !

Les heures passées au centre en compagnie des mêmes personnes tissent des liens privilégiés entre les patients et le personnel soignant. Une manière pour certains d’oublier les horreurs de la guerre. « C’est génial de voir que certains amputés recommencent à travailler ! se réjouit Samer Almasry. Je surveille de près leur situation, on reste proches. Et puis la ville est petite, donc je les recroise souvent. » Sehmia Sadel se souvient pour sa part de s’être occupée d’un « garçonnet qui avait été amputé des deux jambes. Tous ses frères et sœurs allaient à l’école et lui les enviait. La première fois qu’il a essayé ses prothèses et a commencé à marcher, il était si heureux ! Il n’arrêtait pas de dire : “Ça y est, je vais enfin pouvoir aller à l’école comme les autres !” Et c’est ce qu’il a fait deux mois plus tard. Je suis toujours en contact avec lui ».
Si les prothèses sont essentielles pour que la personne retrouve son autonomie, le suivi reste indispensable.

« Le fait d’accepter son état et ensuite une prothèse ne va pas de soi : des patients peuvent être dans le déni (un enfant va secrètement espérer que sa jambe repousse, par exemple) ou dans le rejet. Le soutien psychologique est donc nécessaire pour accompagner le patient et faire en sorte qu’il accepte son état, l’équipe médicale, les soins et sa prothèse, précise Charly Pierluigi. Un patient qui se projette dans l’avenir se dit qu’il peut vivre une vie normale, reprendre ses activités d’avant (avec parfois quelques adaptations). Il va assimiler psychologiquement sa prothèse et donc retrouver une bonne autonomie fonctionnelle. »

Diaa a perdu ses deux jambes. Son véhicule a été adapté pour sa conduite. © DR

À Reyhanli, lorsqu’ils envisagent leur futur une fois les prothèses définitives adoptées, les patients demeurent mitigés entre l’envie d’un retour en Syrie et le caractère insensé de ce projet. Pour Hamdah, c’est hors de question, son pays natal lui rappelant « trop d’horribles souvenirs ». De son côté, Diaa Tabana Damscans, natif de la Ghouta orientale, renonce peu à peu à toute velléité de revenir. « Je ne suis jamais retourné en Syrie depuis que j’ai été blessé, en 2016. Désormais, je me sens de plus en plus installé ici », détaille le jeune homme de 24 ans, qui, depuis son fauteuil roulant, lance de francs sourires aux autres patients. « Après avoir été touché par un missile du régime, j’ai été amputé d’une jambe. Une semaine après, on m’enlevait l’autre. J’ai aussi un tuyau dans la gorge pour m’aider à respirer », indique-t-il, désignant un morceau de plastique vissé dans sa trachée.

Mais pour lui, pas question de s’arrêter de travailler. Cet ancien mécanicien s’est trouvé un nouveau travail : tous les matins, il emmène les enfants du coin à l’école dans son triporteur personnalisé. « On l’a adapté spécialement pour moi. Je peux le conduire sans les jambes ! » montre-t-il, ravi. Au loin, la sonnerie retentit et quelques rires d’enfants commencent à se faire entendre. Diaa sort ses clefs, allume son mini-camion, s’assure dans ses rétroviseurs que la voie est dégagée, puis disparaît sur la route qui mène vers la Syrie.

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