Iran : Pour l’amour du foot, elle se déguise en homme

Iran : Pour l’amour du foot, elle se déguise en homme

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Zeinab fixe sa perruque et fixe des lentilles de contact marron pour parfaire son camouflage. | © Forough Alaei.

Société

Zeinab est une fan du ballon rond. Pour assister à ces jeux interdits, elle prend le risque de se déguiser en homme. Pour son travail photographique, Forough Alaei a remporté le World Press Photo dans la catégorie Sports.

D’après un article Paris Match France de Pauline Delassus

Petite fille parmi les garçons des rues d’Ahvaz, elle courait déjà derrière le ballon. Dans ce Sud iranien, la misère est partagée autant que l’amour du football. Chez Zeinab, il n’y a pas la télévision. Pour regarder les matchs, on va chez l’oncle, soutien fidèle de l’équipe du Persépolis Téhéran, la meilleure du pays. Sa mère l’accompagne, c’est elle qui lui enseigne les règles du jeu et les noms des joueurs. Devant l’écran, les deux supportrices chantent, crient, pleurent aux défaites comme aux victoires. Les religieux extrémistes ne tolèrent pas l’exaltation des femmes devant un but marqué, la ferveur commune pour une équipe qui rend égaux tous ses supporteurs. Alors, Zeinab apprend à dissimuler, à contourner les règles.

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Avec son portable, Zeinab fait un selfie, entourée de supporters qui la soutiennent. Au stade Azadi de Téhéran, le 14 décembre 2018, où va jouer le Persépolis FC. © Forough Alaei.

À l’école, elle est une élève pieuse et voilée ; dans sa chambre, elle accroche les photos de ses joueurs préférés, fume des cigarettes, maquille ses yeux verts et décolore ses mèches brunes. Ce n’est pas suffisant, l’adolescente rêve de connaître la folle ambiance du stade et de voir ses idoles « en vrai ». Elle a 15 ans quand son oncle accepte de braver les autorités en l’emmenant à un match du Persépolis. Zeinab peint son visage en rouge, la couleur de l’équipe, et enfile des vêtements d’homme.

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Un ami maquilleur pose une barbe sur le visage de Zeinab : pas drôle de devoir dissimuler sa féminité. © Forough Alaei.

« Ma mère m’a montré comment bander mes seins, explique-t-elle. Il le faut car nous sommes fouillés à l’entrée des tribunes. » Ce jour-là, un garde palpe le chapeau qui dissimule ses cheveux, il craint que la bosse formée par son lourd chignon soit une pierre et la frêle Zeinab, un hooligan. Il la laisse finalement passer … Quelques mètres plus loin, tout s’écroule. Ses boucles tombent sur ses hanches, voilà Zeinab démasquée. « J’ai eu très peur, les hommes autour m’ont dévisagé… » Mais ils applaudissent et font un paravent de leurs corps pour qu’elle puisse réajuster son déguisement. « Cette solidarité, quelle surprise ! C’était incroyable », se souvient-elle. Zeinab est adoptée. Très vite, elle fait partie de la bande, discute tactique et mercato.

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Zeinab et la photographe Forough Alaei (à gauche) dans un café. © Forough Alaei.

Ces hommes qui la protègent sont officiellement ceux qui l’empêchent d’assister à des matchs. Leur comportement jugé déplacé, et leurs jurons supposés seraient dangereux pour leurs filles, sœurs et épouses. Le président, Hassan Rohani, dit « modéré », ne serait pas un partisan de cet interdit, qui, d’ailleurs, n’est pas inscrit dans la Constitution. Mais les religieux ont le dernier mot en Iran. L’un d’eux a même déclaré que la tenue des joueurs, leur short coupé au-dessus des genoux, serait « trop érotique »« Un grand mensonge », juge Zeinab. Cette fille d’aujourd’hui, née plus d’une décennie après l’avènement de la République islamique, a appris à se battre. Elle pratique le taekwondo, un art martial qui a musclé sa silhouette trop mince et renforcé son mental. Pourtant, son optimisme lumineux et sa volonté se heurtent sans cesse à l’obscurantisme qui régit son pays.

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Il lui faut bander ses seins. Souvent, elle pleure de douleur. © Forough Alaei.

Comme elle, la majorité des jeunes Iraniens, mais aussi leurs parents, ont appris à s’octroyer des libertés. Chaque jour, ils enfreignent la loi, téléchargent des applications anti-censure pour aller sur Internet, se procurent du vin et des livres, organisent des fêtes pour se rencontrer, draguer, vivre. Quarante ans de règne des ayatollahs, c’est long. Et quitter l’Iran est quasi impossible. Depuis le retour des sanctions américaines, la monnaie ne vaut plus rien. Ils doivent débourser des millions de rials pour un morceau de pain. Zeinab aurait aimé devenir danseuse professionnelle, se produire sur scène, mais elle se contente d’apprendre les déhanchés orientaux en regardant des vidéos sur YouTube. Son tout petit chez elle, dans le deux-pièces familial, est sa « chambre à soi », celle décrite par Virginia Woolf, dont elle voudrait tant dégotter les écrits. Porte close, Zeinab peut enfin être elle-même. Son petit ami, un musicien, la rejoint ; elle danse pour lui. Au-dessus de son lit, trois portraits, trois sources d’inspiration : l’actrice iranienne réfugiée en France Golshifteh Farahani, le Mahatma Gandhi et la journaliste italienne Oriana Fallaci, militante antifasciste des années 1940, dont elle connaît par cœur la rude interview de l’ayatollah Khomeyni qui fit scandale en 1979.

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Métamorphosées en hommes au stade. © Forough Alaei.

Après le lycée, Zeinab n’a pu se payer des études universitaires. À 23 ans, elle gagne sa vie avec deux métiers : traductrice d’arabe, une langue apprise dans sa ville, toute proche de la frontière irakienne, et tatoueuse clandestine à domicile, une pratique prohibée en Iran. Surtout, Zeinab consacre son temps et son courage à la condition des femmes, à l’espoir qu’un jour tout changera. Au pays de Schéhérazade, une féministe est née. Elle lit, écrit, vit selon sa loi, faisant fi de celle des mollahs. Sa mère apprend également l’indépendance. Depuis qu’un juge a accepté le divorce que lui refusait le père de Zeinab, un toxicomane dont la souffrance se transformait trop souvent en violence, elle travaille dans un laboratoire et s’est remariée avec un homme plus jeune, qui ne s’oppose pas aux idées émancipatrices de sa fille. Abonnée à Instagram, Zeinab poste les photos des matchs auxquels elle assiste, une dizaine en huit ans, pour encourager d’autres femmes à l’imiter. Elle est devenue une petite vedette parmi les fans de foot. Ils sont 131 000 à la suivre sur le réseau social – le seul non censuré en Iran–, dont 88 % d’hommes.

Plusieurs supportrices se sont déjà mobilisées pour faire tomber l’interdit

Zeinab veut rassembler celles qui souhaitent la parité, dans le sport comme ailleurs. Plusieurs supportrices se sont déjà mobilisées pour faire tomber l’interdit. Elles interpellent régulièrement les instances sportives du pays et celles de la Fifa, et se retrouvent dans le lobby de l’hôtel où dorment les joueurs qu’elles aiment, à qui elles peuvent faire signer des autographes. Il faut quinze heures à Zeinab pour rejoindre Téhéran, en train de nuit. À l’arrivée, des amis l’hébergent. L’un d’eux, maquilleur, l’aide à placer sur ses yeux des lentilles de couleur, puis à fixer sa fausse barbe. Se grimer en homme lui coûte, le bandage qui serre sa poitrine l’empêche de respirer. Et les réveils, le lendemain, sont douloureux. Retrouver son corps de femme, son hidjab et son manque d’autonomie ne fait qu’exacerber sa frustration.

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Pour la première fois, le 10 novembre, des femmes sont autorisées à assister à un match et Zeinab ne retient pas ses larmes. © Forough Alaei.

À quatre reprises, la police l’a arrêtée à quelques mètres du terrain. Interrogée, elle a, à chaque fois, passé la nuit dans une cellule, mêlée aux brutes, aux drogués et aux voleurs. Mais c’est sur elle que, un soir, un policier abat sa fureur misogyne à coups de poing sur la nuque et le dos. Zeinab raconte en tirant sur une cigarette. Elle est assise en tailleur sur le canapé, en jean, tête et bras nus. Des étoiles sont tatouées sur son poignet droit ; sur l’autre, les noms de ses joueurs favoris et ceux de poètes perses. Elle dit : « L’Iran est une grande prison. En particulier pour les femmes, qui doivent demander la permission d’étudier, de travailler, de se marier, de voyager. Les hommes, eux, n’ont de comptes à rendre à personne. » La colère mouille ses yeux. Le mariage ? Elle ne voudrait pas d’un homme qui la prive de foot, il faudrait qu’il soit « gentil et ouvert ». Être amoureuse ne suffit pas. Elle songe à un ailleurs, l’exil, pense-t-elle, tiendra ses promesses, « n’importe où plutôt qu’ici ». Depuis une opération de la scoliose, elle ne peut plus taper dans un ballon, mais elle voudrait devenir entraîneuse. « En Iran, c’est impossible. Ma grand-mère et ma mère ne sont pas arrivées à leurs rêves ici, je n’arriverai pas aux miens en restant. »

Quel bonheur de pouvoir applaudir les joueurs sans me grimer, de les voir jouer en étant moi !

Le 10 novembre dernier, elle a pourtant réalisé l’un d’eux. À l’occasion de la finale de la Ligue des champions d’Asie, la Fifa a obtenu du pouvoir iranien l’autorisation pour des femmes de s’asseoir dans une tribune réservée à elles seules. Ainsi elles ont pu assister au match qui opposait le Persépolis à une équipe japonaise. Zeinab a dû patienter sept heures dehors, le temps que les hommes s’installent, puis elle est entrée en courant. Des larmes noires de mascara roulent sur ses joues. Ce soir-là, elle n’a pas à dissimuler sa féminité, ses ongles sont peints, elle porte des bijoux. « Quel bonheur de pouvoir les applaudir sans me grimer, de les voir jouer en étant moi ! J’étais à quelques mètres de mes idoles et ils pouvaient entendre ma voix ! » Une voix dont, pour une fois, elle ne force pas le timbre.

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Dans la tribune, une centaine d’Iraniennes, des gamines, des mères, des grands-mères, crient leur bonheur. La plupart n’ont jamais vu jouer un match de foot et découvrent l’euphorie de la foule, la joie bruyante et contagieuse suspendue aux pieds des joueurs et au sifflet de l’arbitre. Mais, à minuit, le charme s’est évanoui. Cette soirée unique laisse un goût de liberté, c’est un souvenir miraculeux qui donne la force de continuer le combat. Zeinab aurait-elle préféré naître homme ? « Non, j’aime être une femme. Mais je veux que l’on reconnaisse mes droits. »

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