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Alphonse Youla, héros de l’aéroport : le difficile retour à la vie après les attentats de Bruxelles

Le 22 mars 2016, la vie d’Alphonse Youla, 41 ans, bascule brutalement. Le matin des attentats, l’employé de l’aéroport d’origine guinéenne est comme d’ordinaire en train d’emballer les valises dans le grand hall des passagers. Soudain, les bombes explosent, alors que la plupart des survivants ne pensent qu’à fuir, lui, prend la décision de sauver des vies. Rencontre, un an après avec ce héros au cœur sensible.


« Ce jour-là, j’étais sensé travailler l’après-midi mais mon horaire a été décalé, je suis donc arrivé à 4 heures du matin, jusque-là tout était normal ». Et puis, l’inimaginable se produit. Vers 8 heures, la première déflagration retentit. « C’était hyper fort, ça a tout soufflé. J’ai directement pensé à un attentat. Quand j’ai entendu la bombe, j’ai eu le réflexe de me cacher sous la machine », explique-t-il. Une deuxième bombe explose, encore plus forte. « Depuis ma cachette, je voyais tout, les gens qui courraient dans tous les sens, les blessés… Deux personnes ont perdu la vie juste devant moi ».

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Un seul réflexe : sauver des vies

Quand il sent que l’agitation retombe un peu, l’homme sort de sa cachette et décide de venir en aide aux victimes. « Je n’ai rien calculé, j’ai juste pensé à aider les gens. Si je devais trouver la mort, tant pis ». Il décrit des scènes de panique inimaginables, les corps sur le sol, le sang, les blessés qui appellent à l’aide, la fumée, le feu. Au milieu de ce chaos, il s’attelle à faire des garrots et à porter les victimes à l’extérieur jusqu’à l’arrivée des secours. « Je me mettais à la disposition des gens. Tout le monde criait. Je leur donnais de l’espoir, je leur disais « restez avec moi, rien ne va vous arriver » pour qu’ils restent conscients. Je me souviens de deux personnes âgées qui étaient mortes de peur et qui s’accrochaient à ma main en me répétant « ne nous abandonnez pas ». J’essayais de rassurer un maximum de gens ».
Alphonse Youla est venu en aide à plus de quinze personnes ce matin-là.

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Je ne peux plus aller prendre un verre. Dès qu’il y a beaucoup de monde j’angoisse. Je n’ai confiance en personne.

Après l’adrénaline, la chute

Au lendemain des événements, Alphonse fait la Une de tous les medias. L’homme est fort et solide mais une fois la fièvre passée, il tombe au plus bas. « Ce n’était pas facile, beaucoup de journalistes venaient vers moi. Je ne pouvais pas refuser, je devais donner des détails par rapport à ce que j’avais vu, à ce que j’avais vécu. Ça a pris trois mois pour que j’atterrisse. Quand je suis revenu à ma vie, j’ai réalisé que ce que j’avais fait était extraordinaire, mais franchement, ça m’a choqué ». Alphonse Youla vit depuis, un véritable contrecoup. « Il suffit d’un petit truc et tout revient. Quand je dors, je fais des cauchemars, je revois des scènes, je fais des insomnies. Alors, pendant la nuit, je regarde la télé ou j’écoute de la musique pour oublier. Je prends aussi des médicaments pour me calmer ».
L’homme explique ne plus être lui-même, ne plus avoir de vie. « Je ne peux plus aller prendre un verre. Dès qu’il y a beaucoup de monde j’angoisse. Je n’ai confiance en personne ».

Rongé par la mort de son père

Depuis quelques mois, Alphonse Youla est abattu par la mort de son père. « Quand mon père m’a vu à la télé en Afrique, ça a été un choc pour lui. Tout le monde parlait de moi au pays. Il a fait une crise, il a eu un AVC et fin novembre, il est décédé. Je me sens responsable, peut-être que s’il ne m’avait pas vu à la télé, il n’aurait pas fait cette crise ».
C’est beaucoup d’émotions pour un seul corps et un seul esprit, trop, beaucoup trop. Alphonse se dit brisé et bouleversé. Le choc et les angoisses l’empêchent de travailler.

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Le silence des autorités

L’homme se désole du manque de réaction des autorités face aux victimes. « L’état belge ne m’a pas aidé. Jusqu’à présent ils n’ont rien fait pour nous. Depuis les attentats je suis seul, heureusement, j’ai une famille d’accueil qui me réconforte beaucoup. Mais je suis abandonné à moi-même et les procédures administratives sont compliquées. Je n’attends aucune récompense et le simple fait de dire « merci » m’aurait suffi ». Il nous explique être invité le 22 mars à la cérémonie officielle qui se tiendra à l’aéroport, il espère que les autorités réagiront.

La fierté pour survivre

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Je suis fier de moi parce que quand tu sauves la vie d’une personne, tu sauves plusieurs vies à travers l’entourage et les proches.

Quand il réalise qu’il sauvé la vie de plusieurs personnes, Alphonse Youla reprend des forces et du courage. « Je suis fier de moi parce que quand tu sauves la vie d’une personne, tu sauves plusieurs vies à travers l’entourage et les proches » Malgré tout, il regrette de ne pas avoir pu protéger son collègue Abdallah qui a perdu une jambe et a dû être amputé.
Le héros a gardé contact avec des victimes à qui il est venu en aide. « J’ai sauvé un gamin qui avait un nerf coupé. Samuel m’a invité chez lui après avec toute sa famille. Ils m’ont donné une fleur. Je la garde avec moi et quand je la regarde, ça me fait du bien. Quand les victimes me remercient, ça me donne du courage, ça me réconforte ».
Il a aussi sauvé le basketteur professionnel Sébastien Bellin. Ensemble, ils font partie de l’association V-Europe qui a été créée par des victimes afin de s’unir et faire avancer les choses.
Le belgo-guinéen fait la fierté de sa famille restée au pays. « Tout le monde m’a appelé, ça m’a beaucoup touché ». Aujourd’hui, l’homme n’espère qu’une chose, reprendre sa vie normale. Malgré toutes les souffrances qu’il endure depuis un an maintenant, il conclut notre entretien, en regardant vers le lointain, « Quoi qu’il arrive, ce que j’ai fait, il fallait que je le fasse ».

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