KidZania : le parc d’attraction où les enfants travaillent

KidZania : le parc d’attraction où les enfants travaillent

Des foreurs dans la raffinerie de pétrole, créée en partenariat avec le géant russe Rosneft. | © Vlada Krassilnikova / Paris Match

Société

À Moscou, ce parc d’attractions et d’éducation plonge les enfants de 4 à 14 ans dans l’univers professionnel dont ils rêvent.

D’après un article Paris Match France de Audrey Levy

Nastia, 8 ans, en baskets fuchsia, enregistre ses empreintes dans le sas de sécurité, puis traverse la « laser room », se livrant à une sorte de ballet dans l’enchevêtrement de faisceaux lumineux qui protègent l’accès ultra-sécurisé. « Il ne faut surtout pas les toucher », m’explique-t-on. Nastia a l’âge de jouer à la princesse mais se préfère James Bond girl. Soudain, elle fond en larmes : elle veut être la première à sauter dans le vide ! Sept mètres, accrochée par un harnais. Igor, 9 ans, lui cède sa place. « En gentleman », précise-t-il. Nous ne sommes pas à Lilliput, l’île où le géant Gulliver fait escale parmi les nains, mais dans le centre commercial Aviapark, dans le nord-ouest de Moscou. Ici, l’atelier FSB est l’un de ceux qui a le plus de succès.

Les espions en herbe doivent se faufiler entre des rayons laser. © Vlada Krassilnikova / Paris Match

KidZania, une ville dont les banquiers, mais aussi les avocats, les dentistes et les présentateurs télé sont des enfants. Dix mille mètres carrés, avec des rues pavées joliment illuminées, un Goum pour faire ses courses, un Bolchoï pour le spectacle et, surtout, une monnaie locale, le « kidzo ». Car on ne vient pas ici, comme à Disney, pour rêver du prince charmant ou se faire peur dans Space Mountain, mais pour apprendre à gagner sa vie « comme un grand ». Après, on peut choisir : dépenser ou épargner selon les implacables principes de l’économie capitaliste à laquelle, en Russie, on croit plus que partout ailleurs… Et ce n’est pas la grand-mère de Nikki, 9 ans, qui a fait six heures de route, qui dira le contraire : elle a connu l’Union soviétique, elle, et se félicite que « la situation s’améliore de jour en jour ».

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Dans sa jeunesse, on sélectionnait les petits Soviétiques pour les surentraîner en maths ou à la course à pied, selon les aptitudes. Aujourd’hui, elle est prête à faire des sacrifices – le billet d’entrée est autour de 1 890 roubles (25 euros), assez élevé pour les Russes – « parce que pour l’éducation, on ne compte pas ». Tatiana Petropavlovskaya, responsable des partenariats, le sait bien : « L’éducation est la deuxième préoccupation des familles russes, après la santé ». Cet « edutainment », l’éducation en s’amusant, fait le succès d’un parc où les petits Russes reviennent, en moyenne, deux fois par an. « On compte au moins 1 500 visiteurs par jour, jusqu’à 3 000 pendant les vacances », se réjouit Matthew Luckett, le directeur.

Le concept est né au Mexique, il y a vingt ans. Son inventeur : Xavier Lopez Ancona, fils d’immigrés espagnols, diplômé d’un MBA de la Kellogg School of Management de l’université de Chicago et fort d’une expérience de vice-président du capital risque chez General Electric. « L’idée était d’ouvrir une garderie basée sur les jeux de rôle, une activité naturelle pour les enfants qui aiment imiter les adultes », explique le « nouveau Disney mexicain ». Il est aujourd’hui à la tête d’un empire de 26 centres, s’étendant du Japon à Dubaï, en passant par la Corée, et qui reçoit chaque année quelque 58 millions de visiteurs.

Le camion de pompiers file vers un incendie. Au fond : une reconstitution du théâtre Bolchoï. © Vlada Krassilnikova / Paris Match

Pour passer à la démonstration, direction la caserne des pompiers : à peine le temps de terminer un cours magistral sur la prévention des incendies, qu’une alarme retentit. Un feu à l’hôtel Flamingo ! Les enfants ont vingt secondes pour enfiler leur uniforme et monter à bord d’un camion, sirène hurlante. À l’aide d’extincteurs qui crachent de vrais jets d’eau, ils viendront à bout des flammes en deux minutes chrono. Mission réussie : 10 kidzos chacun. Les drames se succèdent… Une ambulance se gare devant le salon de beauté où des fillettes, sérieuses comme des soldats, brossent et tressent les chevelures de leurs mannequins : une employée s’est blessée, et les urgentistes en blouse blanche lui prodiguent les premiers soins. « Je ne serai jamais infirmière, c’est trop dégoûtant », dit une gamine. Une vocation d’éliminée…

Dans l’hôpital, une animatrice distribue leur salaire aux membres de l’équipe médicale. © Vlada Krassilnikova / Paris Match

L’hôpital, à KidZania, est aussi bien équipé qu’un CHU. Mais dans la salle d’opérations, Grisha, 8 ans, tourne de l’œil. Il a été désigné chirurgien et, avec son équipe, doit opérer une appendicite. Muni d’une grosse pince, il coupe l’organe malade (en plastique mais ressemblant), quand, tout à coup, le monitoring s’emballe : le cœur a lâché. « Il faut le réanimer ! » crie Serguei, le « zupervisor » dans la novlangue locale. La pression monte ; le « patient » s’en sort à la fin, mais, la prochaine fois, Grisha fera plutôt livreur. C’est moins traumatisant.

Pendant l’opération, le cœur du malade s’est arrêté. Il faut le réanimer sans paniquer. © Vlada Krassilnikova / Paris Match

A KidZania comme ailleurs, on rêve de devenir pompier, policier ou postier. La mère de Maxim, 10 ans, qui présente son premier direct sur la chaîne de radio Europa Plus, prend la chose très au sérieux : « À l’école, ils ont peu de cours pratiques. Ici, ils peuvent tout expérimenter. C’est important car, en Russie, on doit choisir son métier avant d’entrer à l’université. » Les instituteurs lui donnent raison. Les élèves arrivent par cars entiers.

Chut ! C’est l’heure du débat dans ce studio conçu par la station de radio Europa Plus. © Vlada Krassilnikova / Paris Match

J’ai appris à vérifier l’huile ou à changer un filtre, je saurais même réparer la Porsche de mon grand-père.

Lunettes rondes d’intello et veste marine, Andrei, 10 ans, rêvait de devenir ingénieur mais, depuis qu’il a mis les mains dans le cambouis au garage Audi, il a changé : pour lui, ce sera mécanicien. « J’ai appris à vérifier l’huile ou à changer un filtre, je saurais même réparer la Porsche de mon grand-père », s’enflamme-t-il. Dans la raffinerie de pétrole, sponsorisée comme tous les ateliers par une entreprise réelle, Ana, 11 ans, et Vika, 12 ans, s’initient au métier de foreur. « La Russie est un grand pays qui produit d’innombrables ressources, comme le diesel, le kérosène ou le mazout », récitent-elles avec fierté. Prochainement, c’est une mine d’extraction de diamants qui devrait ouvrir.
À ceux qui critiquent la publicité induite, Ancona répond : « Les marques rendent l’apprentissage plus réel ». Elles sont triées sur le volet, non pas en fonction de leur chiffre d’affaires, mais des « valeurs » qu’elles défendent. Du genre ? « Une marque de dentifrice sensibilise les enfants à des programmes d’économie d’eau ; un laboratoire pharmaceutique, spécialiste de l’insuline, à la prévention du diabète, etc. C’est du gagnant-gagnant. »

Les mini-garagistes apprennent à faire le plein mais aussi à changer une roue. © Vlada Krassilnikova / Paris Match

Pour le reste, pas question de céder à la fièvre de la consommation, ça fait partie du programme : chez KidZania, on ne « flambe » pas les kidzos. Certes, on peut craquer pour un jus de fruits ou des bonbons ; mais quand un blondinet aux mèches sculptées flashe sur la trottinette à 1 000 kidzos, il a la froideur d’un expert-comptable… Depuis son stage de vendeur au supermarché, on ne la lui fait plus. Il connaît le système : « Les produits les plus chers sont généralement placés sous les yeux du consommateur », dit-il. Il repartira avec la camionnette à 75 kidzos. « En matière de dépenses, on s’aperçoit que les comportements des enfants ressemblent à ceux de leurs parents : au Japon, ils ont tendance à épargner alors qu’à Dubaï, ils dépensent tout dans la journée », explique Tatiana.

Avec ces billets multicolores, ils vont pouvoir ouvrir un compte et obtenir une carte de paiement. © Vlada Krassilnikova / Paris Match

Julia, 11 ans, s’intéresse aux secrets de la finance. Elle fait la queue chez Alpha Bank. Au guichet, des clientes, hautes comme trois pommes, ouvrent leur premier compte et jubilent quand on leur explique qu’elles recevront tous les mois 1 % d’intérêts. Julia fait la blasée : elle possède sa carte de crédit depuis belle lurette. « Il fallait juste 120 kidzos », crâne-t-elle. Aujourd’hui, elle vient d’en déposer 50. Mais sa copine, elle, est à découvert. C’est fichu pour l’atelier pizza ; elle doit d’abord se renflouer, c’est-à-dire retourner travailler. Une mère de famille s’en mêle : « Ils réalisent que c’est dur de gagner sa vie ». Julia n’est pas convaincue : « Pfff… Travailler, c’est tellement fun ! »

Un jour, une petite fille a tenté de dérober un lingot d’or et elle a fini en prison !

Pour gagner plus… il faut aller à l’université. C’est facile chez KidZania : après trois stages, on a un diplôme. « Ensuite, on est augmenté : plus 2 kidzos. » Mais l’académie d’aviation, c’est quand même dur… Dans un vrai Tu-154, qui transportait jadis les cosmonautes sur la base de Baïkonour, la tension est à son comble. Alors que des hôtesses servent les plateaux-repas, Arthur, 12 ans, sue à grosses gouttes sous son uniforme : il a raté son atterrissage ! Recalé. Il pourra toujours repasser l’examen ou se présenter à l’« employment office » où, après un test, on lui proposera des métiers plus adaptés à son profil. Car il y a toutes sortes de talents : chanter (et enregistrer un hit dans un studio aussi pro qu’à la Maison de la radio), danser (l’époustouflante scène du Bolchoï est superbement reconstituée) ou tourner une émission « Top chef » digne du plateau de M6 en France. Mais il ne faut pas croire qu’au pays des enfants, on ne fait que ce qu’on veut… Des apprentis policiers verbalisent à chaque coin de rue, traquant les incivilités comme les dangereux délinquants…

Ce jeune cadreur s’apprête à filmer un épisode de « Top chef », imaginé et joué par ses camarades. © Vlada Krassilnikova / Paris Match

« Un jour, une petite fille a tenté de dérober un lingot d’or et elle a fini en prison ! » affirme une animatrice. On apprend à reconnaître les faux billets, les convoyeurs de fonds sont équipés de gilets pare-balles. Au centre des impôts, on va « éradiquer la fraude fiscale » jusque dans le garage d’à côté… On apprend que donner peut rapporter. « J’aide les hôpitaux à fonctionner et je me sens utile pour mon pays », affirme un garçon, plein d’enthousiasme. « En échange, il recevra un bonus, des produits et des réductions pour certaines activités », ajoute l’inspecteur en chef. Mais, à la Naked Heart Foundation, l’association de Natalia Vodianova, on donne sans espoir de retour au profit des enfants autistes qui peuvent assister à tous les ateliers. Et si l’on a d’autres idées, il ne faut pas se gêner : grâce au passeport bleu (6 kidzos), on s’inscrit à une séance du Congrès (une réunion chaque trimestre pour 25 participants). A KidZania, on recycle le réalisme socialiste. Et le capitalisme devient un jeu d’enfants.

« Top chef » est diffusé tous les lundis sur RTL TVI.

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