Exclusif – Jamal Khashoggi : Hatice, la fiancée du journaliste assassiné parle à Match

Exclusif – Jamal Khashoggi : Hatice, la fiancée du journaliste assassiné parle à Match

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Le 10 février à Istanbul. Hatice Cengiz avec la photo de l’homme qu’elle aime, le journaliste saoudien Jamal Khashoggi, dont les restes n’ont jamais été retrouvés. | © Alvaro Canovas / Paris Match

Société

C’est pour épouser cette jeune Turque que le journaliste saoudien Jamal Khashoggi est entré dans le bâtiment d’où il n’est jamais ressorti. Nous l’avons rencontrée à Istanbul.

D’après un article Paris Match France par notre envoyé spécial en Turquie, Régis Le Sommier

Hatice Cengiz est une femme sous surveillance. Elle ne sort pas de chez elle sans son garde du corps et évite les lieux trop fréquentés d’Istanbul. Pour l’interview, elle a accepté un petit salon de l’hôtel Four Seasons, « parce que le service de sécurité y est réputé », nous a expliqué son agent. À 36 ans, la compagne du journaliste assassiné par les Saoudiens se sent traquée. De son malheur, la Turquie a fait une arme politique redoutable contre son grand rival saoudien dans le leadership du monde sunnite. Lorsqu’il l’a rencontrée après le meurtre, Erdogan lui a dit : « Mais pourquoi Khashoggi ne m’a-t-il pas appelé pour l’autorisation de mariage ? » Khashoggi était un journaliste réputé qui avait interviewé les puissants. Aujourd’hui, son corps n’a pas été retrouvé et Hatice Cengiz ne peut même pas faire son deuil. Elle semble timide ; mais, comme portée par l’importance de son récit, sa voix fluette s’affirme au fil des mots. Elle n’a oublié aucun détail de ce 2 octobre 2018, jour où elle a accompagné Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul.

Paris Match. D’où venez-vous ?
Hatice Cengiz. Je suis née à Bursa, dans une famille conservatrice. J’ai vécu en Egypte, où j’ai appris l’arabe. Ma famille s’est ensuite installée à Istanbul. J’ai fait des études de journalisme, puis j’ai travaillé comme intermédiaire entre la Turquie et les pays arabes pour des organisations humanitaires. Quand les printemps arabes ont commencé, je me suis penchée sur le sort des réfugiés syriens en Turquie. Ma vie a changé quand, en 2015, Daech a brûlé vif un pilote jordanien. J’ai alors décidé de consacrer une thèse à Daech. Je me suis penchée aussi sur les pays du Golfe. J’ai passé un an dans le sultanat d’Oman, un pays qui, depuis soixante-dix ans, n’a connu ni guerre ni conflit ethnoreligieux et devrait être un exemple pour les autres.

Saoudien avec des origines turques, son profil, sa notoriété étaient inhabituels au Moyen-Orient.

Est-ce au cours de vos études que vous avez rencontré Jamal Khashoggi ?
Je lisais ses articles et le suivais sur les réseaux sociaux. Saoudien avec des origines turques, son profil, sa notoriété étaient inhabituels au Moyen-Orient. Ni trop progressiste ni trop conservateur, un juste milieu. Nous avions une réelle convergence de vues sur beaucoup de sujets. Nous avons fait connaissance à l’occasion d’une conférence à Istanbul, début 2018. Je suis allée me présenter. À la pause, c’est lui qui est venu vers moi. Je lui ai dit que je finissais mon doctorat. “Si, au cours de la conférence, vous avez du temps, j’aimerais que nous poursuivions cette discussion”, m’a-t-il dit. C’était l’époque des élections en Turquie. Il voulait savoir ce que les conservateurs, dont je fais partie, pensaient de l’avenir de l’AKP [le parti au pouvoir]. Il était curieux de tout, ne soutenait pas un camp plus que l’autre. Il m’a autorisée à enregistrer notre conversation. J’ambitionnais alors de la publier dans une revue de science politique. [Elle attrape son iPhone couleur rose et réécoute leur entretien. La voix de Jamal Khashoggi la plonge dans un long silence.]

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À l’été 2018, selfie pour Jamal Khashoggi et Hatice Cengiz au cours d’une promenade dans la forêt de Belgrade, aux environs d’Istanbul. © DR

Que s’est-il passé ensuite ?
J’ai appelé mon rédacteur en chef, mais il n’a pas voulu publier l’interview. “Les relations entre la Turquie et l’Arabie ne sont pas bonnes”, a-t-il prétexté. Il ne voulait pas d’ennuis. J’ai essayé dans d’autres médias. Il fallait que je refasse une interview plus longue pour qu’elle ait une chance de paraître à la une d’un journal. Nous échangions par e-mails. Jamal vivait à Washington. Il m’a dit qu’il souhaitait me revoir. J’étais surprise et heureuse en même temps. Mais je n’avais aucune arrière-pensée, je ne songeais qu’à l’interview. La semaine suivante, il était de retour. Nous nous sommes revus dans un café. Il n’avait que quelques heures avant de prendre un avion. On a laissé tomber rapidement la politique et il m’a parlé de sa vie. Il avait besoin de se confier à quelqu’un, il m’a dit qu’il se sentait seul, avec des larmes aux yeux. J’en étais bouleversée. Nous sommes ensuite allés dans un autre café avec une de mes amies. Il m’a alors parlé de ses enfants, de son divorce qui l’avait fait beaucoup souffrir. Il a évoqué sa vie aux États-Unis, un pays qu’il aimait. Mais il était désespéré de ce qui se passait dans le sien, l’Arabie saoudite.

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Pourquoi ?
Parce qu’il avait été forcé de le quitter. Il était choqué par les arrestations. Il pensait que le prince Ben Salmane était fou et que sa politique conduirait au chaos. Il était très pessimiste…

Quelque chose de fort se passait entre nous. Un sentiment naissait.

Se sentait-il déjà menacé ?
Non, ça, il n’en parlait jamais.

Et ensuite ?
Quelque chose de fort se passait entre nous. Un sentiment naissait. Il a voulu qu’on prenne un selfie tous les deux. Mais seulement avec son téléphone. Je me suis imaginé qu’il avait peur qu’en utilisant le mien je me mette à partager la photo. Il devait penser que j’étais avec lui uniquement parce que c’était M. Jamal Khashoggi. Je me trompais évidemment. Nous l’avons déposé à l’aéroport. Une demi-heure plus tard, il m’envoyait le selfie en me disant qu’il reviendrait bientôt à Istanbul. Les choses se sont accélérées. Nous nous écrivions quotidiennement, quelle que soit l’heure. Fin juillet, il était de retour. Nous avons passé une semaine merveilleuse, sans nous quitter une seconde. Au moment de partir, il m’a dit qu’il voulait m’épouser. Parce qu’il avait 60 ans. Il ne voulait pas que les choses traînent. Il m’a offert un fabuleux bijou. [Elle ressort son iPhone pour me montrer la photo d’un collier massif, plein de couleurs.]

Hatice Cengiz et Régis Le Sommier à Istanbul. © DR

C’était votre première histoire d’amour ?
Oui, l’unique. Il m’a demandé de venir avec lui en Amérique. J’ai refusé. Dans mon milieu, pour voyager avec un homme, il faut être mariée ou fiancée. J’aurais pu le voir, à la rigueur, dans un pays arabe, en prétextant une mission de recherche pour mes études. Mais pas en Amérique. Je n’avais rien à y faire. Il n’a pas insisté. Pour le mariage, il voyait les choses très simplement. Surtout pas de cérémonie traditionnelle. Cela me convenait.

Vos parents sont conservateurs… La différence d’âge, ça ne devait pas leur plaire ?
Pour mon père, c’était un gros problème. Jamal était plus âgé que ma propre mère ! Mais mon père ne s’y est pas opposé. Je lui ai dit que c’était ma décision. “Bonne chance”, m’a-t-il répondu.

Quand Jamal vous a-t-il dit qu’il devait se rendre au consulat d’Arabie ?
Il m’avait chargée de m’en occuper. J’ai fait des recherches sur Internet. Ce n’était pas possible. “Suis-je obligé d’aller au consulat ? m’a-t-il demandé. Le mariage est-il possible sans ce document ?” Il connaissait la réponse. Il est quand même allé sur le site. Il a trouvé le certificat attestant de son divorce, l’a scanné. Il imaginait que cela suffirait. “Désolé, ce n’est pas possible sans le document officiel”, lui a-t-on répondu. Je l’ai alors encouragé à prendre conseil auprès de ses amis saoudiens à Washington. Certains étaient mariés à des étrangères. J’ignore s’il l’a fait. Tout ce que je sais, c’est qu’il est revenu à Istanbul sans le document.

Istanbul, été 2018. Jamal Khashoggi, amateur de musique arabe traditionnelle, aimait en écouter avec ses amis. © DR

À ce stade, il se savait menacé ?
Non, il ne s’en doutait pas un seul instant. Ce qu’il craignait, en revanche, c’est que, s’il allait au consulat, on lui confisque son passeport. Pour un journaliste, c’est précieux. Ils auraient aussi pu tenter de le renvoyer en Arabie, c’était improbable car il aurait fallu alors l’accord des autorités turques. Le 20 septembre, il a acheté une maison. C’était sa manière de se rendre plus acceptable auprès de mon père, de lui prouver qu’il était très sérieux. Je l’avais aidé à la choisir. Nous avons acheté nos meubles. Certains avaient été livrés. Nous avons fait nos passes pour entrer dans la résidence. Tout était en ordre. Ne manquait que le certificat. Le 28 septembre, nous sommes allés à la mairie. Encore une fois, l’officier lui a répété qu’il ne pouvait pas se passer du document. Jamal semblait abattu. “Allons-y, m’a-t-il dit soudain. – Oui, allons-y ensemble”, ai-je répondu. On a trouvé l’adresse du consulat saoudien et on a pris un taxi. Là-bas, on ne m’a pas autorisée à rentrer. Mais lui a été accueilli chaleureusement par les personnes présentes, qui le connaissaient. Elles étaient heureuses de le voir. Il est revenu au bout d’une heure en disant qu’il faudrait qu’il repasse dans quelques jours. Il avait prévenu qu’il devait aller à Londres, mais qu’il reviendrait le 2 octobre. Sur le coup, il était soulagé.

Je ne voulais pas le laisser retourner seul au consulat. Je n’étais pas tranquille.

Savez-vous si le consulat n’était pas en mesure de lui fournir le document la première fois ou si, dès cet instant, ils ont eu l’idée de lui tendre un piège ?
Impossible à savoir. Je sais juste qu’il leur fallait la signature du ministère des Affaires étrangères, ce qui demandait un peu de temps. Il leur a fait confiance. Le 2 octobre, à son retour de Londres, nous avons pris le petit déjeuner dans notre nouvelle maison. J’avais des cours à l’université, mais j’ai tout annulé. Je ne voulais pas le laisser retourner seul au consulat. Je n’étais pas tranquille. Lui était de bonne humeur. Il a appelé le consulat. Je lui avais dit de ne pas le faire. Ils lui ont dit qu’ils allaient rappeler, ce qu’ils ont fait quarante minutes plus tard. “Venez à 13 heures.” Dans le taxi, nous avons parlé du réfrigérateur qu’on devait nous livrer. Il a appelé le livreur pour annuler la commande. Après le consulat, nous devions en choisir un nouveau.

Quels furent ses derniers mots ?
“Attends-moi là. Ça ne sera pas long.” Une heure plus tard, j’ai commencé à m’inquiéter. Mais je me suis dit qu’il discutait peut-être avec eux, qu’il les remerciait… Il avait l’air si heureux!

Avez-vous vu passer les voitures des tueurs ?
Non, je n’ai rien vu. Dans ce coin, la plupart des voitures ont les vitres teintées. Et je me tenais assez loin de l’entrée. À 16 heures, quand j’ai envoyé un message à ma sœur pour lui demander l’horaire de fermeture du consulat, mes mains tremblaient. “15 h 30”, m’a-t-elle annoncé. J’étais terrifiée. J’ai expliqué à deux policiers turcs que Jamal n’était pas ressorti. Ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire. Ils paraissaient sincères. J’ai appelé le consulat. “Où est Jamal ?” ai-je dit. “Qui êtes-vous ? m’a-t-on répondu. – Je suis sa fiancée. – Où êtes-vous ? – A la barrière. – Ne bougez pas. J’arrive.” Un homme est sorti, visage fermé. Agressif, il m’a dit : “Il n’y a plus personne à l’intérieur. Tout le monde est parti…”

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