Anuna De Wever parle genre & diversité : « La nature n’est pas au-dessus de tout »

Anuna De Wever parle genre & diversité : « La nature n’est pas au-dessus de tout »

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Elle a 17 ans et mène tambour battant les grandes manifestations étudiantes sous le signe du changement climatique. Anuna De Wever, co-initiatrice du mouvement Youth for Climate, a reçu Paris Match chez elle, en famille. Elle nous parle volontiers genre et diversité. « La nature n’est pas au-dessus de tout. Si vous êtes né dans le mauvais corps, il est bien de pouvoir changer les choses », dit-elle notamment.

Extraits d’un entretien au long cours.

Le rendez-vous a été fixé par sa mère, Katrien Van der Heyden. Nous les retrouvons au domicile familial, à Mortsel, non loin d’Anvers. Une bourgade tranquille. De maisons de briques, coquettes, aux jardinets proprets. Cossues mais sans esbroufe. Partout, des cyclistes qui imposent leur rythme. Une Flandre confortable, sans excès. Katrien Van der Heyden nous parle de sa voiture. Elle n’est pas électrique, c’est trop coûteux.
Anuna est rentrée de l’école tôt pour nous accueillir. Elle est calme malgré les sollicitations. La presse internationale fait le siège, au moins téléphonique, de son domicile. Le Monde est passé, elle doit parler à El Pais. Sourire ample, bouche charnue, yeux en amande. La jeune femme que l’on s’arrache désormais est vêtue d’un pantalon de toile blanc cassé et d’un t-shirt marin. Le teint nature, laiteux, la poignée de main franche. Une confiance tranquille.
Sur la table, des pommes (“Ce sont des Jonagold ?” A moins qu’il ne s’agisse de Pink Lady… Elle hésite avant d’en croquer une pour la photo. Est-ce bien raisonnable, pas au top de la culture de proximité « mais bon ».). Il y a aussi un cake maison et du thé en sachet, très parfumé. Des effluves d’enfance. Plus tard, elle se pose sur le canapé, en compagnie de Kyra Gantois, sa compagne, également initiatrice des marches belges pour le climat, et des chats Mowgli et Baghera (“le noir”).

Anuna De Wever et sa mère, Katrien Van der Heyden. ©Ronald Dersin

Les réponses sont pragmatiques, sans fioritures. Ni Anuna, ni sa mère ne tournent autour du pot.
Cette dernière, Katrien Van der Heyden est sociologue, titulaire d’un master en “gender studies”, experte dans les questions de genre et de diversité. Un métier “inhabituel”, dit-elle. Elle travaille comme indépendante, dirige son propre cabinet de consultance, Nesma Consulting. « Je collabore avec des services gouvernementaux, des cabinets politiques, des administrations, des cabinets. Je dois par exemple vérifier si la question de l’égalité des genres a été prise en compte dans les nouvelles lois, veiller à ce que ces nouvelles lois n’accroissent pas les inégalités. Je leur apprends à formuler des textes juridiques, à suivre des lignes politiques “gender sensitive”, sensibles à la question de l’égalité des genres. J’apprends aux chefs d’équipe comment gérer le sexisme, comment repérer et résoudre les inégalités. »

Changement climatique et genre : les femmes plus touchées

Ce profil d’ouverture sur la question des genres, des inégalités, a forcément joué un rôle dans le parcours d’Anuna. « Nous avons toujours eu cette habitude après les repas en famille de passer une ou deux heures à discuter, à table, les nouvelles du monde », explique sa mère. « Et oui, sans doute, le fait d’avoir une expertise sur la façon dont le genre peut influencer une perspective de vie est important. Sans doute cela a-t-il a ouvert l’esprit d’Anuna, en effet. J’ai souvent souligné les liens entre changement climatique et genre. Les femmes sont plus fréquemment victimes de l’évolution climatique que les hommes. Il y a l’exemple africain, souvent brandi mais il ne faut pas regarder si loin. Je pense à cette vague de chaleur à Paris, qui avait tué beaucoup plus de femmes que d’hommes. (…). Les veuves notamment, les femmes précarisées ont été les plus touchées. »

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Katrien a-t-elle donné à Anuna et ses autres enfants une éducation qu’elle qualifierait de post-soixante-huitarde ? « Non. Nous avons privilégié la liberté et la créativité mais nous ne sommes jamais allés vers le côté libertaire ou anarchiste. Ce n’était pas une éducation “antiautoritaire”. Ni anti à tout prix Nous avons appris à nos enfants à accepter l’autorité lorsqu’elle a du sens. Vous pouvez exprimer tout ce que vous ressentez mais en écoutant les autres et en restant poli. Je ne crois pas que la liberté absolue pour les enfants fonctionne mais je suis convaincue que la construction de règles communes est une priorité. »

Michelle Obama : « Je crois beaucoup en elle »

Qui sont les climato-sceptiques qui ont particulièrement marqué Anuna ? « Donald Trump et Jair Bolsonaro au Brésil. Mais il y en tant d’autres qui ne sont pas encore convaincus… » Faut-il selon elle mettre ce climato-scepticisme de Trump sur le compte de la bêtise, de l’ignorance ou de la mauvaise foi ? « De l’ignorance. Il a des enfants dont un qui est encore très jeune…” « Trump est un anti-héros, le roi des vilains à tous les niveaux ! », renchérit Katrien.
Qui sont a contrario leurs idoles, leurs modèles ? Kyra Gantois cite Leonardo DiCaprio, le monument tout terrain. Anuna acquiesce. « Je l’ai toujours aimé. Il a une fondation entièrement vouée au changement climatique et il est très actif. Il a posté des photos de notre mouvement sur Instagram, nous a encouragés à aller de l’avant. »

 

Anuna et sa compagne activiste du climat, Kyra Gantois. ©Ronald Dersin

Katrien évoque Nelson Mandela, Angela Davis et « ces femmes noires qui ont combattu l’esclavage aux États-Unis ». Elle parle de Rosa Parks (figure emblématique de la lutte contre la ségrégation raciale, avec Martin Luther King, elle est devenue célèbre en refusant de céder sa place à un passager blanc dans un bus. C’était le 1er décembre 1955 à Montgomery, Alabama.). « C’est une héroïne tant pour Anuna que pour moi. »
Anuna confirme, nomme à son tour Rosa Parks, Nelson Mandela, Martin Luther King. Dans un autre registre, elle apprécie aussi la comédienne Ruby Rose.

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Qui rêverait-elle de rencontrer ? «Michelle Obama. Elle vit dans l’aisance mais elle connaît aussi les quartiers difficiles, elle a un vécu. J’ai lu son livre (Devenir) et ça m’a impressionnée. Elle n’a jamais perdu de vue ses objectifs. Elle doit jouer un rôle. Je pense que si elle se positionnait pour la Maison Blanche, elle pourrait être élue. » Katrien précise : «Je leur ai offert la biographie ! »

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Le racisme est-il très présent en Belgique ? « Je crois », dit Anuna, « que la Belgique est relativement ok de ce côté, je veux dire en gros. En revanche, la politique belge de gestion des réfugiés est très discriminante. Mais il y a des pays qui sont bien pires en termes de racisme, comme les Etats-Unis. Selon les statistiques, une majorité des détenus sont des hommes noirs. On les arrête beaucoup plus facilement que les blancs… Certains pensent que les États-Unis sont un pays progressiste mais moi je vois un pays où les gens vivent encore comme dans les années 50. C’est une société du chacun pour soi aussi. Et où le genre est une affaire privée. » Ce qui est éthiquement plutôt progressiste, non ? Du moins dans certains Etats. « De fait, il y a une liberté certaine sur ce plan. »

« Si vous êtes né dans le mauvais corps, il faut pouvoir changer les choses »

En parlant de genre, nous demandons à Anuna ce qu’elle pense de l’importance du sexe, de la détermination du genre. Imagine-t-elle à l’avenir une société où il y aurait non pas deux ou trois mais une multiplicité de sexes différents, en fonction de pourcentages hormonaux par exemple, une société où les genres seraient unis dans leur diversité, et ne présenteraient plus le moindre intérêt ? « Je suis convaincue qu’il n’y aura plus de sexes à l’avenir. J’entends des sections “masculin” ou “féminin”. Le genre est une décision culturelle aussi. Beaucoup de gens ne se sentent pas bien dans leur peau, dans le genre qui leur a été officiellement attribué. J’ai un ami d’école qui s’est suicidé il y a un an environ. C’était un homme transgenre. Il était né comme une fille mais voulait être un garçon. »
Nous lui demandons si c’est son cas aussi. « Quand j’étais plus jeune, je voulais être un mec, j’ai commencé à douter de mon genre, à le remettre en question il y a très longtemps. Aujourd’hui, ça m’est égal. Si on me demande où je me situe, qui je suis, je réponds simplement : Anuna. Qu’est-ce que ça peut foutre ? A mes yeux, le genre n’a aucune espèce d’importance. De même que la couleur de peau. C’est absolument sans le moindre intérêt. »

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Souhaite-t-elle toujours devenir un homme ? « Non, je me sens bien dans mon corps. Je suis une fille, lesbienne, et je l’assume. Mais j’ai des amis transgenres. Si quelqu’un veut changer de genre il doit pouvoir le faire facilement. »
Une intervention chirurgicale, qui force la nature, ou la corrige du moins dans certains cas, est-elle à ses yeux en contradiction avec une vision écologiste pur jus ? En d’autres termes, faut-il opposer science et nature ? « La nature n’est pas au-dessus de tout. Si vous êtes né dans le mauvais corps, il est bien de pouvoir changer les choses. »
Nous mentionnons le cas extravagant de cet Indien de 27 ans, fils d’un couple d’avocats, qui affirme vouloir poursuivre ses parents en justice pour l’avoir mis au monde « sans son consentement ». Un antinataliste autoproclamé qui entend “rendre la terre à la nature”. Aimerait-elle avoir des enfants ? « Je n’ai pas entendu parler de cette histoire. Personnellement, je ne souhaite pas d’enfants. Le monde est “unsafe”. Je n’ai aucune idée de ce que je vais vivre quand j’aurai 60 ans, encore moins sûre donc de pouvoir offrir cet univers comme cadre à mes enfants. Le monde est aussi surpeuplé et il est préférable à mon sens de ne pas avoir cinq enfants. Mais cela reste évidemment un choix très individuel et je ne rentre pas là-dedans. »

L’intégralité de l’entretien est à lire dans Paris Match Belgique, édition du 21/02/19.

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