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Tueries du Brabant : Le grand sabotage ?

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Des tueurs sans visages hantent la Belgique depuis 35 ans. | © Belga

Société

Remis en liberté, deux anciens gendarmes demeurent inculpés dans un dossier disjoint de celui des tueries. On leur reproche de dissimuler des informations, voire un informateur, qui les auraient conduits à Ronquières en 1986 où une partie des armes et du butin des tueurs ont été retrouvées.

Après trois semaines de détention préventive, Philippe Vermeersch (62 ans), l’ancien gendarme membre de la cellule Delta de Termonde, autrefois chargée d’une partie des investigations sur les tueries du Brabant, a retrouvé la liberté. Son ex-collègue, François Achten (70 ans), l’a suivi trois jours plus tard. Tous deux ont été placés sous mandat d’arrêt par la juge d’instruction Martine Michel qui pilote à Charleroi l’enquête actuelle sur les tueries. Ils demeurent néanmoins inculpés jusqu’à nouvel ordre, mais dans un dossier disjoint. En clair, il est leur est reproché d’avoir sciemment dissimulé des informations dans le cadre de leurs fonctions passées. Les poursuites à leur encontre sont à mettre en relation directe avec la découverte, en novembre 1986, dans le canal Bruxelles-Charleroi à Ronquières, d’importantes pièces à conviction.

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Pour comprendre, un retour en arrière de plus de 30 ans s’impose. À l’époque, le groupe Delta placé sous la direction du juge Freddy Troch qui instruit le dossier de la tuerie d’Alost (la dernière et la plus sanglante de la série), parvient à retirer des eaux canalisées une partie de l’arsenal et du butin des tueurs (des armes impliquées dans les faits de 1983, des morceaux de gilets pare-balles, un mini-coffre et des chèques dérobés au Delhaize d’Alost, etc.), le tout emballé dans des sacs en plastique. Selon la version adoptée depuis longtemps, c’est la nuit du 10 au 11 novembre 1985, soit le lendemain de l’attaque d’Alost, que les auteurs se débarrassent de ces pièces compromettantes en les balançant dans la voie d’eau. Un sondage de celle-ci est réalisé, mais il ne permet pas de les retrouver. Fin du premier épisode.

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Ce n’est qu’un an plus tard que tous ces objets sont remontés à la surface, à la faveur d’une nouvelle plongée initiée au même endroit par la cellule Delta et confiée aux plongeurs militaires du bataillon de génie de Burcht. Selon les enquêteurs de Termonde ainsi que le juge Troch, ce qui les incite à resonder la vase de Ronquières en 1986, c’est la lecture d’un procès-verbal repris par leurs collègues de Nivelles (en charge d’autres faits reliés aux tueries) au sujet des agissements de la nuit du 10 au 11 novembre 1985, laissant à penser que la première fouille du canal a été trop vite expédiée. Delta, qui n’en démord pas depuis toutes ces années, explique que la copie de ce P.V. lui est parvenue par l’entremise de François Achten, membre de la BSR (Brigade spéciale de recherche) de Hal, lequel l’a remis à Philippe Vermeersch. Fin du deuxième épisode.

Le grand sabotage ?

Seulement voilà : à la cellule Brabant Wallon de Charleroi (CBW), on ne croît pas à cette histoire. Depuis 2012, les responsables de l’enquête, singulièrement Christian De Valkeneer, devenu entretemps procureur général de Liège, et la juge d’instruction Martine Michel, affirment en substance que la « pêche miraculeuse » de 1986 est le fruit d’une manipulation. Ils disent avoir acquis la conviction que ce n’est pas le fameux P.V. de Nivelles qui a conduit Delta à Ronquières, mais quelqu’un (un informateur anonyme) que Philippe Vermeersch et/ou François Achten protègent. Une accusation gravissime, puisqu’elle implique que l’un de ceux-ci ou tous les deux détiennent un tuyau en or permettant d’identifier une personne ayant su où trouver les armes des tueries du Brabant et, peut-être, les tueurs eux-mêmes. Mais ce n’est pas tout. Les magistrats et les enquêteurs carolos affirment au surplus que tout ou partie des éléments matériels repêchés à Ronquières n’ont pas pu séjourner au fond du canal une année durant (entre 1985 et 1986), mais quelques jours tout au plus. Pour étayer leur conviction, ils disent s’appuyer sur une analyse de l’INCC (Institut national de criminalistique et de criminologie) et divers rapports techniques qui ne laissent aucune place au doute à ce sujet. C’est ici que débute la saga toujours en cours.

Une accusation gravissime, puisqu’elle implique que l’un de ceux-ci ou tous les deux détiennent un tuyau en or permettant d’identifier une personne ayant su où trouver les armes des tueries du Brabant et, peut-être, les tueurs eux-mêmes.

Le cheminement intellectuel emprunté par les enquêteurs actuels, qui aboutit à la mise en cause des deux anciens gendarmes, repose en partie sur le parcours professionnel de ces derniers et les liens qu’ils ont pu entretenir avec certaines personnes dans le passé, mais il se fonde principalement sur la certitude que la trouvaille de 1986 à Ronquières est une mascarade. Très concrètement, Philippe Vermeersch et François Achten sont suspectés d’« avoir manipulé » l’enquête sur les tueries ou, à tout le moins, d’« avoir été manipulés » pour reprendre les deux formulations utilisées en 2015 par le procureur De Valkeneer qui visait Delta d’une façon générale.

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À quelle fin ce prétendu sabotage ? À défaut d’une réponse précise à cette question, on peut déduire de la direction donnée aux recherches depuis un certain nombre d’années, que les suspicions portent sur une tentative de brouiller les pistes afin d’écarter du collimateur de la Justice, en 1986, des membres de l’appareil d’État et, plus précisément, de la gendarmerie longtemps accusée d’implication dans les tueries du Brabant.

Quoi qu’il en soit, tout l’édifice accusatoire échafaudé à Charleroi a pour pierre angulaire l’affirmation selon laquelle le larguage des sacs dans le canal à Ronquières en 1985 n’a jamais eu lieu ou, en tout cas, très partiellement. Avec pour conséquence automatique que ce que racontent les deux gendarmes retraités relève du mensonge pur et simple.

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