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L’énigme de Ronquières. Déconstruction d’une hypothèse fumeuse

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En 1986, on pensait que les eaux du canal de Ronquières avaient livré tous leurs secrets. | © Belga

Société

Depuis des années, la direction d’enquête sur les tueries du Brabant parle de manipulation autour de la découverte, en 1986, d’une partie des armes et du butin des tueurs dans le canal à Ronquières. Cette hypothèse ne résiste pas à une analyse sérieuse des faits, de la chronologie et des données scientifiques actuelles. Revue de détails en cinq points.

De quand date la décision de refouiller le canal ?

Les enquêteurs postulent que la décision de sonder le site de Ronquières a été prise à la hâte la veille de la découverte des 6 et 7 novembre 1986. Et pour cause : d’après eux, les pièces (principalement le fameux gilet pare-balle) n’auraient été jetées dans le canal de Charleroi que de 24 à 72 heures plus tôt, selon les versions. Bref, la plongée aurait servi uniquement à couvrir un mystérieux informateur du tandem formé par l’ancien gendarme de la cellule Delta, Philippe Vermeersch, et son collègue, alors membre de la BSR de Hal, François Achten, tous deux inculpés à l’heure qu’il est. Cependant, rien n’est plus contraire à la vérité comme le montre la chronologie des faits. Cette année-là, l’équipe Delta (chargée d’une partie des investigations sur les tueries) s’intéresse de près au « gang de Baasrode » dirigé par le clan De Staerke qu’elle suspecte fortement d’avoir pris part à l’attaque d’Alost (huit morts) en novembre 1985. L’enquête menée par les policiers de Delta sous la direction du juge Troch les informe de l’habitude du gang de se débarrasser de certains éléments matériels en les jettant dans le canal entre Bruxelles et Charleroi. La décision est donc prise de sonder la voie d’eau, à la recherche notamment d’une Golf GTI noire utilisée par la bande. À cette fin, l’entreprise allemande spécialisée Vallon est appelée en renfort dès lors qu’elle dispose d’un prototype de sonar sophistiqué.

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C’est alors que François Achten entre en scène. À l’époque, il est en quelque sorte officier de liaison entre la BSR de Hal dont il fait partie et la Cellule Brabant Wallon de Nivelles (chargée d’autres faits liés aux tueries). Il découvre que cette dernière possède un procès-verbal de 1985 rédigé en fait par la BSR de Soignies, dans lequel il est fait état de témoignages relatifs à des comportements suspects à Ronquières la nuit suivant Alost, de même qu’une fouille du canal sommaire et sans résultat réalisée par l’employé des voies navigables du Hainaut. Achten copie ce P.V. et le remet en douce à Philippe Vermeersch dans un café de Bruxelles en juin ou juillet 1986. Pourquoi en douce ? Simplement parce qu’on se trouve alors dans un contexte de guerre larvée des polices entre les « Flamands de Delta » et les « francophones de Nivelles » qui se tirent la bourre.

Quoi qu’il en soit, après une discussion en interne chez Delta, il est décidé dans le courant d’août 1986, soit trois mois avant la prétendue « pêche miraculeuse », d’étendre les recherches dans le canal au « Large de Fauquez », le site de Ronquières renseigné dans le P.V. de Soignies. Quelle preuve a-t-on de cela ? Il existe une note, datée du 20 novembre 1986, adressée par le Procureur de Termonde au Procureur général de Gand, qui en atteste formellement. De surcroît, un mémorandum du BCR (Bureau central de recherche) de la gendarmerie témoigne également de la chose, même s’il situe la discussion à ce sujet plutôt vers la mi-septembre.

En conséquence, l’histoire de la plongée improvisée dans les premiers jours de novembre 86 ne tient pas. Planifiées au mininum deux mois auparavant, les opérations de sondage débutent le 3 novembre à Bruxelles avec l’aide de la société Vallon et des plongeurs du génie de Burcht et se poursuivent jusqu’au 7.

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Qu’a-t-on trouvé à Ronquières et dans quel état ?

Selon les PV de l’époque, le 6 novembre 1986, à quelque 500 mètres en aval du plan incliné de Ronquières, un premier sac quasi dissout est repêché à dix mètres de la limite sud du bassin du canal et à quatre mètres du bord du rivage. Des pièces d’armes, des munitions, le col d’un gilet pare-balles ainsi qu’une veste sont remontés du fond de l’eau où ils gisaient partiellement enfoncés dans la vase. Ensuite, le même jour, à huit mètres de la première découverte, un deuxième sac en plastique est trouvé. Il contient de nouveau des pièces d’armes impliquées dans la première vague des tueries et un col de gilet pare-balles coupé en deux cette fois. Enfin, le 7 novembre, un troisième et dernier sac est localisé à hauteur du second ponton du bassin, à quinze mètres de la limite sud de celui-ci et à quatre mètres du rivage. Il renferme deux autres sacs plastifiés à l’intérieur desquels on découvre des chèques et le baby-coffre volés au Delhaize d’Alost, des munitions et des douilles correspondant au calibre des riot guns utilisés lors de l’ultime attaque, des boîtes de cartouches des marques Legia et Winchester, deux morceaux de gilet par-balles.

Ronquières
Parmi les indices remontés à la surface en 1986, des pièces d’armes et un baby-coffre

En ce qui concerne l’état de toutes ces pièces à convictions, tout indique alors un séjour prolongé dans l’eau. Le degré de dégradation des chèques par exemple, la corrosion des pièces d’armes, l’oxydation du baby-coffre ou encore les boues qui recouvrent certains objets. Les photos prises le jour même sur place et ensuite dans les locaux de la gendarmerie de Termonde sont parlantes de ce point de vue. Mais qui plus est, le laboratoire de la police judiciaire d’Alost, dans son rapport final du 8 novembre 1988, conclut : « Les objets métalliques ont tous été plus ou moins affectés par la corrosion. Certaines parties des armes étaient recouvertes d’une épaisse couche de rouille (…) L’encre des textes manuscrits avait été en grande partie blanchie et, dans certains cas, même l’encre d’impression avait été endommagée. Tout cela indique un long séjour dans l’eau ou un autre environnement corrosif ».

Peut-on parler de « pêche miraculeuse » ?

L’expression est souvent utilisée par opposition à la pêche infructueuse de 1985. Il n’y a pourtant rien de miraculeux dans la découverte de 1986. Simplement, les moyens mis en œuvre dans les deux cas n’ont aucune commune mesure. En effet, comme en témoigne le procès-verbal de la gendarmerie de Soignies, le 12 novembre 1985, c’est Monsieur Vandamme, un plongeur employé par les voies navigables du Hainaut, qui effectue seul une recherche dans le canal où il a pour mission ordinaire de débarrasser celui-ci de tout ce qui peut gêner la circulation des péniches (épaves, etc.). Cette recherche, « dans le bief à l’aide d’une embarcation » mentionne le P.V., dure quelques heures tout au plus. Sans résultat malgré certainement le professionnalisme et la bonne volonté de Mr Vandamme.

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En revanche, l’année suivante, Delta utilise les grands moyens : les plongeurs militaires du génie de Burcht sont mis à contribution deux jours durant. Leur nombre, leurs compétences, leur matériel, la technique employée (une corde tendue sur le fond du bassin) et peut-être un brin de chance, suffisent aisément à expliquer leur trouvaille.

Que s’est-il passé la nuit du 10 au 11 novembre 1985 ?

Pendant 25 ans, la Justice a tenu pour vrai le fait que les tueurs du Brabant ont largué les indices découverts à Ronquières le lendemain de leur attaque du Delhaize d’Alost. Désormais, la direction d’enquête remet en cause cette certitude. Mais alors, que faire des deux témoignages circonstanciés et des éléments matériels qui accréditent la présence des auteurs sur les berges du canal la nuit du 10 au 11 novembre 1985 ? Le tout consigné dans le fameux P.V. de la BSR de Soignies qui s’est rendue sur les lieux le lendemain.

Le premier témoignage émane d’une riveraine, recueilli à la suite d’un appel anonyme passé par cette dernière à la gendarmerie de Braine-le-Comte. Le second récit est celui de F.O., l’ex-patron d’une friterie installée à proximité immédiate du lieu présumé où les tueurs sont supposés avoir largué leurs armes et leur butin. L’un et l’autre décrivent pareillement le manège nocturne de trois individus et de deux véhicules la nuit du 11 novembre aux alentours de minuit trente. Ils désignent tous deux les mêmes types de voitures et F.O. précise même que l’une d’elles est une Golf GTI. Ils rapportent encore que l’arrière des véhicules est tourné vers le canal où s’affairent les personnages. La dame ajoute qu’à un moment, elle voit dériver un sac en plastique de couleur foncée à la surface de l’eau. L’autre témoin fournit un signalement du trio.

F.O. et la riveraine sont-ils crédibles ou bien ont-il pris des vessies pour des lanternes ? En tout état de cause, les indices découverts par les gendarmes sonégiens qui inspectent les abords du site le 12 novembre, confortent sacrément les dires des témoins. Car ce jour-là, ils y découvrent notamment sept languettes arrachées de boîtes de cartouches dont quatre de la marque Legia calibre 12. Deux de celles-ci portent le numéro de fabrication 24Q35. Or, que va-t-on sortir de l’eau un an plus tard ? Des boîtes de cartouches Legia calibre 12 dont une référencée 24Q35. Il est établi qu’elles proviennent du même lot, fabriqué le 24 mars 1982 par la firme Stacchini, un sous-traitant de la FN d’Herstal.

S’il s’agissait bien des tueurs du Brabant cette nuit-là, peut-on imaginer qu’ils soient venus jusque-là simplement pour éparpiller des languettes de boîtes de cartouches sur la rive sans rien jeter à l’eau ?

L’INCC a-t-il établi la preuve scientifique d’une manipulation ?

À Charleroi, on parle volontiers de « certitude scientifique » concernant Ronquières. Depuis des années, on rapporte qu’un rapport de l’INCC (Institut national de criminalistique et de criminologie) démontre sans l’ombre d’un doute que les pièces du « Large de Fauquez » ne sont pas demeurées plus de quelques jours au fond du canal. Cette vérité scientifique n’en est pourtant pas une. Elle doit en tout cas être fortement nuancée dès lors que l’on fait dire à l’analyse de l’INCC ce qu’elle ne dit pas.

En revanche, celle-ci contient des informations importantes étonnamment passées sous silence. Au sujet des chèques tout d’abord. L’Institut a procédé à des tests sur site à l’aide d’un papier similaire de façon à obtenir un comparatif, mais sans pouvoir maîtriser totalement les paramètres de l’époque ni les conditions de conservation durant vingt-huit ans. Dès lors, les experts de la police scientifique n’ont pas été en mesure d’exprimer de résultats scientifiquement valables. Pourquoi ne le dit-on pas ? Pareillement en ce qui concerne les armes. Là encore, pour diverses raisons techniques, aucun résultat probant n’a été produit.

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Reste alors uniquement la fameuse trace biologique (une tache de sang) détectée selon nos informations sur le col du gilet pare-balles coupé en deux trouvé dans le second sac en plastique. C’est au début des années 2000 qu’elle a été mise en évidence dans les laboratoires de Bio.be à Charleroi. Afin de vérifier si elle a pu résister à une immersion d’une année, l’INCC a procédé à une simulation qui a consisté à plonger, dans le canal et dans des conditions identiques, une nouvelle tache de sang humain. Au bout de quelques jours seulement, l’ADN de cette dernière était totalement dégradé. Conclusion imparable : si le gilet pare-balles était demeuré un an dans l’eau, fatalement Bio-be n’aurait jamais pu en extraire un ADN exploitable.

Troublant, en effet. Mais encore faut-il pouvoir écarter toute possibilité d’une contamination accidentelle ultérieure du gilet par un quidam (un policier, un scientifique, un greffier…). Le fait que la trace se situe à l’intérieur du gilet, entre le tissu et le kevlar, ne semble pas écarter cette éventualité. Précisément, les experts ont interpellé la juge d’instruction et les enquêteurs à ce sujet, en raison de la gestion et de la manipulation calamiteuses des pièces à conviction du dossier des tueries, lesquelles sont passées entre des dizaines de mains au fil des années.

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En outre, à l’INCC, une autre aspect a été abordé. Il concerne directement la nature de l’ADN trouvé à l’endroit de la tache de sang. Quelles certitudes a-t-on que cet ADN provient bien de celle-ci ? Car si l’ADN d’une trace biologique peut totalement disparaître, un autre ADN, étranger à la trace, peut parfaitement venir se superposer à celle-ci par la suite. En clair et par hypothèse, un opérateur de laboratoire par exemple, qui serait entré en contact avec la tache de sang aurait très bien pu y déposer son propre ADN. Or, il semble bien que les objets de Ronquières ont été manipulés par des gens de divers laboratoires avant d’atterrir à Charleroi chez Bio.be. C’est-à-dire au milieu des années 80, à une époque où les connaissances dans le domaine de la génétique étaient bien mois avancées et où les mesures de précaution prises pour éviter les risques de contamination des échantillons d’ADN n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui.

Reste un point important que l’on soulève également parmi les enquêteurs carolos : le gilet par-balles seul a très bien pu être jeté à l’eau juste avant la plongée de 86. Deux objections à cela : d’une part, comment aller le positionner à l’endroit exact du premier dépôt malgré la vase et les courants ? Et d’autre part, au moment de sa découverte, le gilet se trouvait à l’intérieur du sac.

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