Paris Match Belgique

Au Liban, la question du mariage civil (qui n’existe pas) soulève les passions

Si une large partie de l’opinion est favorable à l’instauration du mariage civil, les obstacles eux, sont nombreux. | © EPA/WAEL HAMZEH

Société

Le Liban, un territoire trois fois plus petit que la Belgique, où cohabitent 18 communautés religieuses. Dans ce pays complexe au cœur du Moyen-Orient, seul le mariage religieux est reconnu. La ministre libanaise de l’Intérieur, Raya el-Hassan a relancé cette semaine le débat autour du mariage civil. Explications au cœur d’une société paradoxale.


Le Liban est connu comme étant le pays le plus moderne du Moyen-Orient. Dans une région en perpétuelle crises et mutations, la jeunesse libanaise se construit un avenir comme elle peut. Après plusieurs guerres où ils se sont déchirés, Musulmans et Chrétiens cohabitent plus ou moins en paix. Chaque communauté vit dans ses quartiers, en célébrant ses traditions, selon ses propres règles. Au niveau légal, rien n’est fait pour unir la population… En effet, le Pays du Cèdre n’a pas de code de statut personnel unifié, dès lors les questions de mariage, divorce, garde des enfants, héritage, sont donc soumises au droit relatif au statut personnel de chaque communauté religieuse. Si une large partie de l’opinion est favorable à l’instauration du mariage civil, les obstacles eux, sont nombreux.

Mariages religieux ou rien du tout

Début de semaine, la ministre libanaise de l’Intérieur, Raya el-Hassan, a affirmé vouloir « ouvrir la porte au dialogue pour faire reconnaître le mariage civil » au Liban. Dar el-Fatwa, l’instance religieuse sunnite, s’est ouvertement opposé à cette proposition en déclarant dans un communiqué « le refus catégorique du mariage civil au Liban ». « Personnellement, je suis pour qu’il y ait un cadre régulant le mariage civil », a déclaré Mme Hassan, première femme ministre de l’Intérieur du monde arabe, lors d’une interview sur la chaîne Euronews. Les propos de Mme Hassan ont été salués par plusieurs responsables et organisations politiques du pays malgré les foudres des responsables sunnites. A Beyrouth, le débat est au cœur de toutes les discussions.

Le statut personnel étant régi par les tribunaux religieux, et chaque communauté ayant son propre droit, il existe une « inégalité légale » entre Libanais de différentes confessions, notamment en matière de divorce et de droits des femmes. Le Liban occupait, en 2017, la 137e position sur 144 du classement sur l’égalité hommes-femmes du Forum économique mondial.

Le business des mariages civils à l’étranger

EPA/WAEL HAMZEH

Paradoxalement, les unions civiles célébrées à l’étranger sont reconnues par les autorités libanaises. Du coup, les jeunes (ou moins jeunes) de différentes confessions n’ont d’autres choix que d’officialiser leurs noces à l’étranger. Même chose pour les laïcs (bien que les Libanais soient légalement liés à une communauté religieuse) ou pour tous ceux qui voudraient voir leur union célébrée de manière civile. Les agences de voyages locales organisent des « wedding packs » dans les pays alentour. C’est-à-dire à Chypre, en Turquie, en Grèce ou pour faire plus chic en Italie. Tout est prévu : l’avion, l’arrivée à l’hôtel de ville, le logement, le verre de champagne après réception, le repas, le bouquet de fleurs, le photographe… Le prix est indiqué pour le couple et on y ajoute les extras pour les invités.

C’est un véritable business. Raaya et Rami* ont fait le choix de se marier à Chypre, ils témoignent : «C’est beaucoup plus simple. Moi je suis orthodoxe et lui est catholique. Au Liban, la femme suit la religion de l’homme. On aurait pu faire des concessions, mais c’était compliqué et puis ça engendre une grande pression par rapport aux familles ou à la possibilité de divorcer. On ne voulait pas d’un mariage religieux.»

« La loi libanaise reconnaît le mariage civil, en cas de divorce, les époux se rendent au tribunal civil, où le juge appliquera la loi étrangère. Évidemment, il est important de savoir quelle est la loi du pays avant de conclure le mariage », nous explique Maître Marguerite El Rassi, avocate en affaires matrimoniales à Beyrouth. « Attention, si les deux fiancés contractent un mariage civil doublé d’une cérémonie religieuse, c’est le mariage religieux qui l’emporte », ajoute-t-elle.

Lire aussi > Iran : quatre portraits de femmes en quête de liberté

Le tabou du mariage précoce

Le mariage précoce, lui, reste une triste réalité. ONG, universitaires et société civile luttent pour dénoncer cette situation intolérable. 13% au sein de la population libanaise et 22% chez les réfugiés syriens, tels sont les chiffres alarmants qui ressortent d’une étude menée en 2014. Encore une fois, ce sont les institutions religieuses en charge des statuts personnels qui décident de l’âge minimum légal pour se marier. L’âge fixé tourne aux alentours de 14 ans mais peut être abaissé jusqu’à 9 ans.

L’ONG Kafa a diffusé une vidéo qui a fait le buzz et a été visionnée près de 4 millions de fois. Un quinquagénaire pose sans scrupules avec sa jeune mariée en bord de mer à Beyrouth. La vidéo se termine par ce message : « Nos lois sur le statut personnel sont inacceptables. Une loi archaïque ne peut pas nous gouverner aujourd’hui ».

Les communautés les plus fragilisées sont les plus à risques. On découvre dans l’enquête de 2014 que les zones périphériques ont les taux les plus élevés de mariages précoces. C’est dans ces zones éloignées que l’on retrouve le niveau de vie le plus bas et le plus grand manque d’éducation. L’éducation est un facteur clé dans la prévention contre le mariage précoce. Plus les femmes sont éduquées, plus elles peuvent lutter contre le mariage de leurs filles. Selon une enquête de 2018, la société libanaise considère, dans sa grande majorité, que l’âge idéal pour se marier se situe à partir de 18 ans, pour les filles et les garçons. En revanche, seulement 64 % des Libanais et Libanaises soutiennent l’adoption d’une loi fixant à 18 ans l’âge minimum du mariage pour les filles et les garçons.

Le débat autour du mariage civil entraîne celui plus général de la laïcisation des règles des statuts personnels. Les règles religieuses ne correspondent plus à la réalité de la majorité des Libanais. Un pays autrefois déchiré ne peut se reconstruire que par l’unité, et comment parler de nation quand même l’amour relève du combat politique et de la transgression. La question reste ouverte, le débat enflammé entre les modérés et conservateurs risque de continuer pendant encore plusieurs années.

* Les prénoms ont été modifiés à la demande des témoins

Lire aussi > Au Liban, l’habillement des femmes policières qui choque

 

Manifestation pro-mariage civil à Beyrouth en 2012. EPA/WAEL HAMZEH
CIM Internet