Paris Match Belgique

Le hijab de sport de Decathlon, une polémique « ridicule » et contradictoire

hijab

Image d'illustration. | © Pxhere

Société

Avec son hijab de sport, Decathlon a relancé le débat sur le voile en France, et l’hypocrisie des politiques français envers les musulmanes.

 

On le pensait mort et enterré, il est revenu à la charge. Mardi 26 février, le débat sur le voile est réapparu, toujours aussi tendu, en France, lorsque Decathlon a annoncé la future mise en vente d’un hijab de sport, comme Nike avant lui, pour « rendre la pratique du sport accessible à toutes les femmes dans le monde ». Sur les réseaux sociaux, cette décision a rapidement provoqué un torrent de critiques racistes, extrêmes ou plus subtiles. « Quelle honte », « lamentable vision de la libération de la femme », « une vraie entreprise lèche-babouches, 100% halal », « le profit des djihadistes qui ont assassiné dans notre pays »… Oui, certains ont osé faire les pires amalgames. Alors que les insultes et les remarques pleuvent sur le compte Twitter de la marque française, son community manager, Yann, est devenu le héros du réseau social pour avoir gardé son sang froid.

Déjà commercialisé au Maroc, le produit devait prendre place dans les rayons français à partir de fin mars. Mais face à la violence de la polémique, l’équipementier de sport a finalement fait marche arrière.

Lire aussi > Après les critiques, Decathlon renonce finalement à vendre son « hijab » de sport

« Obsession » des politiques français

Les politiques français aussi ont montré les crocs. À commencer par la ministre française de la Santé. Interrogée sur RTL par une journaliste qui donne une mauvaise définition du hijab – qui laisse bien le visage apparent -, Agnès Buzyn évoque d’abord l’aspect légal de ce produit, avant de déclarer : « c’est une vision de la femme que je ne partage pas évidemment. Si on souhaite l’égalité femmes-hommes, ce n’est pas pour que les femmes cachent leur visage », dit-elle, même si le hijab ne dissimule que les cheveux. « Je trouve que ça ne correspond pas bien aux valeurs de notre pays. Après, cela n’est pas interdit », poursuit-elle, visiblement embêtée, avant de souligner qu’elle est « très très favorable à l’émancipation des femmes, leur liberté et leur égalité face aux hommes ». « J’aurais préféré qu’une marque française ne promeuve pas le voile », lance la ministre française timidement, alors que le but de Decathlon est, rappelons-le, de rendre le sport accessible à toutes. Et donc de mettre les femmes musulmanes et non-musulmanes sur un même pied d’égalité.

Pour Aurore Bergé, porte-parole de La République en marche, « le sport émancipe. Il ne soumet pas. Mon choix de femme et de citoyenne sera de ne plus faire confiance à une marque qui rompt avec nos valeurs. Ceux qui tolèrent les femmes dans l’espace public uniquement quand elles se cachent ne sont pas des amoureux de la liberté ». Valérie Rabault, présidente du groupe PS à l’Assemblée nationale française, a quant à elle appelé au boycott de l’équipementier de sport. Même chose du côté de Nicolas Dupont-Aignan, président de Debout la France. C’est toujours étonnant de voir le nombre d’hommes qui se déclarent féministes dès lors qu’il est question des signes religieux associés à l’islam…

Lire aussi > Pour la première fois, une poupée Barbie porte le hijab

La polémique n’est pas passée inaperçue outre-Atlantique. Dans un édito intitulé « Un hijab pour les coureuses musulmanes ? En France, c’est un scandale« , le correspondant à Paris du Washington Post, cité par Le Parisien, évoque « un débat national au goût amer ». Plus de deux ans après l’« affaire » du burkini, la France s’est « une nouvelle fois plongée dans le ridicule en parlant des vêtements que les femmes musulmanes peuvent choisir de porter ou non ». Le journaliste rappelle toutefois que la société française est « officiellement laïque », avant d’ironiser : « [elle] interdit les signes et les symboles religieux dans la vie publique – à l’exception, bien sûr, des crèches et des arbres de Noël décorant les mairies pendant les Fêtes ».

« Les politiques français devraient arrêter avec cette obsession de décider de comment doit s’habiller une femme musulmane », commente de son côté une journaliste britannique qui a collaboré avec la BBC.

Le féminisme a bon dos

Idéologiquement opposés en théorie, ces politiques français se rejoignent pourtant tous sur un débat, celui du voile. Et au nom de quoi ? Du féminisme. Une piètre stratégie pour dissimuler une gêne plus profonde à leurs yeux : l’islam. « C’est pas qu’on a un problème avec l’islam, on veut juste que les femmes soient libres de s’habiller comme elles le veulent… enfin, comme on veut nous… », ironise parfaitement Slate. Parce que oui, dans l’imaginaire occidental, la femme musulmane, voilée, est forcément soumise, rappelle de son côté Flair, et le port du voile est forcément imposé, jamais le fruit de sa propre conviction.

Lire aussi > 6 documentaires féministes à regarder de toute urgence sur Netflix

Mais n’est-ce pas hypocrite envers les musulmanes de condamner l’obligation du voile en Iran et ailleurs, tout en l’interdisant formellement en France ? Comparer les femmes voilées, minoritaires et stigmatisées dans un pays démocratique, à leurs coreligionnaires vivant à des milliers de kilomètres, majoritaires dans un pays autoritaire, est une ineptie. Comme si les femmes musulmanes du monde entier étaient identiques, – « musulmanes » pouvant être remplacé par n’importe quelle religion… ou même aucune.

Il est important de rappeler que les Iraniennes ne se mobilisent pas contre le voile, mais contre son port obligatoire. En effet, ce pour quoi les féministes du monde entier luttent, c’est bien pour l’égalité des droits, mais aussi, dans un sens, pour le choix. Le choix de voter, le choix d’ouvrir seule un compte en banque, le choix d’avorter, le choix de conduire, le choix de rentrer dans un stade de foot… et le choix de porter un voile. Si le sujet divise au sein même du mouvement, il est absolument absurde de clamer haut et fort défendre la liberté des femmes, tout en imposant ce qu’elles peuvent porter ou non. Ce qui est inacceptable, c’est l’obligation ou l’interdiction, et non le vêtement.

CIM Internet