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Au Carnaval d’Alost, des déguisements du Ku Klux Klan ne passent pas

Ku Klux Klan

"Il est évident que l'extrême-droite ne se sent en aucun cas menacée par ces 'moqueries'". | © BELGA PHOTO JONAS ROOSENS

Société

Déjà épinglé pour des dérives antisémites, le Carnaval d’Alost est également critiqué par la Nouvelle Voie Anticoloniale pour la présence d’un char de suprémacistes blancs qui se prennent notamment en photo avec le leader d’extrême droite de Forza Ninove, Guy D’haeseleer.

 

La satire a des limites. Connu pour ses caricatures osées et s’inspirant de l’actualité, le Carnaval d’Alost semble avoir été trop loin ce dimanche, lors du cortège qui a rassemblé plus de 80 000 visiteurs selon le bourgmestre N-VA Christoph D’Haese. Parmi les chars qui ont défilé dans les rues de la commune flamande, se trouvait un groupe de personnes déguisées en suprémacistes blancs du Ku Klux Klan, pointé du doigt par le mouvement la Nouvelle Voie Anticoloniale. « Il est intolérable selon nous de permettre la perpétuation d’un contexte caricatural plaçant sur le devant de la scène publique des organisations ayant participé de manière directe à la mort physique et sociale d’une part importante de la population noire issue des États-Unis », s’indigne l’association antiraciste.

Certains ont tenté de défendre les personnes concernées, en prétendant qu’elles ne faisaient que caricaturer l’extrême-droite, très puissante dans la région. Surtout à Ninove, une commune voisine, où le député flamand du Vlaams Belang, Guy D’haeseleer, avait raflé 40% des voix avec sa liste Forza Ninove aux élections communales d’octobre dernier. Alors que la formation d’extrême-droite manquait à peine de deux sièges pour atteindre la majorité absolue, le collège communal s’est finalement formé sans elle. « Il n’est pas envisageable moralement de réactiver des contextes de violence inouïes sous prétexte de vouloir moquer et déstabiliser la politique portée par un dirigeant local », explique la Nouvelle Voie Anticoloniale. Mais le candidat-bougmestre malheureux n’a pas du tout l’air d’avoir été froissé par cette caricature raciste. Au contraire, selon les images diffusées par Tv Oost, le politicien pose tout sourire entouré des faux Klansmen, en longues robes et aux chapeaux pointus blancs. « Il est évident que l’extrême-droite ne se sent en aucun cas menacée par ces ‘moqueries’ ce qui enlève encore plus de crédibilité à l’argumentaire des personnes ‘déguisées' », souligne l’association, avant de rappeler que l’extrême-droite est connue pour « ses comportements et ses sorties racistes ». « Ils ne peuvent que remercier les participants qui inconsciemment ou non les aident à démocratiser leurs idées et en plus leur permet de se dédouaner si nécessaire », ajoute la Nouvelle Voie Anticoloniale. Et si l’objectif des personnes déguisées était bien de critiquer le discours raciste, l’association affirme qu’elles auraient dû s’excuser « après l’émoi que leur action a créé ».

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Des personnes « déguisées en noir » au Carnaval d’Alost. © BELGA PHOTO JONAS ROOSENS

« Mousse de chocolat » et blackface

Sur d’autres images, on peut observer des personnes grimées en noir en train de distribuer des mousses au chocolat. Une autre manière de « parodier » Guy D’haeseleer. Le politicien avait fait les gros titres après avoir partagé un cliché sur lequel on voyait des enfants africains dans une rivière avec le commentaire : « Je me suis levé tôt pour faire de la mousse au chocolat pour notre festin Breughel. ‘Et faite maison…' »  Bien que dégradante et raciste, la pratique du blackface est courante dans le folklore belge. « Cette pratique a longuement participé à la légitimation d’une infériorité ontologique de l’identité noire », rappelle la Nouvelle Voie Anticoloniale, en prenant comme exemple les spectacles ménestrels aux États-Unis – qui perduront de 1820 à 1950 -, lors desquels la population blanche se noircissait le visage pour tourner en dérision les coutumes de la culture noire. Ce mépris a notamment participé à l’établissement des lois Jim Crow, qui légalisèrent la ségrégation raciale dans le sud des États-Unis, nommées d’après un personnage créé par Thomas Rice, un fervent défenseur du blackface. Ce cadre juridique, aboli en 1965, a eu des conséquences désastreuses pour la communauté afro-américaine. Encore visible aujourd’hui. « L’argumentaire traçant une dimension ancestrale à la pratique pour légitimer son maintien n’a plus sens puisque cette pratique participe à une hiérarchisation raciale et de part cette configuration, il est nécessaire de postuler de son obsolescence », soutient la Nouvelle Voie Anticoloniale. Encore plus dans un pays au passé colonial critiqué, mais jamais assumé par l’État.

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Le char de distribution de mousse au chocolat Forza, avec le 40% faisant référence au pourcentage de voix raflé par la liste Forza Ninove aux dernières élections communales. © BELGA PHOTO JONAS ROOSENS

En février, un groupe d’experts des Nations unies sur les personnes d’origine africaine a recommandé aux autorités belges de présenter les excuses du royaume pour les atrocités commises durant cette période « sombre » de son histoire. Des excuses toujours attendues, le premier Ministre ayant simplement répondu que le rapport de l’ONU était « étrange » et que la Belgique a « toujours essayé de mener au plus loin le combat contre toute forme de discrimination ».

Cette acceptation généralisée d’un contexte qui permet sous le joug d’une liberté d’expression de tourner en dérision toutes les images en les vidant de leur historicité facilite le travail discursif de l’extrême-droite

Pourtant, le Carnaval d’Alost est loin d’être la seule institution folklorique à faire l’objet de critiques. Le Père Fouettard de la Saint-Nicolas, la sortie des nègres lors de la ducasse des Culants de Deux-Acren – annulée en 2018 -, les Noirauds de Bruxelles… De nombreux événements sont accusés de véhiculer une image raciste. Et le premier contre-argument que l’on entend dans la bouche de leurs partisans : « Cela fait partie du folklore belge ». Mais serait-il pas temps de le remettre en question, plutôt que de perpétrer des discriminations ?

« Cette acceptation généralisée d’un contexte qui permet sous le joug d’une liberté d’expression de tourner en dérision toutes les images en les vidant de leur historicité facilite le travail discursif de l’extrême-droite », affirme la Nouvelle Voie Anticoloniale, qui espère sensibiliser la population.

Antisémitisme folklorique

Le Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique (CCOJB) et le Forum der Joodse Organisaties (FJO) ont également dénoncé la présence de marionnettes de juifs au nez crochus et aux coffres remplis d’argent. « Au mieux c’est un manque de discernement condamnable, particulièrement au vu du contexte de montée de l’antisémitisme dans notre pays et dans le monde, au pire la reproduction de caricatures antisémites dignes de l’époque nazie », ont dénoncé les deux organisations. La Commission européenne a fermement condamné ces représentations antisémites, demandant à la Belgique de « prendre les mesures qui s’imposent ». « Il devrait être évident pour tous que faire défiler des représentations de ce type dans des rues d’Europe est absolument impensable, 74 ans après la Shoah », a affirmé le porte-parole en chef de la Commission européenne, Margaritis Schinas.

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