Coluche : Il y a 30 ans, les Restos du cœur

Coluche : Il y a 30 ans, les Restos du cœur

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Sous le chapiteau de Gennevilliers, le 22 décembre 1985, Coluche accueille le premier bébé – déjà badgé – sous le regard attendri de Daniel Guichard. | © Thierry CHESNOT/SIPA

Société

Il y a 30 ans, pour financer les Restos du Cœur, les amis de Coluche créaient la troupe la plus populaire de France. Plus indispensable que jamais.

 

Il est l’un des rares à mettre tous les gilets jaunes d’accord. Sur le groupe Facebook La France en colère, la célèbre promesse « Jusqu’à présent, la France est coupée en deux. Avec moi, elle sera pliée en quatre » fait toujours recette. Et si Coluche  avait compris avant les autres ? S’il avait été le modèle d’un mouvement qui, de l’Italie à l’Amérique en passant par l’Ukraine, n’en finit pas de revendiquer le droit de faire un pied de nez à la pensée raisonnable ?

Nombreux sont les enfants de Coluche. À commencer par Beppe Grillo. En 1985, ils tournent ensemble Le fou de guerre, de Dino Risi. Grillo sera l’initiateur du Vaffa-Day (pour « vaffanculo »). Ainsi est né le Mouvement 5 étoiles, qui s’alliera avec l’extrême droite pour accéder au pouvoir… On marche parfois dans la boue quand on redescend sur terre. C’est le genre de dégringolade que Coluche voulait éviter, lui qui affirmait : « Marchais et Le Pen ne peuvent pas s’entendre. Le premier, c’est l’almanach Vermot ; le deuxième, l’almanach Wehrmacht. » Il avait alors pris ses distances avec un jeu politique dont les dés lui semblaient pipés. Ça n’avait pas toujours été le cas.

Cinq ans plus tôt, en octobre 1980, Coluche annonce sa candidature à la présidentielle. Ça commence comme une blague par un encadré – jaune, déjà – dans Charlie Hebdo : « J’appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus, tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques à voter pour moi, à s’inscrire dans leur mairie et à colporter la nouvelle. Tous ensemble pour leur foutre au cul avec Coluche. Le seul candidat qui n’a pas de raison de mentir. » Appel à la mobilisation des sans-voix que ne renieraient pas les mobilisés des samedis.

Le 22 décembre 1985, Coluche, toque sur la tête, inaugure le premier de ses 18 restaurants du cœur en livrant des jus de fruits !
Le 22 décembre 1985, Coluche, toque sur la tête, inaugure le premier de ses 18 restaurants du cœur en livrant des jus de fruits ! © Thierry CHESNOT/SIPA

En quelques jours, le pasticheur du Schmilblick soulève l’enthousiasme. Comme si l’on n’avait attendu que lui pour remettre en question les hommes politiques qu’on va adorer détester. En première occurrence, Giscard et ses diamants… Car il n’y a plus de quoi rire : le chômage concerne un million et demie de personnes. On prédit la révolution. La crise, née en 1973 avec le choc pétrolier, s’éternise. Mais le communisme qui promet le « grand soir » a du mal à ne pas apparaître comme une dictature. Et les curés, avec leur paradis, sont passés de mode. Le rire de Coluche, c’est la réponse de ceux qui n’ont plus vraiment le choix.

Mais l’engagement de Coluche, le vrai, celui qui ne fait rire personne, c’est le 26 septembre 1985 qu’il l’annonce sur Europe 1 où il anime « Y’en aura pour tout le monde ». Entre deux plaisanteries, il lance : « Ça fout les glandes que des gens soient obligés de faire les poubelles pour se nourrir. » Et surtout : « Si, des fois, il y a des marques qui m’entendent, s’il y a des gens qui sont intéressés pour sponsoriser une cantine gratuite qu’on pourrait commencer à faire à Paris et puis qu’on étalerait après dans les grandes villes de France, nous, on est prêts à aider une entreprise comme ça, qui ferait un resto qui aurait comme ambition au départ de faire 2 000 ou 3 000 repas par jour gratuitement. […] Quand il y a des excédents de bouffe et qu’on les détruit pour maintenir les prix sur le marché, nous, on pourrait peut-être les récupérer. »

Personne n’a cherché à remplacer Jean-Jacques Goldman. Les décisions sont désormais prises de manière collective.

Mitterrand est au pouvoir et le chômage dépasse maintenant 10 % de la population active, 2 millions et demi de Français sont concernés. Coluche, fils d’un graveur sur marbre mort quand il était tout petit, n’oublie pas d’où il vient. Sa mère vend des fleurs et des billets de loterie. Il a connu les fins de mois (et même les milieux) difficiles. Et choisit l’optimisme. Si tout le monde s’y met, pense-t-il, il y en a pour un an… L’argent, il va en trouver. En janvier 1986, il réunit sur TF1 tout le gratin du spectacle, de la politique, du sport et des médias. Jean-Jacques Goldman a écrit « La chanson des Restos » qu’interprètent pour la première fois Yves Montand, Michel Drucker, Nathalie Baye. On récolte 26 millions de francs. En un hiver, 8,5 millions de repas sont distribués. Et, comme à la fin, il reste « des ronds », Coluche offre un chèque de près de 150 millions de centimes à son « pote » l’Abbé Pierre. C’est le début d’une belle aventure, émouvante à souhait, mais c’est aussi l’histoire d’un mec… qui va se tuer à moto.

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Le 19 juin 1986, une Honda 1100 entre en collision avec un camion – « Putain de camion ! » chantera Renaud – à 55 km/h. La France se réveille abasourdie et incrédule. Coluche ne l’avait pas habituée à la faire pleurer. Il est mort sur le coup. « J’ai mis dans une enveloppe ce que je mettrai sur mon épitaphe en partant. C’est : ‘Démerdez-vous !’ » Il n’a que 41 ans, mais on dirait qu’il a tout prévu. Et le miracle, c’est qu’il va être exaucé. Les Restos du cœur vont lui survivre. Et cela grâce à une femme, Véronique Colucci, qui avait été la sienne et ne l’était plus depuis 1981, après dix ans de vie commune et la naissance de deux garçons, Romain et Marius. Véronique convainc cinq copains : Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, Jean-Jacques Goldman, Michel Sardou et Véronique Sanson, d’organiser la tournée 1989. On les appellera « Les Enfoirés », en référence à cette réponse de Coluche à ceux qui lui réclamaient un cachet : « Bande d’enfoirés ! » Une tendre insulte dont ils sauront faire une distinction. Et une institution. Une des plus solides de la République, désormais.

Un Conseil des ministres bien arrosé : une scène prévue pour le 31 décembre 1980 dans « Le Collaro Show », l’émission de Stéphane Collaro (à dr. au milieu) qui sera censurée.
Un Conseil des ministres bien arrosé : une scène prévue pour le 31 décembre 1980 dans « Le Collaro Show », l’émission de Stéphane Collaro (à dr. au milieu) qui sera censurée. © BENAROCH/SIPA

Au début, pour eux, la Direction de l’aménagement du territoire avait affrété un avion ; aujourd’hui, ils sont trop nombreux, passés de cinq à quarante-deux artistes, de 5 000 à 72 000 bénévoles. Sophie Bazou, responsable des Enfoirés au sein des Restos, explique : « Le contexte économique n’a pas foncièrement changé. C’est tout le problème. Nous sommes assez stables dans l’alimentaire, on sert 130 millions de repas, mais les activités d’accompagnement sont en hausse. Parce que manger ne suffit pas… » Coluche le disait lui-même : « La loi ne résout pas la solitude. » Et des gens seuls, il y en a de plus en plus. Le nombre de divorces explose. La monoparentalité devient une façon d’élever les enfants. Et les vieux ont de moins en moins de famille. Pour les bénévoles, la France des gilets jaunes n’est pas une découverte. Ce n’est pas une raison pour faire la gueule : « Il ne faut pas oublier que nous avons été fondés par un clown », répétait Véronique.

La règle instaurée par Jean-Jacques Goldman, mettre son ego au service de la bonne cause pendant sept jours de vie commune, reste en vigueur. Ce qui n’exclut pas les petits plaisirs, comme le bizutage des nouveaux et les casse-croûte au bar après le show. « Personne n’a cherché à remplacer Jean-Jacques Goldman. Les décisions sont désormais prises de manière collective », explique la directrice artistique, Anne Marcassus. Et la joyeuse bande espère toujours être dissoute l’an prochain… « J’ai mangé aux Restos quand j’étais petit, certains de mes copains aussi, et je n’ai pas honte de le dire, se rappelle le comédien Malik Bentalha. Je renvoie l’ascenseur. » Il a 30 ans, comme les Restos. Un anniversaire qu’il a fallu fêter sans Véronique, disparue au printemps – putain de cancer. Avec l’aide du ciel et la leur, ils lui survivront, comme ils ont survécu à Coluche. C’est ce que n’aurait pas osé rêver le Paillasse qui n’a jamais été président.

On croit que les rêves, c’est fait pour se réaliser. C’est ça, le problème des rêves, c’est que c’est fait pour être rêvé.

Comme face à une mer trop froide, Coluche avait renoncé à plonger. Pour ne pas mettre en danger la première alternance socialiste de la Ve République. En pleine déprime, il écrivait à son directeur de campagne, Romain Goupil : « Tout part en couilles… Moi aussi. J’ai voulu m’amuser et amuser les autres dans une période de grande tristesse et d’un grand sérieux. C’est le sérieux qui gagne. Eh bien, tant pis, des gens seront déçus. J’ai voulu remuer la merde politique dans laquelle on est, je n’en supporte plus l’odeur… J’espère qu’un jour la France aura un gouvernement qui s’occupe des Français plus que des intérêts de sa famille et de ses copains […], que les vieux auront une retraite décente et qu’ils pourront arrêter de travailler à un âge où l’on peut encore profiter de la vie. […] Si j’avais fait 2 % dans les sondages, on aurait trouvé ça rigolo, mais 10 %, c’est trop. »

Modeste, Coluche ? Au plus haut des enquêtes d’opinion, il était monté à 16 %. Mais il n’avait pas oublié ce qu’un fils d’immigré sait de naissance : le principe de réalité. Il l’expliquait simplement : « On croit que les rêves, c’est fait pour se réaliser. C’est ça, le problème des rêves, c’est que c’est fait pour être rêvé. » Mais que ferait-on sans les rêves ? Le pote de l’Abbé Pierre ne respectait rien, on le sait, surtout pas le bon Dieu : « Dieu a dit : il faut partager. Les riches auront la nourriture. Les pauvres, de l’appétit. » Alors, on riait aigre-doux. En soulevant les caisses de jus d’orange pour les premiers Restos, il ajoutait : « Y a officiellement 600 000 personnes qui ont pas à bouffer en France tous les jours. Et les mecs vous disent ça comme un chiffre, et quand on leur demande ce qu’ils vont faire, ils disent : ‘Ben je sais pas.’ Alors, on sait, et on le fait. » 

coluche-9782812314407_0Coluche. Putain de mec ! de Jean-Pierre Bouyxou, éd. du Chêne/Paris Match.
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