Le cardinal Danneels : « La religion n’est pas un opium du peuple »

Le cardinal Danneels : « La religion n’est pas un opium du peuple »

Godfried Danneels

Mgr Danneels. | © Laurie Dieffembacq / Belga

Société

Le cardinal et archevêque de Malines-Bruxelles est décédé à son domicile de Malines ce jeudi 14 mars, à l’âge de 85 ans. L’annonce a été faite par Jozef De Kesel.

En juin 2009, nous avions rencontré l’homme d’Eglise dans son fief de Malines. Il nous avait donné un entretien de longue haleine, dans lequel iI évoquait, en vrac, Benoît XVI, le célibat des prêtres, le préservatif, l’avortement, l’euthanasie, la beauté du monde et le pardon. ll nous parlait aussi voile, soumission et signes extérieurs de religion.

Malines. Juin 2019. Wollemarkt est investie par les touristes qui flânent gaiement sur les pavés bombés en cette fin de printemps. La place est à la fois paisible et animée, à l’image de la petite ville flamande. Le cardinal Danneels nous reçoit dans ses locaux. Dans une salle fraîche et protégée des vibrations urbaines, seul le son assourdi des carillons perce les murs épais. Aux murs, des étagères remplies de livres. La discussion a lieu autour d’une table massive, aux allures un peu austères mais aussi familiales.

Le cardinal Danneels donne, sans effets de manche, sa vision de l’Eglise, du Pape, du monde et de l’interculturalité. Un homme direct, au langage pesé, sans trop. Ses seules réticences alors : donner un avis sur l’avenir du pays. « Revenez me voir quand j’aurai pris ma retraite, dans quelques mois », lance-t-il avec bonhomie. « Je serai alors devenu un citoyen lambda ».

Il avait réagi vivement aux propos révisionnistes de l’évêque Williamson. La communauté juive de Belgique lui en avait su gré et lui avait rendu un hommage appuyé le 14 juin 2009.

 

Godfried Danneels avec Philippe Markiewicz, président du comité belge des Organisations juives, à la Grande Synagogue de Bruxelles, le 14 juin 2009, lors de l’hommage rendu au Cardinal. © Eric Vidal / Belga.

Paris Match. Une cérémonie placée sous le signe de l’interculturalité a été donnée en votre honneur le 14 juin à la Grande Synagogue de Bruxelles et de l’Europe. Vous vous y attendiez ?

Cardinal Danneels. Cela m’a surpris. J’étais très étonné lorsqu’on me l’a annoncé. Je n’ai jamais espéré d’hommage de rien ni de personne. Dieu est mon seul salaire !

Vous avez des contacts suivis avec la communauté juive ?

J’ai de bonnes relations avec le rabbin de Bruxelles, Albert Guigui. Un homme de grande valeur. Je suis très reconnaissant, touché de cet hommage.

C’est lié entre autres à votre réaction immédiate aux propos négationnistes de l’évêque Williamson.

Le négationnisme est inacceptable. Et Williamson est hors du giron, ce n’est pas un pair.

Que dire des réactions un peu lentes de Benoît XVI à cet égard ?

Je crois que dans un premier temps, il n’a rien su des expressions révisionnistes et négationnistes de Williamson. C’est tout de même dommage que dans son environnement on ne le lui ait pas dit ! Williamson avait d’ailleurs déjà fait des déclarations auparavant. Et puis le Pape, ce qui était tout de même je crois un cas unique dans l’histoire des papes, a écrit une lettre aux évêques pour s’excuser du fait qu’on n’avait pas suffisamment tenu compte du fait que nous sommes à l’époque d’Internet et où les informations circulent très, très vite. Et qu’il ne faut pas attendre un jour ou deux pour réagir car tout le monde a déjà vu passer une série de versions ou de réactions et a pu se forger une autre conviction.

Il aurait donc été mal informé ?

Je ne sais pas… Cinq fois au moins dans des discours, il s’est érigé contre le négationnisme. Et ça m’étonnerait tout de même, pour quelqu’un qui avait déjà à cinq reprises fait des déclarations pareilles, qu’il ait été au courant plus tôt pour Williamson sans se manifester. Là, je ne comprendrais plus rien !

Vous évoquez cette lenteur de réaction parfois, mais aussi le filtre des médias bien sûr qui, eux, sont hyper réactifs. On a reproché au Pape aussi de ne pas avoir manifesté assez rapidement des regrets, sinon des excuses, par rapport à la Deuxième guerre mondiale et ses suites.

Ce n’est jamais simple. Quand on réagit immédiatement, il y a des chances pour que ce soit émotionnel. Et quand on prend le temps de réfléchir, c’est trop tard. Alors que faire ? Il faut choisir entre la réaction réflexive et réfléchie et l’émotionnelle, ça devient presque impossible d’être tout à fait dans la vérité du centre.

Faut-il rester dans le non-dit, dans le no comment, le « Never explain, never complain » cher aux Britanniques ? Ou vaut-il mieux aujourd’hui pour l’Eglise prendre des positions transparentes ? Comme vous l’avez fait dans le cas de l’évêque Williamson, ne pas laisser glisser les choses mais réagir de façon même épidermique s’il le faut ?

Le cas de Williamson était beaucoup plus évident et plus clair que bien d’autres cas, il provoquait plus facilement une réaction. Mais une fois encore, ça devient difficile avec la vitesse à laquelle une idée aujourd’hui peut être diffusée. Une fois que c’est relayé par les médias et que c’est dans le monde entier, c’est comme un tube de dentifrice : quand la pâte est sortie, il est impossible de la faire rentrer ! Cela dit, pour Williamson, le porte-parole du Vatican a réagi aussi en disant que c’était inacceptable…

Mais moins rapidement que vous.

C’était une question d’heures.

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Que dire encore des propos de Benoît XVI sur les préservatifs, lors de son fameux voyage en Afrique ?

Le Pape a été malheureux. Sa phrase, extraite de son contexte, était abrupte, c’est vrai. Mais ses propos portaient d’abord sur le bon sens, l’importance de l’éducation sexuelle, toute la nécessité de la prévention, avant d’en venir aux remèdes. Et sur le terrain de la prévention, l’église joue tout de même un rôle.

Le préservatif, c’est aussi de la prévention.

Mais vous savez, Jean Paul II disait grosso modo la même chose.

Il a tout de même été plus épargné que Benoît XVI qui fait le terreau des opposants. Il est presque devenu un phénomène de mode inversé…

Une fois encore, c’est presque la même chose vous savez. Jean Paul II a subi des critiques aussi. Seulement la différence, c’est que Jean Paul II n’a jamais utilisé le mot préservatif. Mais il disait la même chose. Il évitait les mots qui touchent, enfin qui heurtent plutôt, ça oui.

Le Pape actuel pêcherait-il par un excès de franchise, serait-il finalement plus carré dans une forme de maladresse ?

Je crois que c’est plus compliqué que ça. Le pape actuel est lui-même. Il a raison d’être lui-même. Je crois qu’il ne faut pas copier ou vouloir copier Jean Paul II parce que la copie, ça ne vaut pas grand-chose en général. Il a aussi un peu de malchance. Cette fameuse question liée aux préservatifs a été posée par des journalistes dans un avion. C’est une question à laquelle on ne peut pas répondre en une seule phrase. Il en faut au moins deux ou trois qui se conditionnent mutuellement.

 

Dans la cathédrale Saint-Rombaut de Malines,le 12 décembre 2015. Le cardinal Danneels lors de l’installation de l’archévêque Jozef De Kesel (à droite), désigné par le pape François le 6 novembre pour succéder à André-Joseph Léonard, atteint par la limite d’âge. © Nicolas Maeterlinck / Belga.

On a évoqué le préservatif et donc indirectement l’avortement, cela fait partie de ces traditions de l’Eglise catholique qui sont régulièrement remises en cause. Il y aussi bien sûr, entre autres, la question du célibat des prêtres. Est-ce que ce sont des thèmes qui vous tiennent réellement à cœur ? Méritent-ils encore d’être défendus avec autant de vigueur ou l’Eglise a-t-elle d’autres chats à fouetter en priorité ?

Ce sont deux chats à fouetter en tout cas !

Et quels arguments pouvez-vous encore avancer aujourd’hui pour soutenir ces grands « classiques », si l’on ose dire ?

On se demande toujours pourquoi on n’utilise pas de nouveaux arguments mais, vous savez, je trouve que les vieux arguments ne sont pas mauvais ! Cela reste inchangé, ils gardent la même valeur. Prenons le célibat des prêtres. D’abord, ce n’est pas un dogme, c’est une convenance dans l’église qui demande à ceux qui seront prêtres de se consacrer à leur vocation. Ce n’est pas la même chose. Quant à l’avortement, je ne crois pas qu’on peut chipoter en disant peut-être, en ergotant. Il faut respecter la vie. Et il est bien difficile de déterminer le début de la vie, deux mois, un mois ? Soit on respecte la vie dans son ensemble, soit on ne la respecte pas.

Idem pour l’euthanasie ?

Oui. Ou on respecte la vie dans toute sa rigueur ou en commence à faire des exceptions et là, ça devient très délicat, on ne sait plus exactement comment fixer les limites…

Du degré de conscience, de volonté de la personne par exemple ?

Oui. C’est très difficile.

Donc autant sur l’avortement que sur l’euthanasie, votre position est claire : vous y êtes opposé.
Oui.

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Le célibat des prêtres reste une matière qui pourrait, quant à elle, évoluer ?

C’est une loi positive de l’Eglise. Ce n’est pas une loi naturelle ni une loi divine. D’ailleurs dans des églises orientales catholiques, il y a des prêtres mariés. Dans l’Eglise catholique latine, on demande aux prêtres qu’ils choisissent librement le célibat. On le leur demande. C’est aussi une question d’amour. Il est impossible de comprendre le célibat si on ne sait pas ce qu’est aimer Dieu et le Christ sous toutes leurs formes. Et s’y consacrer entièrement et avec fidélité, comme un mari se consacre à sa femme. C’est du même ordre.

Fonder une famille exige beaucoup d’énergie.

Oui, et cela mobilise naturellement de l’affection. L’amour avec lequel on se consacre au Christ et à l’Eglise est une exclusivité.

Que dire de ces cas de prêtres qui vivent des années durant des amours clandestines, comme on le voit dans ces talk shows grand public?

C’est amusant de voir ça dans des émissions en prime time ! Ce que je peux vous dire, c’est que l’exceptionnel est toujours plus intéressant que ce qui se passe quotidiennement !

Ce serait donc clairement des exceptions qui confirment la règle ? Ca reste marginal selon vous ?

Oui.

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La Belgique est au carrefour de l’Europe et de mille cultures. Vous en soulignez souvent la richesse.

En Belgique, on a au nord une culture plutôt anglo-saxonne et au sud une culture plus romane. Une fois qu’on fait l’effort de s’intéresser à l’autre, c’est un enrichissement. Je ne peux pas imaginer ce qui me manquerait, moi qui suis flamand, si je ne connaissais pas le français ! Mais naturellement ça demande des efforts. Alors quand on ne veut pas faire d’efforts, on n’a pas la richesse non plus.

Les échanges entre communautés diverses, ne peuvent passer qu’à travers l’apprentissage de la langue d’autrui ?

Je crois en effet que la langue est la clé pour entrer dans une culture, dans la sensibilité d’un autre peuple. Ce n’est pas uniquement valable pour le français, mais aussi pour l’allemand ou l’anglais. Si vous allez quelque part, il vous faut apprendre la langue. La langue est la clé pour entrer dans la chambre du trésor de la culture.

C’est tout de même une pierre dans le jardin des francophones, non, même si vous n’aimez pas trop vous prononcer sur cette question ?

Il est évident que la langue française est beaucoup plus répandue dans le monde que la langue flamande. Et donc je comprends que les Flamands se sentent presque obligés de connaître, pas uniquement le français, mais aussi l’anglais, l’espagnol ou l’allemand. Ce n’est pas uniquement par pure générosité qu’ils s’ouvrent aux autres langues et les apprennent.
Je constate aussi par exemple que les Africains, les Congolais notamment apprennent très, très vite la langue française. Et ils la connaissent assez bien. Pourquoi certains apprennent mieux que d’autres, ça, il faudrait le demander à des ethnologues.

La Belgique, petit territoire de tensions mais aussi de compromis. Cela donne-t-il des atouts supplémentaires pour jouer les médiateurs parfois à l’étranger ? Plus précisément, l’Eglise catholique est-elle bien placée pour jouer ce rôle, au Moyen-Orient notamment ? On songe notamment à la visite récente du Pape en Israël.

Je crois que l’Eglise est bien placée à partir déjà de l’Evangile. Parce que c’est tout de même un Evangile de pardon et de réconciliation. C’est peut-être ce qu’il y a de plus difficile pour l’homme, c’est de pardonner. C’est au cœur de l’Evangile. L’Eglise a mis en valeur depuis des siècles les notions de pardon, de réconciliation, tout ce qui est en rapport avec la convivialité et l’amour du prochain. Je crois que l’Eglise a des atouts. Ca ne veut pas dire qu’elle suit toujours ses impulsions profondes. Et puis elle commet des fautes aussi. Mais elle dispose d’un trésor qui s’appelle l’Evangile et qui possède des ressources énormes pour la convivialité et la « convivance » des gens.

Plus que d’autres philosophies ou courants d’idées, selon vous ?

Je ne sais pas. Il faudrait pouvoir comparer avec tout ce qui existe en dehors de l’Eglise pour pouvoir l’affirmer. Ce qui n’a d’ailleurs aucun sens car même si elle était, sur ce plan, la meilleure, ce n’est pas encore garanti car il faut pouvoir appliquer ces principes ! Mais je dirais tout de même que l’Evangile comme source de ressources humaines, pour vivre ensemble, ce n’est pas rien ! C’est tout de même à ce que je sache à peu près la seule dont le fondateur a donné sa vie pour les hommes qui le persécutaient et qui le crucifiaient. Et en pardonnant encore à ses bourreaux… C’est assez exceptionnel. L’Eglise peut donc avoir un rôle à jouer.

De la même façon sur son propre « territoire », en Belgique en l’occurrence ?

Je dis qu’on a tous les mêmes richesses. Et il faut appliquer donc les mêmes exigences, ce qui est encore un autre débat. Mais je crois que l’Eglise contribue depuis des siècles à la paix entre les hommes. Il ne faut pas oublier qu’au Moyen Age, il y avait des trêves religieuses. C’était souvent l’Eglise qui imposait aux belligérants d’arrêter un conflit pendant quelques mois par exemple. De nombreuses personnes adhèrent à notre Eglise. La seule chose qui moi, me préoccupe, c’est : est-ce que tous vivent selon cet Evangile ? Et ça, c’est mon métier. De le leur rappeler, de le leur proposer, de les y encourager. Eveiller ces consciences. Je ne peux pas faire plus.

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur chacune des grandes religions d’aujourd’hui, même si le concept est évidemment réducteur ?

C’est difficile en effet de réduire la religion à une ou deux caractéristiques quand mille autres s’y rattachent également. Il ne faut pas commettre la même erreur que le Pape en disant quelque chose de trop abrupt qui serait extrait de son contexte ! Mais on peut dire par exemple que dans le christianisme, Dieu a pris un visage humain en Jésus. C’est propre au christianisme et ça on peut le dire. Les Juifs sont nos frères aînés et même nos pères dans la foi et les Musulmans nous apportent le sens de la grandeur de Dieu – ce n’est pas quelqu’un que l’on frappe sur l’épaule, ce n’est pas le petit camarade du coin. Dieu est Dieu. Et dans ce sens-là, l’Islam a non seulement une influence sur nous mais réveille aussi en nous quelque chose que nous avons aussi mais qui a peut-être été placé au second rang au bénéfice d’autres choses.

Que dire des extrémistes de tout poil ?

Toute religion peut devenir le meilleur et le pire. Quand on utilise une religion comme moyen de pouvoir, c’est très dangereux. Quand on l’utilise comme moyen de servir, ce peut être extrêmement précieux. La religion et le religieux peuvent prendre des proportions imposantes dans les deux sens, vers le bien comme vers le mal.

Comment avez-vous ressenti le récent – et déjà culte – discours d’ouverture du président Obama au Caire ?

J’ai été assez favorablement impressionné par ce discours parce que c’était au fond, c’est vrai, une ouverture vis-à-vis du monde de l’Islam. Et de la part des Etats-Unis, ça peut être souligné. Maintenant, il faut voir comment mettre ça en pratique. Mais comme ouverture, c’était déjà pas mal. Je l’ai perçu comme une bouffée de fraîcheur, une sorte de jeunesse qu’on apportait au monde en général.

Avec peut-être – ça a été reproché par certains au président américain -, un manque de nuances dans la perception du monde musulman ?

Mais peut-être est-ce bon de ne pas trop entrer dans les détails ou dans les subtilités dans certains cas, sinon on ne dit plus rien ! Et puis, quelque part, nous avons besoin de notre dose de naïveté aussi. Beaucoup de choses dans l’évolution de notre culture sont nées du fait qu’on a été un peu naïfs !

Il faut donc prendre des risques ?

Oui. Il le faut de temps en temps. Ca peut échouer mais l’immobilisme est négatif.

Sur le rapprochement entre Juifs et Palestiniens, vous êtes confiant ?

Le rapprochement entre les trois grandes traditions, catholique, juive et musulmane demande du temps. Il ne faut pas vouloir forcer les choses en mettant les gens dans une cage. Il faut que ce soit à l’air libre qu’ils s’entendent entre eux et recherchent la compagnie de l’autre. Tout cela demande du temps, c’est normal. On veut toujours faire le plus court possible mais brûler les étapes, c’est du feu !

Etes-vous personnellement favorable à l’entrée de la Turquie en Europe ?

Je vais vous donner une réponse très nette : lorsque la Turquie sera prête à entrer dans l’Europe, elle sera la bienvenue. Naturellement, toute la question est là : est-elle prête ? Et quels sont les critères ? Si elle satisfait aux conditions que pose l’Europe pour les autres Etats, elle est la bienvenue. Mais ça, c’est le travail des politiques. Pour ma part, j’ai déjà suffisamment de travail !

Le prétendu argument d’une Europe « chrétienne » ne tient plus la route ?

Je ne sais pas si l’Europe chrétienne a jamais existé. Du moins de façon homogène. L’Europe a de nombreuses sources dans l’histoire. Il y a eu les Juifs, les Chrétiens, l’Islam, les Slaves, les Romains, les Grecs… Il y a tout eu et il y a tout. C’est ça la richesse de l’Europe. Je ne vois pas une Europe chrétienne. Mais il y un autre aspect qu’il faut tout de même préciser : dans le préambule de la Convention européenne, éviter le terme de « chrétien » ne m’a pas paru juste historiquement. Mais il manque quelque chose dans ce préambule, un simple fait historique dont il faut tenir compte. Il faut accepter l’histoire telle qu’elle a été.
Cela dit, dans le texte même de la Convention, il est très net que l’on reconnaît les entités juridiques des Eglises et des religions.

Est-ce que la période de crise économique induit automatiquement une « crise de foi » ? Ou ce contexte de récession implique-t-il au contraire une distanciation des biens matériels et le retour vers des valeurs plus spirituelles ?

Je crois que la religion n’est pas un opium du peuple qui rendra heureux tout le monde comme ça, dans le sens direct du terme. Mais si la crise économique a fait comprendre que l’argent ne doit pas être une idole, et que seules les valeurs spirituelles ont une durée éternelle, eh bien la crise aura eu au moins une chose de bon, c’est déjà pas mal. Sans perdre de vue bien sûr les drames sociaux liés à la crise. Dans l’opinion publique, on commence à se rendre compte en tout cas que la quantité ne rend pas heureux en tant que telle. C’est la qualité qui prime. Pour être heureux, on a besoin de quelque chose qui est au-delà de l’empirique, du sensible, du concret. On est conscient du fait qu’il y a quelque chose de plus. Ce qui ne signifie pas non plus bien sûr que tout le monde est ou devient chrétien… Mais le matérialisme plat, chez un certains nombre de gens, ceux qui voient, ce matérialisme plat a fait long feu. Ce n’est pas de ce côté-là qu’on va être entièrement heureux.

 

Le cardinal Danneels et l’archévêque André-Joseph Léonard le 29 novembre à Malines lors d’une des cérémonies préparant la succession de Jozef De Kesel à ce dernier. © Belga.

Cette prise de conscience, c’est une avancée franchement historique ou ça s’inscrit plutôt dans des mouvements cycliques ?

Je ne sais pas mais en tout cas c’est une avancée par rapport aux XIXe et XXe siècles parce qu’on a longtemps pensé que la quantité rendait automatiquement heureux. Avoir beaucoup, c’était l’idéal. Maintenant, on pense peut-être davantage que « être beaucoup » est nettement préférable.

En parlant de spiritualité encore, que pensez-vous des « nouvelles vagues » si l’on peut dire comme la scientologie et autres formes de religions ou philosophies dites alternatives ?

Pour répondre à cela, il me faudrait toute une après-midi ! Et ce ne sera pas encore suffisant car je ne suis pas expert dans ces matières et on risque de généraliser. C’est un grand melting pot, on a tout. Et je ne peux ni ne veux affirmer des choses sur ces tendances que je ne maîtrise pas. Il est dangereux de porter des jugements clairs et nets sur des choses que l’on connaît à peine.

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A ce propos, comment entendez-vous rendre les jeunes plus accros à l’Eglise, pour autant que ce soit votre souhait ?

L’Eglise est de plus en plus fidèle à ce qu’elle est, c’est-à-dire fidèle à l’Evangile. Et ça a un attrait irrésistible. Et l’Eglise est authentique et transparente. Pour les jeunes, c’est clair, il n’y a pas de « truc ». D’ailleurs les jeunes ne se laissent pas piéger quand il y a des trucs, ils viennent là où il y a de l’eau fraîche. Et ils doivent le découvrir eux-mêmes. Mais pour cela, l’Eglise doit être sur le marché, ça c’est vrai. Elle doit être visible quelque part. Mais une fois encore, il n’y a pas de truc. Ca doit se faire naturellement.

Sans vouloir sombrer dans le marketing pur sucre, l’aspect « confessionnal » de l’Eglise pourrai-il être un élément vendeur face à la psychanalyse par exemple ?

Je suis convaincu en effet qu’on va redécouvrir le confessionnal à un certain moment. Il est un peu remplacé maintenant, c’est vrai, par le psychologue et le psychanalyste qui permettent aussi une sorte de confession. On y fait un aveu de ses faiblesses. La grande différence naturellement, même si le psychologue et le psychanalyste ont leur rôle à jouer, c’est qu’ils n’ont pas le pouvoir de dire : je te pardonne. Ils peuvent vous faire comprendre vous-même pourquoi vous avez fait telle ou telle chose. Mais ils ne peuvent pas accorder le pardon. Et ça, c’est la confession. Un jeune qui avait des problèmes psychologiques m’avait dit un jour que la différence c’était que le psychologue ou le psychiatre lui disait « hmmmm » mais que le prêtre lui disait : « Je te pardonne » !

L’homme se sent-il plus coupable qu’il y a quelques siècles, est-ce un mal du siècle, voire un luxe que cette prise de conscience constante du bien ou du mal que l’on a pu faire ?

Mais vous savez, que ça plaise ou non, qu’on le veuille ou non, la culpabilité est un immense bienfait pour l’humanité. Elle permet de résoudre les problèmes. Les grandes tragédies grecques contenaient bien sûr cette notion de culpabilité. Ils ne comprennent pas toujours pourquoi ils ont commis tel acte, c’est purement tragique… Mais ça fait avancer les choses. La compréhension donne un peu de lumière et le pardon donne de l’espérance. La compréhension permet d’appréhender le présent tandis que le pardon crée un avenir.

L’homme n’est pas plus ou moins coupable qu’avant, fondamentalement ?

Non. Mais les moyens qu’il peut employer pour faire le mal sont accrus. Quand les Philistins et les Juifs dans l’Ancien testament se battaient, le soir il y avait peut-être trente morts. A Hiroshima, il y en a eu 600 000. Et ça provient du même cœur, mauvais.

Le mal a toujours été en chaque être humain ?

Oui, mais avec ce développement des moyens pour l’accomplir, ça devient tout de même assez inquiétant.

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Que pensez-vous du débat sur le port du voile à l’école ?

Personnellement, je n’ai aucune difficulté à voir arborer des signes religieux, pourvu qu’ils le soient ! Pourvu qu’ils ne soient pas un symbole par exemple de la soumission de la femme à l’homme ou l’expression d’un pouvoir. Aussi longtemps que ça reste religieux, je trouve que c’est bon. Les gens peuvent savoir de quel bord on est. D’ailleurs, si on ne peut plus porter le voile, il faut que j’enlève ma croix par exemple quand je me promène ! Et porter ça uniquement à la maison, ça n’a aucun sens. Moi, tout le monde sait que je suis catholique !

Vous êtes proche de la position par exemple de Barack Obama, qui a rappelé récemment que les Etats-Unis acceptaient tous les signes extérieurs de la religion entre autres. Mais il est vrai que le cas américain est large et complexe…

Absolument et ça ne peut pas se résumer en quelques phrases. On croit qu’on comprend la société américaine mais je n’en suis pas sûr. Si on dit que les Belges sont difficiles à comprendre, les Américains aussi…

Trouvez-vous que le politiquement correct, qui empêche d’exprimer parfois certaine idéologies, religieuses ou non, soit devenu un frein à l’authenticité, voire à l’expression de soi ? Avec, pour effet pervers poussé à l’extrême, le fait de ne plus rien défendre en fin de compte ?

C’est le juste milieu qui est toujours si difficile à atteindre. Entre cacher qui l’on est et s’imposer au contraire, il y a un moyen terme. Mais je crois que se cacher, c’est jouer la comédie, faire atteinte à la vérité. Et c’est peut-être même plus grave que d’être tellement exposé à l’extérieur qu’on finit par dominer la situation… Mon principe, c’est : soyez ce que vous êtes, et si vous êtes bon, ce sera très bon ! Mais il faut pouvoir se montrer. Ne pas cantonner la religion à la maison et la salle de bains. Je suis le même à l’intérieur de la maison que dans la rue donc je me présente tel que je suis. Les gens n’aiment pas qu’on leur cache qui on est. Un homme m’a raconté un jour avoir eu une conversation très intéressante dans un train avec un autre homme. Celui-ci lui a dit tout à la fin de l’entretien qu’il était curé. Eh bien le premier, celui qui m’a raconté l’histoire, m’a dit que ça avait tout gâché ! Il s’était senti trompé. Il y avait une part de vérité qui manquait et qui aurait pu encore enrichir la discussion. Ce n’est que quand on fait de l’escrime qu’on met un masque devant son visage ! Quand on parle, il faut le faire à visage ouvert. Le visage ouvert, c’est une partie de la conversation. C’est une partie de la vérité qu’on exprime.

Vous avez de bonnes relations avec le monde politique belge ?

Très bonnes dans ce sens où je m’occupe de mon travail et eux du leur ! Et je crois que ça garantit la durée des bonnes relations. Chacun son métier ! Mais ici en Belgique, je ne peux pas me plaindre. Je respecte les hommes politiques et je ne fais jamais de déclarations politiques, politiques avec un petit « p », politique de parti. Et eux ne s’occupent pas de ce que nous faisons au sein de l’Eglise. On n’est pas dans une atmosphère de persécution et on n’est pas non plus dans une atmosphère où l’on serait loué sans cesse et porté aux nues…

Que faire pour sauver son âme ? Faut-il se déculpabiliser, racheter sa faute… Auriez-vous une recette magique ?

Il y a beaucoup de choses. Mais un point prime : il faut avant tout ne pas perdre l’espérance. Ca c’est sans doute le plus nécessaire. Et puis il faut aimer son prochain. Il faut croire dans les choses fondamentales. Un autre point essentiel, juste après l’espérance : je crois qu’il ne faut pas perdre le sens du beau. Dostoïevski a dit – et je le cite très souvent ! – : Le monde sera sauvé par la beauté. La beauté est thérapeutique. Le vrai aussi, le bien aussi, mais le beau désarme… Et au fond, la beauté dans tous ses sens, c’est la même chose que l’espérance.

Est-ce que ce serait un conseil à donner à nos communautés qui se « déchirent », pour autant que le terme soit approprié ?

Ce mot est un peu fort ! Je ne peux pas répondre à des questions qui ont un impact directement politique, politique de parti. Ma fonction en tant que telle ne me le permet pas. Mais je vais prendre ma pension dans quelques mois et je vous invite à me recontacter ensuite…Vous pourrez me poser toutes les questions que vous voudrez car je serai alors simple citoyen. Mais naturellement, mon avis n’aura alors plus beaucoup d’importance !

Cet entretien a été publié initialement en juin 2009 dans Paris Match Belgique.

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