Meurtres conjugaux : À la mémoire de Julie, la 30ème victime en France

Son fils aîné mène le cortège avec ses camarades, le 9 mars, lors de la marche blanche qui a réuni quelques milliers de personnes à L’Ile-Rousse, en Corse, où Julie vivait. | © Eric Hadj / Paris Match

Société

Assassinée par le père de ses deux fils, Julie est la 30e femme depuis janvier à mourir sous les coups de son compagnon en France. Emmanuel Macron a fait de ce fléau une cause nationale.

Julie avait mis au point un signal de détresse avec sa voisine. Si elle jetait de la vaisselle sur le sol carrelé de son appartement, Véronique, installée à l’étage du dessous, devait appeler la gendarmerie. Depuis trois ans, les nuits n’étaient plus tranquilles sur la colline de Corbara. Dans ce village corse planté face à la mer, les couchers de soleil annonçaient le réveil de la bête. Presque chaque soir, des cris, des menaces, des insultes. Des tomates rangées au mauvais endroit, des assiettes mal essuyées, une tenue qui lui déplaît, et le tyran rugit : « Bonne à rien, tu n’as pas de cerveau ! Sans moi, tu n’existerais pas. »

Le bruit sourd des meubles bousculés, les pleurs silencieux de Julie, la terreur sur son visage au lever du jour, les bleus sur son corps qui tournent au violet, mais son sourire, pourtant, toujours vaillant… Jamais la courageuse n’a osé utiliser le code de survie convenu avec son amie Véronique. Par crainte des représailles, pour ne pas « aggraver » la situation, parce que l’emprise était trop forte, elle s’est tue, longtemps. Les souvenirs du bonheur passé, la naissance des enfants, leur force pour grandir malgré tout, cela donnait une raison de s’accrocher, d’y croire encore, de vivre dans l’espoir. Lui a tout anéanti.

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Julie n’est pas du coin, elle vient du continent, d’une petite ville de la grande banlieue de l’est de Paris, Vaires-sur-Marne. Quand elle naît, en 1984, ses parents veulent l’appeler « Amour », ce sera finalement son deuxième prénom. Son père, employé dans le prêt-à-porter, travaille dans le Sentier ; sa mère est hôtesse de caisse. Il y a un petit frère, Jordan, des oncles et des tantes, beaucoup de cousins, des vacances joyeuses, pas mal de copains. Une enfance gâtée dans une famille unie, un bonheur ordinaire qui ne prépare pas à la banalité du mal de la violence conjugale. Parfois, on en parle au journal télévisé. Mais, dans la France des années 1990, le sujet est méconnu, la prévention inexistante.

La violence, d’abord verbale et psychologique, surgit au moindre faux pas

Lucien Douib, le père de Julie, explique : « Le machisme et la violence dans le couple n’ont jamais fait partie de notre vie, mais ce n’était pas un sujet tabou. Il nous arrivait d’en parler. » Après le lycée, la jeune fille commence des études de biologie, interrompues par un été au bord de la mer, à Calvi, où elle part gagner quelques sous comme serveuse. Dans la joie de ses 20 ans, Julie rencontre Bruno G., un homme de la région, cette Balagne aux vertes vallées d’oliviers bordées de plages et surveillées par des cimes enneigées, un ancien repaire de corsaires. L’homme est de huit ans son aîné, il travaille dans la distribution de spiritueux. La jeune femme s’installe chez lui, à L’Ile-Rousse. Ce devait être temporaire… Elle ne rentrera jamais.

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La résidence de la Mer, à L’Ile-Rousse, où Julie a été tuée. © Eric Hadj / Paris Match

Lucien et son épouse, Violetta, rendent régulièrement visite au couple. Julie et Bruno semblent heureux ; un petit garçon naît en 2008, un second en 2011. Jusque-là, tout va bien. Mais Julie ne travaille pas, sort peu, arrête le sport, voit moins ses amies. Celles que nous rencontrons n’ont jamais visité le domicile du couple. « Il l’interdisait », racontent-elles. Personne ne pénètre l’infernal huis clos domestique où Julie doit tout faire, le ménage, la cuisine, l’éducation des enfants. La violence, d’abord verbale et psychologique, surgit au moindre faux pas. L’isolement et l’humiliation sont les premières armes de celui qui se transforme peu à peu en bourreau. Julie, la jolie, la joyeuse, la douce, n’est dans sa bouche qu’une incapable. Il lui assène une propagande rodée : l’homme domine, la femme obéit. Un terrorisme patriarcal qui réduit Julie à son rôle de mère et de ménagère.

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« Lui, il vivait sa vie de macho, se souvient une proche. Il disparaissait dans la journée sans prévenir. Quand il rentrait le soir, elle devait être présente. Ou sinon… » L’homme a peu d’amis, ce n’est pas un sociable. Ni un ambitieux : il enchaîne les jobs sans lendemain, notamment des postes de saisonnier. Et il se rend dans une salle de tir, pour lequel il détient un port d’arme. Ses parents seraient décédés, ses sœurs, éloignées. Personne, de son côté, pour venir déranger son tête-à-tête avec Julie. Et désormais il refuse aussi de recevoir les Douib. Ceux-ci doivent dormir à l’hôtel lorsqu’ils viennent pour les vacances. Ils voient leur fille et leurs petits-fils à la plage ou au restaurant. « C’était contraignant et désagréable mais nous avions décidé de continuer à venir », raconte Lucien, père aimant, aujourd’hui dévasté et pourtant si digne.

Julie trouve refuge chez ses amis, forcée de laisser ses fils derrière elle mais décidée à se battre

C’est seulement en août 2018 que sa fille lui raconte la vérité, les coups et les hurlements. Un choc. Ce sont ses amies qui ont insisté pour qu’elle en parle à ses parents. Ces femmes en ont trop vu, trop entendu. L’agressivité de Bruno G. s’exprime en public depuis 2017. Julie avait alors trouvé un emploi à mi-temps chez un photographe. Un début d’autonomie qu’il n’a pas supporté. « Il lui prenait le peu qu’elle gagnait. Il devait sentir qu’elle commençait à lui échapper », analyse Véronique. À la maison, rien ne va. Mais Julie lutte. Elle aime créer des bracelets, des boucles d’oreilles, des morceaux d’insouciance qui lui changent les idées. Quand elle tient son étal, il débarque, lui ordonne de « rentrer à la maison » et jette à terre ses créations. « Tu ne vas pas me mettre à la rise, lui lance-t-il en corse. Tu ne vas pas me ridiculiser. » Parfois, elle ose lui répondre dans un filet de voix : « Tu ne vois pas que je n’en peux plus ? »

La ville entend, la ville sait. Les copines lui disent de fuir, de retourner sur le continent et, surtout, de porter plainte. Julie a peur. Pour ses enfants, d’abord ; pour elle, ensuite. Partir lui semble impossible, il a confisqué leurs papiers d’identité. En septembre, il l’expulse de leur appartement en pleine nuit. Une énième fois, celle de trop. Elle n’y retournera plus.

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Lucien Douib, le père de Julie. Après la marche blanche, le 9 mars, il déclare : « J’espère que sa mort fera évoluer les choses. Pour moi, ce sera désormais un combat de tous les jours. » © Eric Hadj / Paris Match

Julie trouve refuge chez ses amis, forcée de laisser ses fils derrière elle mais décidée à se battre. La proie s’échappe, alors son prédateur la suit sans cesse. Un harcèlement méthodique et insupportable. À Françoise, une copine, elle confie : « J’ai peur. Partout où je vais, je le vois. » Fin septembre, à la foire de L’Ile-Rousse, il la tire par les cheveux. Des témoins interviennent. Le lendemain, Lucien, son père, décolle de Paris pour venir la soutenir. Enfin, Julie porte plainte à la gendarmerie pour violences volontaires. Bruno G. est interrogé et placé en garde à vue. Le procureur de la République décide d’instaurer une médiation pénale, pour réconcilier le couple. Une illusion. Julie a rompu. La voilà libre, mais elle n’a jamais été aussi vulnérable. Injustice terrible, elle doit acquérir son indépendance au péril de sa vie, seule face à la bêtise d’un homme furieux et armé. Elle trouve un poste de secrétaire et un appartement, aidée d’une assistante sociale. Sur Facebook, elle écrit cette phrase tirée d’un roman de Virginie Despentes : « Elle savait qu’on se remet de tout. Un peu de traviole, mais on repart. » Julie se bat. Elle dépose une deuxième plainte pour violence, le 8 octobre. L’homme contre-attaque : lui aussi porte plainte. « Il les connaît, les gendarmes, croit savoir un proche. Il a dû leur raconter un beau mensonge. Julie, elle, n’a pas été prise au sérieux. Elle le sentait, elle me l’a dit. »

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La dernière plainte date du 1er mars 2019, deux jours avant la mort de Julie

À l’Ile-Rousse, les langues se délient depuis le drame. La responsabilité collective n’est pas niée, la culpabilité fait baisser les yeux de ceux qui témoignent. La brute aurait déjà exercé sa force sur sa précédente compagne. Une Corse, dont les amis seraient intervenus physiquement pour mettre fin à son calvaire. « Il vaut mieux faire justice soi-même », conclut un commerçant qui connaît bien l’histoire. Julie et son père ont porté plainte quatre fois supplémentaires et déposé plusieurs mains courantes. La dernière date du 1er mars 2019, deux jours avant la mort de Julie. Auditionné, son père raconte les menaces de mort réitérées dont il a été l’objet. « J’ai dit aux gendarmes qu’il avait un pistolet. Je voudrais qu’on m’explique pourquoi rien n’a été fait. Il ne faut plus que ça arrive, il faut écouter les femmes et les protéger », martèle ce père qui, aujourd’hui, se raccroche au combat qu’il compte mener pour prévenir ces crimes.

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En première ligne du cortège, Lucien et Violetta Douib rendent hommage à leur fille. © Eric Hadj / Paris Match

L’arme de Bruno G., pourtant enregistrée dans un fichier consultable par les gendarmes, ne lui a pas été confisquée. Aucune des mesures d’éloignement prévues par le Code pénal n’a été prononcée. Aujourd’hui, les gendarmes refusent de s’exprimer, ainsi que les avocats du meurtrier. Jointe par téléphone, la procureure chargé du dossier déclare : « La victime n’a pas fait de demande d’ordonnance de protection, elle n’a pas parlé de danger. Personne n’a considéré que cet homme était dangereux, son casier était vierge. »

Le dimanche 3 mars au matin, Bruno G. se rend chez Julie, à cette nouvelle adresse qu’elle appelait fièrement « ma maison ». Il a laissé leurs deux garçons à une proche. Que prétexte-t-il pour qu’elle accepte de le faire entrer ? Il tire deux coups de feu. Maryse, la voisine, une amie de Julie, entend et comprend. Elle ouvre sa porte et l’aperçoit. « Il ne m’a rien dit. Il cachait quelque chose dans ses mains, il est reparti. » La vieille dame voit d’abord du sang, puis Julie, allongée sur le sol. Elle a pu entendre ses derniers mots : « Ça y est, il m’a tuée. »

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