Et si l’égalité était le secret du bonheur ?

Et si l’égalité était le secret du bonheur ?

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Pour les problèmes sanitaires et sociaux, les chercheurs ont notamment trouvé un lien significatif avec l’inégalité de revenus. | © Matteo Paganelli/unsplash

Société

Dans un livre passionnant, les chercheurs Kate Pickett et Richard Wilkinson étudient scrupuleusement les méfaits de l’inégalité sur les sociétés. Selon eux, il ne s’agit pas seulement d’une question de justice sociale : l’inégalité est nocive pour le corps comme pour l’esprit.

Il existe un point commun entre le recours à la chirurgie esthétique, l’anxiété sociale, la consommation de stupéfiants, la frénésie de shopping et le mal-être des enfants : la prévalence de tous ces phénomènes augmente avec l’inégalité de revenus, selon la vaste enquête de deux épidémiologistes britanniques, Kate Pickett et Richard Wilkinson. À la fin de leur ouvrage, un tableau sur deux pages énumère « les différents problèmes sanitaires et sociaux pour lesquels les chercheurs ont trouvé un lien significatif avec l’inégalité de revenus ». De la mortalité au narcissisme en passant par les taux d’incarcération, la liste est édifiante. Les deux auteurs abordent une des questions économiques centrales de notre époque, qui sera au cœur du G7 de Biarritz en août prochain, en s’intéressant aux dégâts qu’elle cause sur les corps comme sur les esprits. Leur conclusion est sans appel : tendre vers des sociétés au moins aussi égalitaires que celles des pays scandinaves n’a que des bénéfices.

*«Pour vivre heureux, vivons égaux!», de Kate Pickett et Richard Wilkinson, éd. Les Liens qui Libèrent
« Pour vivre heureux, vivons égaux ! », de Kate Pickett et Richard Wilkinson, éd. Les Liens qui Libèrent ©Les Liens qui Libèrent

Pickett et Wilkinson prennent soin de préciser que leur ouvrage « n’est pas un livre de développement personnel ». Pourtant, à la frontière entre l’épidémiologie, la psychologie, l’économie et la sociologie, les auteurs exposent bon nombre de mécanismes d’aliénation qui empoisonnent les relations sociales. La compétition féroce et la peur du déclassement, promettent-ils, ne sont pas des fatalités. Richard Wilkinson, co-auteur de l’ouvrage de passage à Paris, a répondu aux questions de Paris Match.

Paris Match. Comment faites-vous le lien entre l’inégalité et les problèmes sanitaires et sociaux?
Richard Wilkinson. L’inégalité nous porte à croire que certaines personnes valent bien plus que d’autres. Nous nous jugeons en fonction de notre statut et notre valeur personnelle est rattachée à la richesse perceptible. En nous livrant à ces jugements, nous sommes d’autant plus nerveux d’être jugés à notre tour. On constate ainsi que quand l’inégalité augmente, les niveaux d’endettement suivent. Les gens empruntent pour préserver les apparences. Il faut par ailleurs souligner que dans les sociétés inégalitaires, les pauvres ne sont pas les seuls à souffrir : l’immense majorité de la population est frappée par des taux de violence plus élevés et des indicateurs de santé dégradés. Des collègues de la Harvard School of Public Health considèrent que l’inégalité est un « polluant social ». Elle s’insinue partout, on ne peut y échapper.

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Vous exprimez dans le livre l’idée que la solution à la montée des anxiétés, du stress et des peurs sociales est collective; que la réponse ne se trouve pas simplement dans le développement personnel et dans l’amélioration du soi. Qu’en-est-il?
Tout découle de la façon dont les gens sont évalués. Les inégalités créent des relations entre inférieurs et supérieurs, rendant la classe et le statut plus importants. Tout cela est rattaché à nos inquiétudes sur la perception que les autres ont de nous : pensent-ils que je suis ennuyeux, peu attirant? Chacun de nous fait face à ces craintes. On constate par exemple qu’il y a plus de recours à la chirurgie esthétique ou que les femmes publient des photos plus sexy sur Facebook dans les sociétés les plus inégalitaires. Tous ces doutes intimes, nous les traitons comme s’il s’agissait de faiblesses secrètes et personnelles. Mais il faut prendre conscience que vous aussi, vous en souffrez. Nous l’avons en partage, en réalité. Cela devrait nous unir, pas nous diviser.

« Tout dépend de la façon dont les gens sont évalués. Les inégalités créent des relations entre inférieurs et supérieurs, rendant la classe et le statut plus importants. »

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Que répondez-vous à ceux qui voient dans la compétition sociale et économique le prolongement naturel de l’évolution darwinienne?
Les êtres humains ont deux natures différentes. Nous avons des stratégies sociales de domination, pour tenter d’imposer notre supériorité, pour dédaigner les autres. Mais nous avons aussi des stratégies pour établir des amitiés : nous savons nous faire des amis, souvent parmi ceux qui sont pratiquement nos égaux. Les stratégies de domination viennent des sociétés pré-humaines, des primates. Les stratégies sociales les plus égalitaires sont issues de la période pré-historique. Les sociétés de chasseurs-cueilleurs étaient remarquablement égalitaires. Les preuves montrent que les gens, à cette époque, partageaient la nourriture, échangeaient des cadeaux. C’était très différent des groupes d’animaux organisés autour d’un mâle dominant. Les anthropologues estiment que cette égalité préservait l’autonomie de ces sociétés. Quiconque se montrait dominateur et trop égoïste était moqué, voire ostracisé… ce qui équivalait à une condamnation à mort dans de telles sociétés. Cela forçait les gens à se montrer sociables. Cet environnement est partie intégrante de la façon dont notre psychologie a été modelée par l’évolution. Les partenaires sexuels privilégiés étaient ceux qui se montraient les plus coopératifs.

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©Søren Astrup Jørgensen /Unsplash

« Je n’ai plus de doute : l’inégalité est nuisible à la croissance »

Vous expliquez que les sociétés occidentales riches et inégalitaires sont de fausses méritocraties. Niez-vous que la compétition entre individus puisse jouer un rôle positif?
Autrefois, je ne me prononçais pas sur l’impact des inégalités sur la croissance économique. Aujourd’hui, la Banque mondiale, le FMI et l’OCDE ont tous souligné que l’inégalité affecte négativement la croissance. Elle favorise des périodes d’expansion et de récession, pas une croissance durable. Dans les sociétés les plus inégalitaires, la mobilité sociale est inférieure. Les enfants sont plus fréquemment illettrés. Plus de personnes sont incarcérées, se droguent ou souffrent de troubles mentaux. Et si l’on considère le nombre de brevets déposés, on s’aperçoit que les sociétés les plus égalitaires comptent plus d’inventeurs. Nous pensons que les sociétés inégalitaires gâchent des talents. Aujourd’hui, je n’ai plus de doute : l’inégalité est nuisible à la croissance.

Que répondez-vous aux sceptiques, qui soulignent que la pauvreté a été très sensiblement réduite dans le monde depuis un demi-siècle grâce à la mondialisation?
La croissance économique est très importante dans les pays les plus pauvres car les besoins élémentaires n’y sont pas satisfaits. Dans les pays riches, en revanche, posséder toujours plus n’apporte pas grand-chose. En France ou en Grande-Bretagne, le bonheur, le bien-être ou l’espérance de vie sont déconnectés de la croissance économique. Dans les pays riches, c’est la pauvreté relative qui compte : comment les gens se comparent les uns aux autres. L’ancien Premier ministre britannique, Tony Blair pensait que les inégalités n’avaient plus d’importance, mais c’était une vision très matérialiste. Il a cru que, le niveau de vie des pauvres s’étant accru, la pauvreté n’était plus un problème. C’était ignorer les effets psycho-sociaux. Croire que les inégalités n’importent que si elles aggravent la pauvreté est une vision naïve.

Pensez-vous que l’accumulation du stress et de l’anxiété puisse déboucher sur des manifestations, parfois violentes, comme le mouvement des « Gilets jaunes » en connaît en France?
Il existe quelques études qui suggèrent un lien entre les conflits sociaux et les inégalités. Je crois qu’il est important que les manifestations se déroulent avant qu’il ne soit trop tard. Une inquiétude existe au sujet des États-Unis : sont-ils allés trop loin dans l’inégalité sans que n’éclate un réel conflit social ? La France a peut-être de la chance que la crise se produise maintenant et que la question des inégalités soit débattue. 

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Contre l’explosion des rémunérations, la démocratie dans les entreprises

Quelle est la méthode la plus efficace pour réduire les inégalités selon vous?
Il y a deux stratégies très différentes pour réduire les inégalités. La première, c’est la redistribution des revenus grâce aux taxes et aux transferts sociaux. La seconde, c’est d’avoir des différences de revenu moins importantes avant impôts. Dans les deux cas, cela produit des bienfaits du point de vue social et en matière de santé. Il nous faut affronter la question de l’évasion fiscale et rendre l’impôt plus progressif. Toutefois, la véritable cause de l’accroissement des inégalités est à chercher dans l’explosion des revenus au sommet de la pyramide sociale. Autrefois, la puissance des syndicats pesait comme une contrainte, mais ils ont été affaiblis. Désormais, nous pensons que des formes de démocratie économique, avec une meilleure représentation des salariés et leur participation, sont la solution pour réduire les inégalités de revenus avant impôts. Vous pouvez juger acceptable que votre patron gagne deux ou cinq fois plus que vous, mais il arrive dans de nombreuses entreprises qu’il gagne 300 ou 400 fois plus. Aucun processus démocratique n’aboutirait à un tel résultat !

Quel serait le niveau d’égalité souhaitable?
Nous ne pouvons répondre sur ce point car nous conduisons une étude empirique. Il n’existe pas de société parfaitement égalitaire. Tout ce que nous pouvons dire, c’est qu’il serait bénéfique d’atteindre au moins les niveaux des pays scandinaves. L’écart entre les 20% les plus riches et les 20% les moins riches est moitié moins important dans ces pays qu’aux États-Unis ou au Royaume-Uni. La France est quelque part entre ces deux extrêmes. Peut-être que nous devrions aller plus loin encore que les Scandinaves, mais nous n’avons pas d’élément sur ce qui se produit alors.

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