Paris Match Belgique

Musée Royal de l’Afrique centrale : L’histoire refoulée d’une statuette

Le marchand belge Alexandre Delcommune a volé la "kitumba" à un roi de Boma en 1878. | © Doc/ EO.0.0.7943, collection MRAC Tervuren ; photo Plusj, ©

Société

Le Musée royal de l’Afrique centrale expose une statuette qui fut volée lors d’une tuerie de masse commanditée par des négociants européens dans les environs de Boma (actuelle République Démocratique du Congo). Voici la vraie histoire de la « kitumba de Ne Cuco ». Ignorée du grand public, elle est parfaitement connue à Tervuren depuis très longtemps. Enquête.

Une exposition intitulée « Art sans pareil » est en cours au Musée Royal de l’Afrique centrale (MRAC). Parmi différents objets provenant principalement du Congo, elle propose aux visiteurs d’admirer une intrigante statuette bardée de clous, un « nkisi nkonde ». On l’appellera ici la « kitumba » (statuette) de Ne Cuco, du nom roi de Boma auquel elle fut volée en 1878. Du grand spectacle, exotisme et mystère garanti ! Cela fait longtemps que la recette fonctionne. Dans un texte scientifique publié en 2002, l’historienne de l’art Sabine Cornelis raconte que ce « prestigieux nkondi » connut un immense succès dès sa première présentation au public… C’était en 1885 !

Lors de l’Exposition universelle d’Anvers, la Société royale de Géographie avait reproduit le « sanatorium de Boma » à l’identique et les visiteurs se pressaient pour visiter ses quatre salles contenant divers objets qualifiés de « purement ethnographiques ». Selon Cornelis, cet évènement du temps de Barnum fut haut en couleur : on présenta « des animaux empaillés, des maquettes de bateaux, des cartes géographiques, des vues de Boma, de Banana et de Vivi, les portraits de Massala et de Stanley, des dents d’éléphants et d’hippopotames, ainsi (…) qu’un « grand fétiche de guerre » en bois dont Alexandre Delcommune s’était emparé au Bas-Congo en 1878. » Comment le sieur Delcommune s’est-il « emparé » du « fétiche » ? Ce texte rédigé en 2002 par l’historienne du MRAC ne donne pas d’information sur les circonstances violentes de la collecte.

L’aventure d’un curieux au pays de la ligne claire

Le premier collaborateur du Musée qui posa la question éthique de la possession et de l’exposition d’un tel objet (et de bien d’autres…) s’appelle Boris Wastiau ; plus tard, ce scientifique quitta la Belgique pour mettre son savoir au service du Musée d’ethnographie de Genève dont il est le directeur. En 2005, Wastiau reçut la charge d’organiser un colloque au Musée de Tervuren sur la violence coloniale au Congo. Dans un courriel, il nous a raconté cette aventure d’un curieux au pays de la ligne claire : « Ce colloque de 2005 fut organisé à la demande du directeur du MRAC Guido Gryseels au motif qu’« on pose beaucoup de questions sur le passé colonial et sur les violences au Congo ». Les historien.ne.s du musée, ceux du Conseil scientifique du musée et des universités qui lui sont proches avaient cependant décliné, dixit Monsieur Gryseels, l’invitation à organiser un tel colloque. Je l’ai donc organisé avec le soutien de l’Association belge des Africanistes… »

C’est donc en affrontant des vents contraires que Wastiau s’intéressa de près aux origines problématiques de quelques objets du Musée. Il put ainsi approfondir l’étude d’« histoires difficiles » – le terme est de lui – qu’il avait déjà approchées entre 2000 et 2001 alors qu’il fut le commissaire d’une autre exposition intitulée « Exit Congo Museum ». Cela déboucha sur la rédaction d’un texte au titre sans ambigüité : « La violence dans la collecte des objets » du temps du Congo colonial. Au printemps 2005, Wastiau fit état de ses réflexions et découvertes devant ses collègues « africanistes » réunis à Tervuren. Dans le prolongement de ses précédents travaux, mais aussi de recherches plus anciennes du professeur américain Allen F. Roberts (années ’70 et ’80), il revint sur l’histoire du militaire belge Storms qui fit décapiter le chef Lusinga, lui vola des statuettes (en collection à Tervuren) et ramena le crâne de l’insoumis en Belgique… Restes humains que Wastiau localisera quelques temps plus tard (novembre 2005) au Musée des Sciences naturelles de Bruxelles, sans faire, à l’époque, la publicité de son étonnante découverte.

> Lire aussi : Lusinga… Et 300 autres crânes d’Africains conservés à Bruxelles (partie 2) : Le « pauvre diable » de l’ULB

Le 9 novembre 2005, Boris Wastiau découvre que le crâne de Lusinga est conservé au Musée des sciences naturelles. 4 ans plus tard, une première photo du crâne sera publiée par son collègue Maarten Couttenier en page 107 d’un catalogue d’une expo intitulée « L’homme exotique » qui se tint en Hollande et, pendant quelques semaines d’un été, à Gand… Pas au Musée de Tervuren. Cette publication passa totalement inaperçue et le crâne rejoint son oubliette, sans débat aucun… Jusqu’à la parution de l’enquête de Paris Match Belgique en mars 2018. – Doc

« Guido Gryseels m’a dit qu’un jour il m’expliquerait pourquoi »

Lors du colloque de 2005, Wastiau dit aussi ces quelques mots de la « kitumba » : « L’une des plus célèbres figurines à clous Kongo minkisi du Musée royal de l’Afrique centrale est un butin, un trophée, pris en 1878 par Alexandre Delcommune près du village de Ne Cuco, au Bas-Congo. Les guerriers congolais du chef local l’avaient abandonnée en prenant la fuite après avoir été défaits par les hommes de Delcommune. » Il parla encore d’autres objets, il mentionna les noms de « collecteurs » à l’éthique discutable, souvent des militaires, qui enrichirent les « collections » du MRAC. Mais toutes ces paroles adressées par un spécialiste à d’autres spécialistes ne débouchèrent sur aucun débat public.

Il est vrai que ce colloque « violences coloniales » ne fit l’objet d’aucune conférence de presse et d’aucun communiqué du Musée de Tervuren. « Guido Gryseels m’a dit qu’un jour il m’expliquerait pourquoi », nous écrit Wastiau. De même, les actes du colloque ne furent jamais publiés alors qu’il avait suscité des contributions prestigieuses : Robert Harms (Yale University), David Northrup (Boston College), John Higginson (University of Massachusetts) Nancy Hunt (University of Michigan), Wyatt MacGaffey (Haverford College) Susanne Gehrmann (Humboldt Universität Berlin), John Peffer (University of California, Santa Barbara) Jean Muteba Rahier (Florida International University) Allen F. Roberts, (University of California, Los Angeles).

Last but not least, ce colloque « violences coloniales » de 2005 fut « écrasé » par la concomitance d’une grande exposition : « La Mémoire du Congo, Le temps colonial », organisée par le Musée de Tervuren. À la différence du colloque, l’expo fut hyper promotionnée, hyper médiatisée et accompagnée d’un magnifique catalogue dans lequel on cherchera en vain le début d’un questionnement sur l’origine des objets exposés ou une réflexion sur l’une des « histoires difficiles » racontées par Wastiau. En avril 2005, cette parade officielle fut l’objet d’une carte blanche publiée dans La Libre Belgique par Antoine Tshitungu Kongolo. Le poète interrogeait : « Les historiens belges, en prenant une position de défense de la mémoire de Léopold II, ne versent-ils pas malgré eux dans une historiographie hors de saison ? (…) L’histoire ne souffre-t-elle pas dès lors de servir ce qui lui est le plus objectivement éloigné, c’est-à-dire la politique ? »

Documents réservés, murmures et non-dits

Il ne faut toutefois pas comprendre que le travail de Wastiau fut perdu pour tout le monde. Son exposé qui parlait « d’histoires difficiles » fut communiqué à un certain nombre de collaborateurs du Mrac. « Son manuscrit circulait. Dans nos murs, quelques dix personnes étaient au courant », nous raconte une source au sein de cette institution qui, à certaines heures de sa longue histoire, décidément, ressembla à l’abbaye bénédictine mise en scène par Umberto Eco dans Le nom de la rose. Documents réservés, murmures et non-dits.

En janvier 2009, Wastiau remit le couvert lors de la rencontre annuelle de l’« American Historical Association » à New York. À des collègues scientifiques venus du monde entier, il reparla de Storms, de Lusinga, des statuettes et des crânes, en précisant cette fois que le crâne de Lusinga se trouvait encore conservé au Musée des sciences naturelles à Bruxelles. Il évoqua encore la « kitumba » de Ne Cuco, et d’autres « histoires difficiles ». Mais son discours prononcé en anglais, un quasi copié-collé de l’exposé qu’il avait fait en 2005, ne connut pas plus de publicité que le précédent. Il ne sera finalement publié qu’en 2017 : un texte parmi d’autres, en anglais, noyé dans un ouvrage spécialisé, pour ne pas dire inaccessible, diffusé par une université américaine. Inaudible pour la société belge.

L’histoire de la « kitumba » resta donc discrète. Mais quelques années plus tard, un autre collaborateur « audacieux » du Mrac chercha lui aussi à la mettre en lumière. Anthropologue et historien, Maarten Couttenier est l’auteur d’un ouvrage remarquable sur l’histoire de l’anthropologie physique en Belgique. Entre 2000 et 2004, ses recherches le menèrent lui aussi à s’intéresser l’affrontement entre le chef Lusinga et Storms, à ces crânes ramenés par le militaire en Belgique et par d’autres « collecteurs ». À l’époque, 4 ans de recherches ne lui permirent cependant pas de localiser la présence du crâne de Lusinga au Musée des sciences naturelles de Bruxelles. Sans doute parce que l’histoire des « collectes » de Storms était vraiment « difficile ». Boris Wastiau, le premier « découvreur » du crâne fit ce commentaire, quelques années plus tard : « La localisation de ces crânes avait été tellement invisibilisée que même des recherches doctorales remarquablement approfondies sur l’histoire de l’anthropologie physique belge au musée [de Tervuren] n’avaient pas abouti à leur découverte. »

L’anthropologue Maarten Couttenier a retracé toute l’histoire de la « kitumba » de Ne Cuco et il a complété ses recherches par un séjour d’étude en République Démocratique du Congo. © Ronald Dersin.

3 demandes de restitution

Procédant à des recherches dans les archives, Couttenier a documenté très précisément tout le parcours de la « kitumba » de Ne Cuco. En 2016, il a complété son approche « historiographique » par un séjour d’étude en République Démocratique du Congo. Le 26 juin 2018, l’anthropologue-historien a publié le résultat de ses recherches sur le site d’une revue scientifique. Un texte rédigé en anglais dans lequel il raconte notamment ses rencontres avec des chefs coutumiers et diverses personnalités dans la région de Boma : « La statuette ‘collectée’ par le marchand belge Alexandre Delcommune en 1878 et conservée au MRAC a suscité un débat émotionnel qui a rapidement évolué vers celui de la restitution des collections coloniales. Selon le chef Bakou Kapita Alphonse, les pouvoirs de la kitumba pourraient être ravivés après restitution et l’objet pourraient donc être réutilisés. Il explique que la statue peut parler, bien que seuls les chefs consacrés puissent communiquer avec elle. (…) Des pouvoirs importants sont attribués à la kitumba : elle offre une protection contre les balles en temps de guerre, par exemple, et elle a le pouvoir de rendre un meurtrier sourd, comme l’explique la cheffe Madeleine Tsimba Phambu. »

Ainsi Couttenier revint en Belgique avec des témoignages montrant l’actualité encore prégnante de l’affaire « Delcommune » au Congo, ainsi qu’avec des demandes de restitution de la « kitumba ». Celles-ci succèdent à d’autres demandes de restitution plus anciennes. Comme l’explique l’anthropologue, la statuette fut l’un des 200 items de l’exposition « Art of the Congo » qui sillonna les États-Unis et le Canada entre 1967 et 1969. En 1973, la « kitumba » fut conséquemment inclue dans une demande de restitution portant sur ces 200 pièces, laquelle fut introduite par le dictateur congolais Joseph-Désiré Mobutu. Cependant la toute première demande de restitution fut déjà formulée en 1878 ! Elle fut le fait du roi Ne Cuco lui-même, très peu de temps après le vol…

Des photos prises par Maarten Couttenier lors de son séjour à Boma en 2016. À gauche, le chef Bakou Kapita Alphonse, à droite la cheffe Madeleine Tsimba Phambu. © Maarten Couttenier.

Il ne s’agit pas d’un « trophée de guerre » mais d’un butin

Dans quelles circonstances précises se fit cette spoliation ? Comme le souligne, un article paru récemment dans De Morgen, l’expo en cours au Musée de Tervuren dit peu de choses à ses visiteurs sur cette « histoire difficile ». Dans le livret réalisé en marge d’« Art sans pareil », le MRAC se contente d’indiquer que « ce nkisi nkonde était initialement la propriété de l’un des grands chefs de Boma avec lesquels le gérant de factorerie A. Delcommune fut en conflit : Ne Cuco. L’importance de ce nkisi n’était pas minime. Sa récupération (sic) par les hommes de Delcommune fut presque assimilée par les dirigeants kongo à une prise d’otage. Ne Cuco était d’ailleurs prêt à verser rançon pour le récupérer. » De fait, ce récit est fort court. Celui que l’on proposa au grand public dans le film Totem et Tabou co-produit par le MRAC et la RTBF, à l’occasion de la réouverture du Musée, en décembre 2018 l’était tout autant. Proposant un dévoilement très pudique de l’histoire de l’objet, ce film se contentait de mentionner que « suite à un conflit avec les rois de la Région de Boma, un agent commercial belge, Alexandre Delcommune s’empare (sic) de leur objet ». De plus, dans ce documentaire, l’historienne belge Sarah Van Beurden qualifiait la « kitumba » de « trophée de guerre ».

Voici comment est présentée la statuette dans le livret qui est proposé par le Musée de Tervuren aux visiteurs de l’exposition « Art sans pareil » © Doc.

Il y a quelques jours, nos confrères du Morgen complétaient l’histoire en ces termes : « Alexandre Delcommune, un officier de l’armée coloniale de Léopold II (sic), a attaqué les villages autour de Boma en 1878, la future capitale de l’Etat Libre du Congo. Dans ses mémoires, Delcommune a lui-même décrit comment il a incendié les villages à trois heures du matin et comment il a trouvé la statue dans des buissons après la fuite des villageois. » Cette version de l’histoire est encore trop courte… Surtout, elle est en partiellement erronée. En effet, il n’est pas du tout question dans cette affaire d’une conquête militaire menée par « un officier colonial »… Et il ne saurait être question d’un « trophée de guerre ». Pour l’exprimer d’une manière familière, l’histoire que nous raconte la « kitumba de Ne Cuco » est beaucoup plus « trash ». Cette statuette n’est rien d’autre qu’un « butin » lié à des exactions criminelles commises par des milices privées dans un but de lucre. Dite ainsi l’histoire de l’objet exposé n’est évidemment pas du tout présentable. Mais les faits sont les faits. Malgré les euphémismes et un certain marketing muséal.

La « kitumba » de Ne Cuco est devenue la pièce EO.0.0.7943 de la collection du Musée de Tervuren © Plusj, MRAC Tervuren

Pourquoi ne dit-on pas les choses comme elles sont ?

Cette histoire, on la connaît depuis longtemps à Tervuren et dans nos universités… Au moins depuis 1922, année durant laquelle Alexandre Delcommune livra fièrement ses souvenirs africains dans un livre intitulé Vingt années de vie africaine ; Récits de Voyages, d’Aventures et d’Exploration au Congo Belge, 1874-1893. Alors pourquoi ne dit-on pas les choses comme elles sont ? Pourquoi parle-t-on encore de « trophée de guerre » à propos de cette kitumba ? Pourquoi utilise-t-on encore des mots comme « s’emparer », « collecter », « conflit », « récupération » ? Alors que les vrais mots sont « crime », « humiliation », « spoliation » et « barbarie » ? Pourquoi des « vérités » sont-elles dites, depuis près de vingt ans dans des textes à diffusion restreinte, inaccessibles pour le grand public ? Pourquoi sont-elles anesthésiées par l’utilisation de mots inappropriés ? Il est incroyable que ce soit un article de la presse généraliste – nous sommes en 2019 ! – qui doive mettre en lumière toute la portée des aveux écrits d’Alexandre Delcommune.

Dans ses mémoires, écrites alors qu’il venait d’être fait commandeur de l’Ordre de Léopold, Delcommune ne décrit rien d’autre qu’une expédition punitive commise par des mercenaires mandatés par des négociants en matière premières venus d’Europe. Contrariés dans leur quête de profit, jugeant trop élevés les « droits de passage » réclamés par des chefs locaux, des commerçants européens décidèrent d’imposer leur vision du « libre-échange » par une tuerie de masse, en incendiant des villages et en les pillant. Le contexte dans lequel Delcommune s’empara de la « kitumba » du Né-Cuco, du nom d’un chef qui habitait dans les environs de Boma est donc incontestablement celui d’une « criminalité », voire d’une forme de terrorisme, qui fut le fait de bandits armés. Rien à voir avec une opération militaire impliquant « un officier de l’armée coloniale », rien à voir avec une histoire de soldats qui se seraient battus contre d’autres soldats, ramenant au pays un « trophée de guerre ».

« Cette histoire, on la connaît depuis longtemps à Tervuren et dans nos universités… Au moins depuis 1922, année durant laquelle Alexandre Delcommune livra fièrement ses souvenirs africains dans un livre intitulé « Vingt années de vie africaine ; Récits de Voyages, d’Aventures et d’Exploration au Congo Belge, 1874-1893 » © Doc

« Une aspiration vers l’inconnu me poussait à m’en aller, loin, le plus loin possible »

L’histoire du vol de la « kitumba » prend source dans les « aventures » d’un jeune homme en quête d’adrénaline. Alexandre Delcommune, passionné d’armes à feu, quitte la Belgique en 1874. Dans ses mémoires, il explique ses motivations : « La vie de bureau ne me plaisait pas et allait tout à fait à l’encontre de mon tempérament actif et de mon caractère indépendant. (…) Une aspiration vers l’inconnu me poussait à m’en aller, loin, le plus loin possible. » Le 15 août 1874, le gamin de 18 ans débarque à Saint-Paul de Luanda (actuel Angola). Il a pour ambition de se faire engager par l’une des maisons de commerce européennes installées sur la côte occidentale de l’Afrique.

Il y avait là des portugais, des anglais, des français. « Des vapeurs (…) apportaient des marchandises de valeur, telles que tissus, fils de cuivre, genièvre, etc., et emportaient les produits riches, tels que l’ivoire, le caoutchouc, le café, tabac, etc. Les articles tels que l’eau-de-vie, sel, quincaillerie, faïence, verrerie, poudre, chaux, goudron etc., venaient sur des voiliers, qui chargeaient les arachides, sésame, huile, palmistes, fibres de baobab, minerai de cuivre, etc., c’est-à-dire les produits plus pauvres. (…) Les Européens ne s’occupaient des indigènes que pour leur acheter leurs produits et si parfois, rarement, il se produisait un conflit entre natifs et blancs, il était presque toujours réglé à l’amiable dans des palabres publiques. En somme, le commerçant se contentait de la justice indigène lorsqu’elle ne compromettait pas trop ses intérêts… », écrit Delcommune.

Engagé par la maison française « J. Lasnier-Daumas, Lartigue et Cie », Delcommune travailla dans plusieurs localités, se rapprochant toujours plus de l’embouchure du fleuve Congo. In fine, il s’installa à Boma en octobre 1875. À l’époque, ce territoire était une zone de non-droit où les populations locales étaient sous le joug de sociétés privées européennes toutes puissantes. Delcommune détaille : « Il n’y avait aucun tribunal, ni même de police. Les Européens étaient livrés à eux-mêmes et devaient protéger leurs propriétés et leurs biens contre la convoitise des voleurs. Naturellement, aucune prison n’existait et chaque Européen était libre de punir les délinquants comme il le jugeait. » Ainsi, le marchand belge rend compte d’une sentence infligée à des esclaves dits coupables d’avoir provoqué un incendie criminel : « La bande devait être jugée par un lit de justice composé de tous les représentants des maisons de commerce. Cette réunion eut lieu à Boma. Elle rendit un jugement régulier (sic) qui condamnait à mort tous les coupables, hommes ou femmes, et la sentence fut exécutée immédiatement. On enchaîna tous les incendiaires, au nombre de quinze, qui furent jetés par-dessus bord au milieu du fleuve. »

Alexandre Delcommune ne s’intéressait pas qu’aux statuettes. Une photo prise en 1889. © Doc

Delcommune lui réclame sa fille. C’est une enfant. Elle n’a pas 12 ans

En 1876, Delcommune prend les rênes de la maison française « Daumas-Béraud et Cie », également sise à Boma. Plus autoritaire que le gérant précédent, il entre en conflit avec le « Mambouc » Jouca-Pava. Ce prince est pourtant un interlocuteur obligé. Il représente les rois de Boma qui perçoivent des droits de passage sur les différents produits qui, venant de l’intérieur des terres arrivent vers le comptoir commercial. Mais le jeune homme blanc n’en a cure : le « Mambouc » veut traiter avec lui d’égal à égal et cela ne lui plait pas.

Delcommune écrit : « Il s’appelait Jouca-Pava et avait, paraît-il, une très grande autorité sur ses sujets, dont il était plutôt craint qu’aimé. On racontait de lui des choses extraordinaires. Il passait pour l’un des plus grands guerriers de la contrée, conduisant lui-même ses hommes au feu. Il passait également pour le plus rusé des princes de Boma, et son verbe haut et son éloquence de tribun savaient électriser ses hommes (…) Il était l’égal des rois, mais il était plus redouté qu’eux-mêmes. (…) Le moment était venu pour moi de faire acte d’autorité… ». Un discours qui renvoie de manière saisissante aux écrits d’un autre « collecteur » du Musée de Tervuren. Ceux du militaire Emile Storms relatifs à Lusinga. Ce chef-là avait aussi voulu traiter d’égal à égal avec « l’homme blanc » et cela s’était terminé par son exécution et la disparition des ses villages dans les flammes.

Avec Jouca-Pava, Delcommune ne va pas jusqu’à cette extrémité. Il se contente d’humilier le prince, de réduire son pouvoir à néant. Les mots du marchand belge expriment du racisme, les certitudes imbéciles d’une époque : « J’avais observé, depuis longtemps déjà, que chez ces races primitives, les qualités physiques, telles que force et adresse, avaient une influence énorme sur leur moral et qu’elles excitaient chez elles l’admiration et la crainte. » Possédant des fusils dont ne disposent pas les guerriers de Jouca-Pava, Delcommune se livre à une démonstration de tir dans l’espoir d’intimider le prince jugé trop orgueilleux. C’est sans effet. Alors, le colon lui manque d’égard. Il le provoque. Il prend langue avec les rois de Boma pour le déchoir de ses droits. Le Mambouc se sent insulté. Cela débouche sur un premier affrontement armé. Une toute petite guerre. Très courte. Presqu’une partie de chasse. Winchester à 9 coups contre fusils à pierre. « L’affaire n’avait pas duré un quart d’heure, que tous les hommes de Jouca-Pava repassaient la rivière des crocodiles, laissant plusieurs des leurs sur le terrain », écrit le colon. Delcommune convoque les 9 Rois de Boma; Le « Mambouc » vit alors une scène humiliante, il est forcé de se soumettre. « Jouca-Pava vint s’agenouiller près de moi, me prit la main et la baisa. Ce fut la première fois, mais non la dernière, que je vis un chef nègre accomplir un acte semblable de soumission », se vante le négociant.

Jouca-Pava lui paie un « tribu ». Mais ce n’est pas suffisant. Tout est permis pour l’aventurier. Donc, Delcommune lui réclame sa fille. C’est une enfant. Elle n’a pas 12 ans. L’homme à la Winchester la trouve à son goût : « Femme déjà, elle avait les attaches très fines, les pieds et les mains d’une enfant, une figure pouponne, de grands yeux noirs largement fendus et d’un éclat mouillé de nacre, des dents éblouissantes, un nez petit et plutôt mince, des lèvres un peu charnues, mais sensuelles, en un mot, elle offrait un ensemble charmant. Malgré sa chevelure crépue, c’était une adorable Vénus bronzée, à l’air à la fois timide et capiteux. Elle rougit et baissa les yeux, lorsque, lui passant un collier de corail au cou, j’effleurai sa peau douce et fraîche et lui déclarai, tout en lui caressant le menton, qu’elle était la plus jolie fille que j’eusse jamais vue. Puis, me retournant vers Jouca-Pava, je lui dis brusquement : ‘Tu devrais me la donner pour femme’ ». Le prince lui répond qu’elle était bien trop jeune, qu’il ne peut accéder une telle demande. Mais il n’a plus le droit de ne pas vouloir.

Six mois plus tard, le commerçant obtient ce qu’il veut. Dans ses mémoires, en quelques mots, Delcommune décrit la suite l’existence brisée de cet homme : « Le Mambouc devint morose, hargneux même, et pour comble de malheur, il se mit à boire. » Jouca-Pava, prince déchu, diminué, finit par être assassiné par l’un des siens.

Alexandre Delcommune en 1876. Il a alors 21 ans. – Doc

« Huit résidences royales furent enlevées et incendiées »

Serviteur dévoué de ses patrons français, Delcommune voulut accroître son chiffre d’affaire. C’est ainsi qu’il parvint à détourner vers Boma le grand commerce de caoutchouc et d’ivoire qui, venant de l’intérieur des terres, se dirigeait initialement vers différents comptoirs sur la côte (dans l’actuel Angola et l’actuelle RDC). En 1878, les activités des Européens dans la région étaient florissantes mais une famine avait fortement impacté les populations locales. Les 9 rois de Boma estimèrent alors qu’il fallait réclamer des droits de passage plus importants aux négociants européens dont les caravanes chargées de matières premières passaient sur leurs territoires.

Cela fut jugé comme un crime de lèse-majesté par Delcommune : « Les rois nous firent savoir que l’impôt était trop minime et devait être augmenté de commun accord. Cette proposition fut rejetée de l’avis unanime des représentants des maisons de commerce. Les rois chargèrent nos envoyés de nous dire que la terre leur appartenait, qu’ils étaient seuls maîtres chez eux, que si les blancs n’étaient pas satisfaits, ils n’avaient qu’à s’en retourner d’où ils étaient venus ; qu’ils avaient décidé à l’unanimité d’augmenter les droits de passage, que si les caravanes ne voulaient pas s’exécuter, ils leur défendraient l’accès de leurs terres. C’était, en somme, une déclaration de guerre et chacune des maisons de commerce s’organisa et s’arma de façon à donner aux neufs potentats une leçon exemplaire. » Il fut donc convenu, « les meilleures affaires étant celles que l’on fait soi-même », que nous obligerions les rois de Boma à tenir leurs engagements, ou que nous les punirions nous-mêmes. »

Le négociant raconte que « les préparatifs demandèrent au moins dix jours, car une certaine quantité d’hommes, d’armes et de munitions devaient nous arriver de Banana et de Cabinda, dépôts généraux des maisons principales. La nouvelle de la guerre imminente se répandit avec rapidité dans tout le Bas-Congo. Des Européens, la plupart Portugais, accompagnés d’un certain nombre d’hommes, arrivaient de Banana, Punta da Lenha, Katala, Kissanga, etc. Lorsque les forces furent réunies, elles se composaient de dix-sept Européens et d’environ trois cents hommes, nous les jugeâmes suffisantes. (…) Cette guerre que nous avons faite à regret dura trois jours et huit résidences royales furent enlevées et incendiées ; la neuvième, celle du roi Ne Chuva, s’étendant sur un large et beau plateau non loin de la fameuse île des princes, fut épargnée. Si la banza de ce roi ne subit pas le même sort que les autres, c’est qu’elle ne devait être attaquée que le quatrième jour, et qu’à la fin du troisième les blancs reçurent une ambassade des rois demandant la paix. »

« Dans la poursuite qui eut lieu, mes hommes trouvèrent le grand fétiche de guerre »

Dans d’autres pages, Delcommune détaille les circonstances du vol de la « kitumba » : « Dans le lointain s’entendaient des fusillades nourries indiquant que mes collègues étaient également aux prises avec les villages qu’ils étaient chargés d’attaquer. La position de quelques corps allongés de-ci de-là indiquait que les indigènes avaient été surpris par les clameurs de nos hommes poussées presque simultanément en cinq ou six endroits différents. Elles leur firent croire sans doute qu’ils étaient attaqués par toutes nos forces réunies. De là, débandade générale des guerriers de Ne Cuco. Dans la poursuite qui eut lieu, mes hommes trouvèrent le grand fétiche de guerre, qui avait dû être emporté dès le premier assaut, puis jeté sans doute dans la brousse par ses porteurs, lorsque ceux-ci se virent serrés de près. Ce fétiche était l’une des idoles les plus réputées de toute la contrée. Haut de 1m20 il avait la tête bien proportionnée, très bien sculptée, mais son tronc démesuré empiétait sur la longueur des jambes, et cette disproportion donnait à l’ensemble de l’idole un air grotesque. Le tronc et les bras qui rejoignaient celui-ci à la hauteur des jambes étaient littéralement couverts de clous de toutes formes et de toutes dimensions, de lames de couteaux, de poignards, de petits fétiches, d’anneaux de cuivre rouge et jaune, d’anneaux de fer, d’amulettes. Je connaissais ce fétiche depuis longtemps et je savais la réputation très grande dont il jouissait à vingt ou trente lieues à la ronde. »

En 1883, alors qu’il fut recruté par l’ « Association Internationale Africaine » (AIA), une organisation présidée par le Roi Léopold II, Delcommune fit don de la « kitumba de Né Cuco » à son nouvel employeur. L’AIA disposait d’un petit musée à Bruxelles et c’est donc là que commença l’exposition publique du butin. On l’a vu, deux ans plus tard, lors de l’Exposition Universelle d’Anvers, le « fétiche », baptisé « Makoïe » pour l’occasion, faisait déjà sensation. En 1912, il fut enregistré dans les collections du Musée du Congo, l’ancêtre de l’actuel Mrac. 141 ans après le vol, la kitumba de Ne Cuco, l’item n°7943 de la collection ethnographique du Musée Royal de l’Afrique centrale, est toujours une pièce maitresse dans une immense collection de plusieurs dizaines de milliers d’objets dont l’histoire reste à écrire. Cette statuette a souvent été prêtée pour des expositions qui ont eu lieu dans les quatre coins du monde. Les musées ont parfois de drôles de mœurs. Ils ont aussi des relations : le MRAC précise sur son site internet que l’exposition temporaire « Art sans pareil » a reçu le soutien de Philippe de Moerloose, un homme d’affaire belge bien connu en RDC, qui a fait fructifier ses affaires congolaises sous la présidence de Joseph Kabila.

Ce vendredi 15 mars, à l’initiative de la députée Gwenaëlle Grovonius (PS), la chambre a voté une résolution entérinant le projet de « mettre sur pied un groupe de travail interdisciplinaire composé d’experts belges, européens et africains avec pour mission l’inventaire des biens culturels et patrimoniaux africains conservés actuellement par des musées belges, leurs statuts et les conditions dans lesquelles ils ont été acquis et d’organiser une conférence internationale sur ces questions pour faire avancer le débat, la réflexion et les pistes de solution. »

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