Paris Match Belgique

Morts et vivant : confessions d’un médecin légiste

"La mort ne doit pas rendre malheureux, on n'existe plus, c'est tout" | © ©Belga

Société

Comment vit-on quand on côtoie la mort tous les jours ? Entre sang-froid et mise à mort des clichés, confessions de Philippe Boxho, le directeur de l’Institut médico-légal de Liège qui a fait il y a 26 ans de la mort son métier. 

Philippe Boxho avait choisi la voie de la médecine générale quand le professeur de médecine légale de l’ULg est venu le chercher. « C’était encore possible à l’époque de concilier les deux, alors pendant deux ans, j’ai exercé la médecine légale en parallèle de la médecine générale. Avant de l’abandonner pour me consacrer uniquement à la pratique e la médecine légale : c’est une discipline très variée, qui touche à beaucoup de domaines ».

Sentir, toucher, observer

L’essentiel pour être un bon légiste ? « Il faut se fier à l’observation, au toucher, et à l’odorat. Si il y a des impacts de balles ou des lésions, il faut les voir. Certaines pathologies ou manières de tuer déclenchent une odeur, qu’il faut pouvoir percevoir. C’est une méthode déductive et non inductive : on relève tous les indices que nous livre le corps, et ensuite seulement, on interprète ce qu’on a trouvé ». Un véritable travail de fourmi.

Après l’autopsie, l’équipe qui l’a réalisée recoud le cadavre, par respect pour le mort et pour sa famille – © Belga

Travail minutieux

« C’est un travail très minutieux : on examine le corps de la tête aux pieds, puis des pieds à la tête, le tout sur les deux faces du corps. L’autopsie prend deux heures en moyenne, parce qu’une fois qu’on a fini d’examiner le corps, il faut tout recoudre, par respect pour le mort mais aussi pour sa famille. Si on ne recousait pas, l’autopsie prendrait une cinquantaine de minutes, mais on le fait parce qu’il faut être soigneux et respectueux ».

Médecin et enquêteur

Car la médecine légale est bien plus proche de l’art que de la boucherie. « Quand je reçois des candidatures, je fais passer un examen psychiatrique à tous ceux qui veulent rentrer dans mon service. C’est très important pour moi d’être certain que les candidats ne sont pas motivés par une fascination morbide. je ne veux pas de quelqu’un qui soit séduit par la mort, je veux quelqu’un qui soit séduit par la recherche. C’est devenu une véritable passion pour moi : j’exerce le métier d’enquêteur tout en étant médecin ».

Une autre vie

Et parfois, la ligne entre les deux se brouille. « Quand on est amené à travailler sur une catastrophe, c’est toujours un moment marquant. J’ai été amener à réaliser les autopsies après l’explosion de la rue Léopold, la tuerie de la place Saint-Lambert, ou encore le meurtre de Stacy et Nathalie. Dans des moments pareils, on est complètement investi. Il n’y a plus que ça qui compte, la vie s’arrête, tout s’arrête. Ce sont des missions tentaculaires, et il faut tout donner. On n’a pas le choix, on bascule dans une autre vie ».

© Belga

Vivant

En marge des drames, la mort est le quotidien du Professeur Boxho. De quoi lui donner une autre perspective sur la vie. « Chaque jour, il y a au moins un suicide à Liège. Cela me rappelle que j’ai beaucoup de chance de ne pas être dans cette situation là. La misère humaine peut arriver à n’importe qui, il suffit de déraper. La mort, elle, est inéluctable, et la côtoyer tous les jours me pousse à profiter de la vie tant que je peux le faire ».

Objet de fascination

Et tant qu’à faire, en profiter aussi pour tordre le cou à quelques clichés. « Les gens pensent que les pendus jouissent une dernière fois avant de mourir : c’est faux. Les cheveux et les ongles qui continuent de pousser après la mort ? C’est faux. Tout comme la légende urbaine qui dit qu’on peut survivre plusieurs jours dans un tombeau. La mort fascine, c’est le dernier moment de la vie, et personne n’en est jamais revenu donc cela reste très mystérieux. Mourir, c’est simplement comme s’endormir, mais sans les rêves. Je ne crois pas en la vie après la mort : l’absence de vie, c’est l’absence de vie, simplement. Il ne faut pas être malheureux ou triste : on n’existe tout simplement plus ».

CIM Internet