Quand les antiquités financent la barbarie

Quand les antiquités financent la barbarie

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Une partie du toit du temple de Bêl de Palmyre, reconstitué grâce à l'impression 3D. | © AFP

Société

Daech a multiplié les pillages de notre patrimoine historique commun. En Irak et en Syrie, musées et sites archéologiques ont été saccagés par les djihadistes, d’inestimables chefs-d’œuvre volés pour être revendus et alimenter le terrorisme et élaborer sa communication. De Palmyre au Louvre, de Genève à Montevideo, la chasse aux trésors pour les retrouver est lancée. Elle durera des décennies. La CIA, Interpol, le Louvre… Nous avons interrogé les spécialistes.

« Cette semaine, l’enfer va s’abattre sur Mossoul ! » En juin 2014, Abou Hajar, commandant haut placé de l’organisation État islamique, tout juste capturé, narguait par cette prophétie les agents des services secrets irakiens et de la CIA qui l’interrogeaient. Quarante-huit heures plus tard, le drapeau noir de Daech flottait effectivement sur la deuxième plus grande ville d’Irak. Et la terreur s’y enkystait trois ans durant.

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En fouillant la maison de cet important djihadiste, les militaires irakiens ont mis la main sur 160 clés USB. Rien moins que l’une des plus grandes sources d’informations sur le mouvement islamo-terroriste. Parmi les milliers de données décryptées, les experts ont alors découvert une stupéfiante comptabilité, extrêmement détaillée : Daech avait fait rentrer dans ses caisses 36 millions de dollars provenant de la vente de pièces archéologiques pillées, et ce sur le seul site d’Al-Nabuk, proche des montagnes de Qalamoun situées à l’ouest de Damas, en Syrie. Une manne permettant de lever, d’équiper et d’entretenir une armée de 5 000 hommes. En clair, ces antiquités du sang, arrachées par Daech aux musées et au sol d’Irak et de Syrie, sont ainsi devenues le « deuxième mode de financement de cette organisation terroriste, après les ressources pétrolières », affirme le président-directeur du Louvre, Jean-Luc Martinez, dans un rapport remis au président de la République en novembre 2015.

En 2015, au musée de Mossoul, les djihadistes détruisent des oeuvres millénaires... Le plus souvent, il s’agissait de copies en plâtre.
En 2015, au musée de Mossoul, les djihadistes détruisent des œuvres millénaires… Le plus souvent, il s’agissait de copies en plâtre.©SIPA

De fait, à l’apogée de sa puissance, Daech contrôlait un immense territoire, à cheval sur l’Irak et la Syrie, recouvrant une terre qui se confond avec le patrimoine historique et culturel de l’humanité : celui, d’abord, de la préhistoire, puis de la Mésopotamie, la civilisation sumérienne qui inventa l’écriture cunéiforme voilà cinq mille ans, des empires achéménide, séleucide, parthe, sassanide, de la Syrie romaine précédant l’ère islamique, le califat omeyyade de la période ottomane jusqu’au règne mamelouk irakien. Soit une richesse archéologique phénoménale qui s’étend de 10 000 ans avant Jésus-Christ jusqu’aux années 1830.

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Loin d’être des fous, les fanatiques de Daech ont mis l’exploitation de ces trésors en coupe réglée. « Qu’il s’agisse de fouilles illicites sur des milliers de sites ou du pillage méthodique des musées, les vols d’objets antiques ont été systématiques et massifs, du jamais-vu, constate aujourd’hui Corrado Catesi, qui dirige l’unité de lutte contre le trafic d’œuvres d’art au sein d’Interpol. Le commerce illégal d’antiquités a toujours existé, mais Daech a fait évoluer les filières classiques, qui s’étendent dans le monde entier ».

Base de données d’Interpol des antiquités volées au musée de Mossoul, en Irak.
Base de données d’Interpol des antiquités volées au musée de Mossoul, en Irak.©DR

À l’origine se trouve donc le pillage, méthodique. Parfaitement organisés et portés sur la bureaucratie, les barbares sanguinaires du groupe État islamique sont allés jusqu’à créer leur propre département des antiquités ! Baptisée « Diwan al-Rikaz », cette administration était chargée de délivrer des permis de fouilles contre le versement de dîmes imposées aux fouilleurs. Dès lors, tout y passe : sculptures, statuettes en bronze, figurines en ivoire, mosaïques, tablettes cunéiformes, sceaux, cachets, vases, chapiteaux de colonnes, reliefs votifs en argile ou en marbre, bijoux, monnaies anciennes… « Pour le seul musée d’Idlib, en Syrie, nous avons recensé 9 494 biens culturels d’une valeur inestimable qui ont été volés en mars 2015 », pointe avec précision Corrado Catesi. Toujours en Syrie, à Raqqa, qui fut la capitale autoproclamée de Daech, le musée a été dépouillé de plusieurs centaines de pièces majeures. Interpol en dénombre encore 94 disparues du musée de Mossoul, en Irak. À cette razzia s’ajoutent les excavations sauvages. « Un quart des sites archéologiques syriens ont été pillés », déplore Edouard Planche, en charge du programme de lutte contre le trafic de biens culturels auprès de l’Unesco.

Tout aussi grave, les fouilles illégales s’accompagnent de destructions irréversibles. « Des photos satellites de sites archéologiques font apparaître un sol devenu un véritable gruyère », confirme Peter Keller, directeur général du Conseil international des musées (l’Icom, selon son acronyme anglo-saxon). Les sites sont désormais méconnaissables, ravagés. Outre la disparition de trésors exceptionnels, tels de sublimes bas-reliefs funéraires de Palmyre, tronçonnés à la scie, ce saccage systématique est un crève-cœur pour les archéologues et les scientifiques. « Lorsqu’une pièce est extraite d’un site de fouilles sans méthode rigoureuse, son environnement est détruit. L’objet en question se trouve coupé de son contexte. Il est alors impossible pour un spécialiste de reconstituer son histoire », explique avec la force de l’expérience Marielle Pic, directrice du département des Antiquités orientales du Louvre, elle-même archéologue.

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A la fois enjeu de pouvoir et enjeu financier, Daech a occupé Palmyre pendant dix mois et sécurisé son trésor de guerre, que les militaires russes ont dû déminer à la libération de la ville.
À la fois enjeu de pouvoir et enjeu financier, Daech a occupé Palmyre pendant dix mois et sécurisé son trésor de guerre, que les militaires russes ont dû déminer à la libération de la ville. ©Sputnik

Nous la retrouvons un soir dans la splendeur du plus grand musée du monde. Jamais elle ne se lasse de contempler ces imposants taureaux ailés à tête humaine arborant une barbe bouclée qui veillaient sur l’entrée des palais et des cités de Mésopotamie. La conservatrice se souvient encore avec effarement des images de la destruction de ces sculptures monumentales par les djihadistes armés de masses, début 2015. « Nous étions stupéfaits, tétanisés en regardant ce désastre. Daech voyait dans ces sculptures des idoles qu’il fallait réduire en miettes ». Ces images ont fait le tour du monde. Mais à y regarder de plus près, les experts ont remarqué une audacieuse mise en scène. « La plupart des statues délibérément brisées dans les musées étaient… des copies, des reconstitutions en plâtre, révèle Marielle Pic. Il s’agissait d’une pure opération de propagande pour Daech ». Ils envoyaient ainsi un message politique : éradication du passé, de la Mésopotamie millénaire, place au califat de l’État islamique renouant avec un âge d’or fantasmé de l’islam. Pendant que l’organe de communication de Daech filmait ces mises en scène, son « département des antiquités », lui, faisait main basse sur des trésors immémoriaux. Prochaine étape : les vendre.

« Les grandes pièces, de qualité muséale. Celles-ci peuvent être volées sur commande de collectionneurs fortunés.« 

Depuis son poste de vigie à Interpol, Corrado Catesi a identifié plusieurs marchés pour ces œuvres : « Tout d’abord, les grandes pièces, de qualité muséale. Celles-ci peuvent être volées sur commande de collectionneurs fortunés. Ce sont les plus difficiles à faire sortir d’Irak ou de Syrie et, surtout, à faire réapparaître sur le marché légal. On trouve également pléthore d’objets plus modestes, lampes à huile ou pièces de monnaies anciennes par exemple, qui s’échangent même pour une centaine d’euros sur des sites Internet de vente aux enchères ! » Avant d’arriver entre les mains de leurs très peu regardants nouveaux propriétaires, ces antiquités entreprennent de longs périples. Pour la sortie des pays dits « sources », plusieurs maillons faibles ont été identifiés, « au Liban la plaine de la Beqaa, qui jouxte la Syrie, déjà haut lieu du trafic de stupéfiants, voit désormais passer des pièces archéologiques volées. La très longue frontière avec la Turquie est également poreuse », cite Edouard Planche de l’Unesco.

Le musée de Palmyre tel que découvert après l’évacuation de Daech, en mars 2016.
Le musée de Palmyre tel que découvert après l’évacuation de Daech, en mars 2016.©SIPA

 

Certes, les autorités locales ont été alertées et sensibilisées. Ainsi, l’Icom a réalisé et largement diffusé des « listes rouges » d’objets particulièrement vulnérables. Cet outil permet de montrer, concrètement, quelles sont les œuvres les plus exposées au trafic, pour lesquelles il existe une demande. Les policiers ou douaniers, qui n’ont pas toujours une connaissance de ce domaine, peuvent intercepter aux frontières des objets à la provenance douteuse. Les listes rouges de l’Icom, tout comme la base de données des œuvres d’art volées, mise à jour par Interpol, ont démontré leur utilité, en dépit d’une corruption endémique, devenue véritable sport national aux douanes de certains pays. De surcroît, les trafiquants s’avèrent particulièrement retors. Illustration : à l’été 2018, quelque 300 pièces archéologiques volées ont été identifiées et bloquées à Montevideo. À la grande stupeur des policiers de la capitale uruguayenne, trois d’entre elles provenaient du célèbre site de… Palmyre. Brouiller les pistes est tout un art. Yannick Lintz, directrice du département des Arts de l’islam du Louvre, raconte une autre pérégrination improbable : « Cette fois, des objets subtilisés en Syrie ont été interceptés à l’aéroport de Roissy, en provenance de Beyrouth et à destination de Bangkok. Sur les caisses, la marchandise était présentée comme des décorations de jardin ».
Avec des cordages et des muscles, on improvise des poulies pour évacuer les joyaux rescapés.
Avec des cordages et des muscles, on improvise des poulies pour évacuer les joyaux rescapés.©SIPA

Pour tenter d’enrayer le trafic, il existe une panoplie aussi complète que complexe de législations nationales, de conventions internationales et même de résolutions du Conseil de sécurité de l’Onu relatives au financement du terrorisme par ce biais, la dernière en date ayant été adoptée en 2017. Mais la rigueur juridique se fracasse souvent sur la réalité. L’un des textes majeurs dans ce domaine, la convention de l’Unesco de 1970, dédiée à la protection du patrimoine, ratifiée par de nombreux États, est censée interdire l’exportation de pièces archéologiques mises au jour après son entrée en vigueur. Louable intention. Mais, pour qui connaît l’Orient, ses charmes et ses délices, c’est un secret de Polichinelle que des objets antiques s’échangent communément sous le manteau dans quelque officine des souks du Caire ou des marchés de Beyrouth. À la plus grande satisfaction de l’acquéreur et du collectionneur étranger, ces pièces sont par bonheur accompagnées de factures opportunément datées de 1969 ou 1968… soit avant l’interdiction de sortie du territoire édictée par la Convention de 1970. Ces papiers sont bien sûr des faux, trafiqués dans une arrière-boutique, mais qui constituent de précieux sésames pour la circulation des œuvres en toute légalité.

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Les plus belles pièces, volées aux musées sont parfois connues et répertoriées. Impossible de les faire apparaître au grand jour

Une fois sorties de leur pays d’origine, les antiquités entreprennent une longue odyssée. L’objectif des trafiquants est d’inventer un pedigree pour chaque pièce afin de lui donner une provenance, une apparence de légalité, de le « blanchir ». Ainsi, au passage d’une frontière, de nouveaux documents viennent enrichir l’histoire et le parcours de l’objet. Et à ce jeu, des failles législatives européennes s’avèrent bien utiles. De longue date, la Belgique est une plaque tournante du marché de l’art international. On y dénombre autant d’antiquaires que de sortes de chocolats. Et pour cause. Outre-Quiévrain, le recel d’objet volé est considéré comme un délit instantané, prescrit au bout de cinq ans. Au terme de cette période, le détenteur d’une pièce volée en devient légitimement propriétaire et ne peut plus être poursuivi ! Un avantage bien utile aux bandits de l’art. Car en France, le recel est un délit continu, sa prescription de trois ans ne débute qu’à la découverte de l’objet.

Concrètement, il suffit de laisser dormir une antiquité pillée durant cinq ans sur le territoire belge pour la « blanchir ». Autre opportunité, le port franc de Genève, premier au monde du genre, véritable caverne d’Ali Baba dans laquelle sont stockées plus d’un million d’œuvres d’art. Sur le marché mondial, les pièces de très haute valeur doivent pouvoir être entreposées, conservées, expertisées et ce en toute sécurité et confidentialité. Au sein du port franc de Genève, les marchandises transitent sans être soumises aux droits de douane, de TVA d’importation, de paiement de caution. Juridiquement, le site est implanté avant la frontière douanière du pays, comme si ces marchandises ne se trouvaient pas en Suisse. Les œuvres peuvent y être gardées, revendues à l’abri des regards indiscrets. Les autorités helvétiques ont renforcé les contrôles douaniers du port franc. Mais le flou artistique y perdure et a de beaux jours devant lui.

Marielle Pic, directrice du département des Antiquités orientales du Louvre (à g.), et Yannick Lintz, directrice de celui des Arts de l’Islam. Elles savent déceler les copies.
Marielle Pic, directrice du département des Antiquités orientales du Louvre (à g.), et Yannick Lintz, directrice de celui des Arts de l’Islam. Elles savent déceler les copies.©Kasia WANDYCZ/PARIS MATCH

Car le trafic des antiquités du sang, qui a grassement alimenté les caisses de Daech, permettant à l’organisation d’imposer la terreur sur son califat et de fomenter des attentats à l’étranger, va se prolonger durant des années, voire des décennies. Les plus belles pièces, volées aux musées sont parfois connues et répertoriées. Impossible de les faire apparaître au grand jour lors d’une vente aux enchères ou dans la vitrine d’un antiquaire cossu. Ces trésors sont donc pour l’heure remisés au port franc de Genève, dans celui de Singapour ou dans la salle des coffres de grandes banques, à New York ou Paris. Ils y resteront un an, dix ans ou plus, le temps de se faire oublier. Puis le chef-d’œuvre apparaîtra dans un catalogue de vente, en Asie ou à Monaco, accompagné d’une documentation attestant d’une provenance fictive mais légale. Dans le milieu très fermé et feutré du marché de l’art, certains noms circulent. Tel celui d’un antiquaire d’origine libanaise, propriétaire d’une galerie parisienne de la rive gauche, qui serait également un intermédiaire très actif dans le transit et la revente de pièces venues du Levant, sentant le soufre et passées par les griffes de l’organisation État islamique…

Au Moyen-Orient, des artistes de grand talent sont capables de réaliser des copies d’antiquités d’une qualité époustouflante

Dans cet univers interlope mêlant terroristes, trafiquants et amateurs d’art, un sujet est encore plus sensible : celui des faux. « Au Moyen-Orient, des artistes de grand talent sont capables de réaliser des copies d’antiquités d’une qualité époustouflante », s’amuse Marielle Pic. Tout le monde n’a pas l’œil expert d’une éminente conservatrice du Louvre. « Il est parfois difficile de déterminer avec certitude que telle ou telle pièce est un faux », confie-t-elle encore. Un amateur, même éclairé, pourrait s’y laisser prendre. Et Daech l’a très vite compris. Sous sa férule, la production de fausses œuvres n’a jamais cessé, bien au contraire. L’été dernier, deux saisies d’antiquités à la provenance douteuse ont été effectuées aux frontières de Turquie et du Liban. « Dans le premier cas, un tiers des objets étaient des faux et dans la deuxième saisie près de 90 % ! » rapporte Interpol. L’intérêt du procédé est double : vendre à prix d’or comme un précieux témoignage de l’histoire mésopotamienne une statuette façonnée trois semaines plus tôt dans un faubourg de Raqqa ; ou déjouer la vigilance des douaniers en noyant des œuvres authentiques au milieu de copies, présentées comme telles, et qui peuvent naturellement, à ce titre, être exportées en toute légalité. D’authentiques antiquités volées côtoient donc possiblement autant de faux. Mais qu’importe, car il existe une loi d’airain bien connue du marché de l’art : quitte à se bercer d’illusions, un collectionneur préférera toujours s’offrir un joli mensonge qu’une terne vérité.

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