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Melinda Gates : « Je crois en la justice sociale »

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"80 % des femmes finissent par quitter leur job quand elles sont victimes de harcèlement sexuel". | © EPA

Société

Melinda Gates, la femme du fondateur de Microsoft milite pour la parité hommes-femmes. Elle le proclame dans son dernier livre.

Paris Match. Votre livre est une ode à la parité hommes-femmes. Comment ça marche entre Bill et Melinda Gates, à la maison ?
Melinda Gates. Il vous dirait probablement que j’ai tendance à m’opposer un peu trop souvent à lui… Il est arrivé des moments où je me sentais mal à l’aise d’être la femme du patron. C’est la raison pour laquelle nous ne nous sommes mariés qu’au bout de sept ans. Mais Bill est féministe, comme moi. Il a été élevé par une mère qui travaillait, et sa grand-mère maternelle avait étudié à l’université, à une époque où peu de femmes y accédaient. À la naissance de notre premier enfant, quand je lui ai annoncé que je voulais arrêter de travailler, il s’est inquiété pour moi, car il savait à quel point je m’étais épanouie dans ma carrière…

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À la maison, c’est lui qui fait la vaisselle ?
Non ! Mais, autrefois, il emmenait notre aînée, Jennifer, à l’école maternelle qui se trouvait loin de chez nous. Je lui avais dit : “Je n’en peux plus de ces trajets” et il s’est proposé de me remplacer deux fois par semaine, pour avoir le temps de parler avec elle. Très vite, j’ai remarqué qu’il y avait de plus en plus de pères qui accompagnaient leurs enfants à l’école. Quelqu’un m’a expliqué que lorsque les autres mères ont vu Bill conduire sa fille, beaucoup ont dit à leur mari : “Si Bill Gates le fait, tu peux le faire aussi.”

Le Bill Gates que vous décrivez dans votre livre n’est pas celui qu’on croyait connaître…
Je ne serais jamais tombée amoureuse de lui s’il n’avait pas eu un cœur énorme. Je m’en suis rendu compte dès le premier jour. Il m’a parlé de ses parents et de son cousin mort du virus du sida, ce qui était particulièrement tabou à l’époque. J’ai été touchée par sa sensibilité. Quand il dirigeait Microsoft, il n’était pas tendre, mais je l’ai vu pleurer à plusieurs reprises, en particulier quand il est allé visiter un hôpital de tuberculeux en Afrique du Sud. Aujourd’hui encore, ce souvenir le hante.

« L’Église catholique souffre de ne pas avoir de femmes prêtres« 

Vous avez tout : fortune, famille unie, mari qui accompagne les enfants à l’école… Pourquoi faites-vous de l’humanitaire ?
Je crois en la justice sociale et ça tient beaucoup à ma foi catholique. Je suis pratiquante, même si je ne vais pas à la messe tous les dimanches. J’ai été élevée chez les sœurs, dans un collège de jeunes filles à Dallas, et ça m’a beaucoup marquée. Gamine, j’ai fait du volontariat dans les hôpitaux, les écoles ou au tribunal. Je n’ai pas oublié que je venais de la classe moyenne. Gaspiller l’argent, très peu pour moi ! Quand Bill et moi avons emménagé dans cette énorme maison qu’il a fait construire, je me sentais mal à l’aise. Ce n’était pas moi. À part pour les chaussures et les sacs à main, je n’ai jamais eu de goûts de luxe. Nos enfants sont pareils. Ils ont passé beaucoup de temps en Afrique. Ils savent qu’une grande partie de la fortune familiale leur échappera, et ça leur va très bien.

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Être catholique ne vous empêche pas d’être très critique par rapport au Vatican, auquel vous reprochez un “déficit d’empathie”…
L’Église catholique souffre de ne pas avoir de femmes prêtres. Les hommes qui dirigent l’Église ne connaissent rien aux besoins des femmes. Ce qui explique beaucoup de rigidités, notamment au niveau du planning familial. Ce n’est pas un hasard si Bill et moi avons eu un enfant tous les trois ans. C’était planifié. La contraception est essentielle pour les femmes.

« Les femmes doutent d’elles-mêmes ; 80 % d’entre elles finissent par quitter leur job quand elles sont victimes de harcèlement sexuel« 

Vous avez travaillé dans l’informatique, milieu dominé par les hommes. Avez-vous été victime de harcèlement sexuel ?
Au bureau ou en voyage d’affaires, il m’est arrivé de me trouver dans des situations inappropriées. Mais j’ai pu m’en sortir très vite et, surtout, en parler immédiatement à une amie, ce qui est crucial. Si vous attendez, vous finissez par culpabiliser. Vous vous demandez si vous êtes à l’origine d’une “incompréhension”, comme si vous aviez fait quelque chose de mal, ce qui est ridicule. Les femmes doutent d’elles-mêmes ; 80 % d’entre elles finissent par quitter leur job quand elles sont victimes de harcèlement sexuel.

Pensez-vous qu’un jour la parité hommes-femmes s’imposera ?
Oui. Et je suis particulièrement fière de Patricia, agricultrice du Malawi. Selon la tradition locale, elle était soumise à son mari, lequel a participé à un programme que nous finançons et a réalisé à quel point il avait tout intérêt à “émanciper” son épouse. Désormais libre de toute entrave, Patricia nourrit non seulement sa famille, mais aussi son village et au-delà. Ce mouvement, je le vois partout. Dans les pays pauvres comme aux États-Unis, où les femmes ont pris le pouvoir dans les médias. Elles sont encore trop minoritaires dans des domaines stratégiques comme la finance – l’argent, c’est le pouvoir – ou la technologie – qui fait évoluer les sociétés. Mais mon livre sert à ça : susciter des vocations.

« Prendre son envol », par Melinda Gates, éd. Michel Lafon.

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