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Meurtre de Julie Van Espen : Pourquoi la justice est sur la sellette

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Le corps de l’étudiante de 23 ans, Julie Van Espen, a été découvert lundi dans le canal Albert à Merksem. | © BELGA PHOTO JONAS VAN BOXEL

Société

Le meurtre de Julie Van Espen aurait-il pu être évité ? Alors que le suspect est passé aux aveux pour l’assassinat de cette étudiante de 23 ans à Anvers, la justice est elle aussi pointée du doigt.

Update : Cet article a été mis à jour avec les dernières déclarations du tribunal correctionnel anversois et les aveux du suspect.

Elle était portée disparue depuis samedi 4 mai à Anvers. Deux jours plus tard, son corps sans vie a été découvert dans le canal Albert à Merksem. Julie Van Espen avait 23 ans. Alors que la Belgique est encore sous le choc et envoie ses condoléances à la famille, un suspect a rapidement été interpellé. Qualifié d’abord de « témoin » par la police fédérale, l’homme de 39 ans, repéré grâce aux caméras de surveillance, a reconnu mardi être le responsable des faits et a été placé sous mandat d’arrêt par un juge d’instruction. Il comparaîtra vendredi devant la chambre du conseil.

Le suspect, Steve B., n’est pas inconnu de la justice, indiquent plusieurs médias. L’Anversois avait déjà été condamné pour viol à quatre ans de prison en première instance, mais cette condamnation n’a pas été suivie de son arrestation immédiate et la procédure en appel traînait, a regretté hier le ministre de la Justice Koen Geens, interrogé sur la VRT. En 2016, le suspect a en effet commis un vol avec violence et un viol pour lesquels il a fait deux mois et demi de détention préventive, rapporte Le Soir. Au moment du renvoi de l’affaire par la chambre du conseil vers le tribunal correctionnel, début 2017, la chambre du conseil a décidé de le relâcher sous conditions, dans l’attente de son procès, avant d’être condamné à quatre ans de prison par le tribunal correctionnel d’Anvers. « L’arrestation immédiate de l’individu, requise par le parquet, n’avait pas été prononcée par le tribunal. L’homme a fait appel et son dossier a été examiné en mai 2018 par la cour d’appel d’Anvers. À cette audience, l’agenda des conclusions avait été porté à novembre 2018. À cette date, l’affaire a toutefois été postposée pour une durée indéterminée. La dernière condamnation n’est donc pas encore définitive et ne peut donc pas encore être exécutée », expliquait lundi le cabinet de Koen Geens, cité par le quotidien belge.

« Je savais qu’un jour mon fils tuerait quelqu’un »

Dans les colonnes du Nieuswblad, le père légal, et non biologique, de Steve B. explique avoir alerté le parquet et les psychiatres que son fils était dangereux. « Je suis dévasté. Je savais qu’un jour mon fils tuerait quelqu’un. J’avais prévenu tout le monde, du procureur au psychiatre. Mais ils l’ont laissé en liberté… ». Celui qui a coupé les ponts avec son fils il y a plusieurs années poursuit : « Ce que j’entends maintenant est horrible. Pour la famille de cette fille, pour ses amis, pour tout le monde. Mais je ne peux pas dire que les nouvelles me surprennent. Steve a été condamné à plusieurs reprises », dont deux fois pour viol. Le père du suspect accuse ensuite la justice et les psychiatres d’être responsable de la mort de Julie Van Espen.

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© BELGA PHOTO JONAS ROOSENS

Mêmes accusations de la part de Jean-Denis Lejeune. Sur Facebook, le père de Julie, l’une des victimes de Marc Dutroux, a ouvertement critiqué le système judiciaire belge. « Et encore une victime à cause d’une Justice belge qui a encore failli », lance-t-il avant de détailler le lourd passé judiciaire du suspect. « J’aimerais qu’on explique au peuple belge pourquoi cette lenteur dans le traitement de son dossier. Manque de moyens au niveau des tribunaux ? Textes de loi non adaptés ? Laxisme ? », écrit-il avant de prédire d’autres « drames similaires » si rien ne change.

Pourquoi était-il en liberté ?

Au gouvernement, c’est l’incompréhension. La ministre du Budget, Sophie Wilmès (MR), a déclaré mardi ne pas comprendre que l’homme « n’ait pas été privé de liberté immédiatement » lorsqu’il a été condamné pour viol à quatre ans de prison en première instance. « Ce n’est pas mon rôle de donner mon avis sur le jugement de la justice, mais c’est clair que ça pose question », a commenté la libérale sur les ondes de La Première. Koen Geens dit aussi éprouver des difficultés à comprendre pourquoi le suspect était en liberté, mais « ce n’est pas parce que je ne comprends pas que je ne dois pas l’accepter, en tant que ministre de la Justice dans un État de droit ».

Sophie Wilmès a rappelé que la possibilité de juger des faits par un seul juge, au lieu de trois, a été mise en place sous cette législature par le ministre de la Justice, Koen Geens. « Le système n’a pas été adopté à Anvers, aggravant le problème de l’engorgement », a-t-elle pointé, se demandant pourquoi cette possibilité n’avait pas été appréhendée. Interrogée sur les manques de moyens épinglés par de nombreux acteurs de la Justice, la ministre a plaidé pour qu’une cartographie détaillée du secteur soit effectuée afin d’objectiver la charge de travail. « Il faut d’abord faire une analyse précise et voir la justice sous la loupe de l’efficience. Après on verra s’il faut réinjecter du budget », a-t-elle déclaré, tout en précisant qu’il n’y avait pas de tabou à réévaluer les besoins de la justice.

Le tribunal correctionnel se justifie

Le tribunal correctionnel d’Anvers dit « comprendre la consternation », mais justifie sa décision de ne pas avoir suivi le ministère public. « L’article 33, alinéa 2, de la loi relative à la détention provisoire ne permet une arrestation immédiate que lorsqu’il existe un doute sur l’intention de l’intéressé de se soustraire à l’exécution de sa peine. Il s’agit d’un critère légal que le tribunal doit respecter. Le risque de récidive, la gravité des faits, la lourdeur de la peine, etc. ne constituent pas un motif juridique légitimant une arrestation immédiate », argue-t-il dans un communiqué cité par Belga.

« Dans ce cas précis, l’intéressé avait déjà été libéré depuis plus de quatre mois, il s’était à chaque fois présenté dans le cadre de la procédure, il disposait d’une adresse permanente et d’un rapport favorable dressé par une maison de justice sur le suivi de ses conditions de libération », ajoute l’instance. Au vu de ces circonstances, le tribunal a estimé qu’il n’existait pas de risque que Steve B. tente de se soustraire à sa peine et n’a pas ordonné son arrestation immédiate.

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