Arabie saoudite : L’application pour surveiller les femmes que Apple et Google refusent de supprimer

Arabie saoudite : L’application pour surveiller les femmes que Apple et Google refusent de supprimer

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Deux Saoudiennes prennent une photo à Jeddah, en Arabie saoudite. | © Oliver Weiken/dpa

Société

Hébergée par Apple et Google, une application saoudienne permettant de contrôler les femmes au doigt et à l’oeil est sous le feu des critiques depuis le mois de février. Human Rights Watch invite une nouvelle fois les deux sociétés à s’exprimer contre ce système qui va à l’encontre des droits des femmes.

En dépit d’une série de réformes, dont celle qui permet aux Saoudiennes de conduire depuis juin 2018, l’Arabie Saoudite accorde toujours peu de droits aux femmes. Alors qu’elles ne peuvent ni étudier, ni travailler, ni se marier, ni choisir leur lieu de résidence sans l’autorisation d’un tuteur, une application permet aux hommes de surveiller encore un peu plus leus déplacements, parmi d’autres fonctionnalités. Intitulée Absher – un nom tiré d’une expression du dialecte local qui peut être traduite par « à vos ordres » –, cette app a été lancée en 2015 par le gouvernement saoudien et comptait en février 11 millions d’utilisateurs dans le Royaume, soit près de la moitié de la population.

Si ce nombre parait impressionant, c’est parce que Absher se présente avant tout comme un portail de services, permettant à tous les habitants, hommes ou femmes, d’effectuer une série de tâches administratives. Mais, selon Human Rights Watch, cette application permet également aux tuteurs masculins – généralement un père, un mari, un frère ou même un fils – de contrôler les voyages des Saoudiennes à l’étranger, et aux employeurs de travailleuses migrantes originaires d’un autre pays d’exercer un tel contrôle. Les femmes saoudiennes n’ayant pas le droit de voyager seules, Absher permet aux hommes d’enregistrer le numéro de passeport de la femme dont ils ont la charge afin de surveiller ses déplacements. Lorsqu’une l’une d’entre elles s’identifie auprès des autorités, dans un aéroport ou à un poste-frontière, son « gardien » peut être prévenu de sa localisation par SMS et tous ses déplacements sont enregistrés sur l’application. L’homme peut ainsi décider « combien de voyages une femme peut effectuer, pour combien de temps, quels aéroports elle peut emprunter et révoquer ces autorisations à tout moment, d’un simple clic », confie L’Express.

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« L’application mobile Absher est un outil moderne au service d’un système archaïque et répressif conçu pour contrôler les femmes », a déclaré Rothna Begum, chercheuse senior auprès de la division Droits des femmes à Human Rights Watch. « L’Arabie saoudite devrait mettre fin à l’obligation humiliante et discriminatoire imposée aux femmes qui doivent obtenir la permission d’un tuteur masculin avant de pouvoir voyager à l’étranger. »

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Le porte-parole du Ministère de l’Intérieur défend l’application qui permet à « tous les membres de la société (…) dont les femmes, les personnes âgées et les personnes aux besoins spécifiques » de bénéficier de « plus de 160 services différents », le 19 février dernier. © FAYEZ NURELDINE / AFP

Chez Apple et Google, toujours aucune action

En février, Apple et Google avaient déjà été soumis à une pression publique intense pour supprimer cette application controversée, hébergée sur leurs plateformes. « Les sociétés américaines ne devraient pas faciliter le patriarcat du gouvernement saoudien en permettant aux hommes saoudiens de contrôler les membres de leur famille à partir de leurs smartphones », avait écrit le sénateur démocrate Ron Wyden dans une lettre adressée aux deux géants de la technologie. Interrogé par NPR, le PDG d’Apple, Tim Cook, avait alors expliqué qu’il n’était « pas au courant », mais qu’il allait « regarder de quoi il retourne ». Google a déclaré au New York Times qu’il ferait de même.

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Vu le communiqué de Human Rights Watch publié ce 6 mai, les deux géants n’ont pas agi. Sur Apple Store, l’application était encore disponible ce mardi. L’organisation des droits humains leur demandent d’ailleurs de mettre à jour leurs conditions de service pour interdire les applications conçues de manière à violer certains droits et de publiquement appeler l’Arabie saoudite à mettre fin au système de tutelle masculine.

Soif de liberté

En Arabie saoudite, les femmes sont contraintes tout au long de leur vie d’avoir un « tuteur » masculin. Cette obligation les empêche de trouver un emploi et d’accéder aux soins, et accentue les difficultés des femmes victimes de violences conjugales, qui cherchent à échapper à ces abus. Face à l’un des pays les plus patriarcaux au monde, certaines tentent de prendre leur liberté, en fuguant au risque de leur vie. En janvier, l’appel à l’aide sur Twitter de la Saoudienne de 18 ans Rahaf Mohammed al-Qunun, depuis l’aéroport de Bangkok, avait provoqué une mobilisation internationale exceptionnelle. « Je cours un vrai danger car l’ambassade saoudienne essaie de me forcer à retourner en Arabie saoudite alors que je suis à l’aéroport en attendant mon deuxième vol », avait-elle confié, craignant la prison voire pire pour avoir fui sa famille. « Je veux être libre de pouvoir étudier et travailler comme je le veux », avait expliqué la jeune femme à la BBC. Quelques jours après son message d’alerte, Rahaf Mohammed al-Qunun s’envolait pour le Canada, qui lui a accordé l’asile. Si cette histoire a eu une fin heureuse, elle n’a fait que mettre en lumière le sort de milliers d’autres, sous tutelle masculine et dont leur soif de liberté pourrait mettre leur vie en péril.

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