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Mexique, le cimetière des journalistes

Reporters sans Frontières a estimé que le Mexique était le pays le plus dangereux d'Amérique latine pour exercer le métier de journaliste. | © Belga

Société

Miroslava Breach, tuée ce 23 mars 2017, est la troisième journaliste assassinée en l’espace d’un mois au Mexique. Reflet de la guerre déclarée contre ces professionnels qui abordent des questions comme le crime organisé. 

Correspondante pour le quotidien La Jornada de l’État de Chihuaha, au nord du Mexique, la journaliste Miroslava Breach Velducea n’a jamais gardé le silence. Pendant plus de 20 ans, elle a traité et dénoncé des sujets liés au crime organisé, au trafic de drogue et aux affaires de corruption. Ce 23 mars, alors qu’elle conduisait son fils à l’école, un homme, le visage caché par une casquette, surgit et lui tire dessus.Triste boomerang de son travail, la reporter reçoit trois balles dans la tête. « Pour ta langue pendue », laisse pour message son meurtrier sur la scène de crime.

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Trois journalistes ont été assassinés au Mexique depuis le mois de mars. Selon l’organisation Article 19, plus de 103 professionnels des médias ont été tués au Mexique depuis 2000, dont onze l’année dernière. Reporters sans Frontières a indiqué qu’en 2016, le Mexique a été le troisième pays au monde le plus dangereux pour les journalistes,après la Syrie et l’Afghanistan.

« On ne tue pas la vérité en tuant les journalistes »

Rapidement, une marche s’est organisée grâce au hashtag #NoMásPeriodistasAsesinados (« plus de journalistes assassinés » en français). Le samedi 25 mars, réunis au cœur de la capitale, une centaine de Mexicains ont exigé justice. « Plus de balles » ou « Justice pour les journalistes », voilà ce qu’on pouvait lire sur leurs pancartes. Au pied du monument « El Angel de la Independencia », les motifs de la marche sont clairs. Judith Calderon Gómez, également journaliste pour La Jornada, confirme à l’hebdomaire Processo, que cette mobilisation répond « à ce qui est en train de se passer depuis des années ». Devant le buerau du Procureur Général, le journaliste Arturo Cano lance : « les journalistes ne demandent pas un statut d’exception. Nous voulons juste que justice soit faite quand un journaliste est menacé, blessé ou assassiné. C’est le devoir de la société d’être informé ».

Une hécatombe qui prend de l’ampleur.

Lundi 27 mars, des dizaines de journalistes ont manifesté à Guadalajara, seconde ville du Mexique. D’autres mobilisations sont prévues toute la semaine aux quatre coins du pays pour protester. Ana Cristina Ruelas, directrice d’Article 19 au Mexique, s’inquiète d’« une hécatombe qui prend de l’ampleur ». L’année 2016 a été la plus meurtrière depuis 17 ans, avec onze journalistes assassinés et 426 agressés. Selon une enquête réalisée par l’Université Iberoamericana, 40 % des professionnels de la presse ont été victimes de menaces et autres intimidations de la part du crime organisé, mais aussi de fonctionnaires publics.

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Véracruz, le tombeau de la presse

Après la polémique sur les charniers, l’État du Golfe du Mexique est aussi tristement célèbre pour les meurtres commis sur les journalistes. Reporters sans Frontières vient de publier un rapport accablant sur cet état qui pulvérise les records en matière d’assassinats de journalistes. Pris entre des cartels ultra-violents et une classe politique largement corrompue, les journalistes sont menacés, réprimandés, voire exécutés de sang-froid. Une autocensure dont il est difficile de connaître la ligne rouge. Les journalistes du Véracruz sont constamment sous la pression des « orejas » (« les oreilles »), les espions proches des autorités locales qui suivent les reporters dans toutes leurs activités. Entre janvier 2000 et septembre 2016, RSF a recensé 19 assassinats de journalistes au Veracruz, soit 20% des assassinats ciblant les journalistes dans le pays. Un seul des ces 19 meurtres est considéré comme résolu à l’heure actuelle.

Du cartels aux autorités

Au Mexique, les journalistes font partie des « victimes collatérales » de la guerre sanglante entre les cartels pour le contrôle du trafic et de l’expédition de la drogue aux États-Unis, premier consommateur de cocaïne au monde. « Au Mexique, la « guerre » fait rage contre les journalistes. Le pays est devenu une zone interdite pour toute personne suffisamment courageuse pour aborder des questions telles que le pouvoir grandissant du crime organisé et la collusion de ces groupes avec les autorités » a déclaré Erika Guevara-Rosas, directrice du programme Amériques d’Amnesty International.

Ces derniers jours, le Mexique pleure trois journalistes. Ricardo Monlui, directeur du journal El Politico, a été assassiné quelques jours avant Miroslava Breach Velducea, à la sortie d’un restaurant. Même crime de professionnel, contre Cecilio Pineda, 38 ans, directeur de La Voz de Tierra Caliente, tué le 2 mars dans l’État de Guerrero. Tous enquêtaient sur les cartels de la drogue et la corruption politique. Face au manque de protection fédérale pour les journalistes en danger, leur sort n’est pas prêt de s’améliorer.

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