Paris Match Belgique

Le Festival de Cannes et la contrainte (morale) des talons hauts

cannes

Une invitée monte les marches en talons, avant la projection de "The Dead Don't Die" le 14 mai dernier. | © LOIC VENANCE / AFP

Société

Alors qu’elle se rendait à la projection du film de Pedro Almodóvar Dolor y gloria, une journaliste américaine s’est vu refuser l’accès du Festival de Cannes car elle portait des chaussures plates. La direction n’oblige pourtant pas le port de talons hauts. C’est plutôt le diktat de la mode qui fait rimer douleur et gloire.

Chaque année, le Festival de Cannes a droit à son « scandale de hauts talons ». Et la 72e édition ne déroge pas à la règle. Le 17 mai dernier, la journaliste et et corédactrice en chef du site américain Variety Claudia Eller a été refusée à l’entrée du tapis rouge par l’un des agents de sécurité, alors qu’elle souhaitait se rendre à la projection du film de Pedro Almodóvar Douleur et Gloire. Le motif ? Elle portait des chaussures plates.

« Ce n’est pas juste. Je viens ici tous les ans », s’agace Claudia Eller qui est pourtant munie de son accréditation et de son billet dans une vidéo postée le lendemain de l’incident sur son compte Twitter. « C’est sexiste, c’est tout », lance son amie qui filme la scène, avant d’être épaulée par la journaliste : « C’est sexiste. Est-ce que vous arrêtez les hommes ? » Dans son tweet, cette dernière explique qu’elle a pu finalement rentrer après avoir menacé de publier cette vidéo sur le site de Variety.

Lire aussi > Cannes : L’actrice qui accuse Luc Besson de viol affiche un tatouage retentissant sur les marches

Quelques jours plus tôt, l’actrice et réalisatrice française Romane Bohringer avait publié une image de ses pieds en piteux état après être restée toute la soirée perchée sur des hauts talons. « Le problème à Cannes, c’est les talons », écrit-elle en légende. Et ce « problème » n’est pas nouveau. L’an dernier, l’actrice américaine et membre du jury cannois Kristen Stewart avait retiré ses escarpins avant de grimper les marches du Festival de Cannes. Tout comme Julia Roberts déchaussée sur le tapis rouge en 2016. La Pretty Woman avait ainsi répondu à la polémique datant de 2015 lorsque plusieurs invitées n’avaient pas pu assister à la projection du film Carol car elles ne portaient pas de talons.

Lire aussi > Le port obligatoire des talons hauts au travail désormais interdit au Canada

talons hauts
Julia Roberts, pieds nus, montant les marches du Festival de Cannes en 2016. © ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Contrainte morale

À l’époque, le délégué général du festival Thierry Frémaux avait présenté ses excuses et déclaré que « la rumeur selon laquelle le festival exige des talons hauts pour les femmes sur les marches [était] infondée », rappelle Le Figaro. Pour fouler le célèbre tapis rouge cannois, les invités, les photographes et cameramen doivent respecter un code vestimentaire très strict, en vigueur depuis 1946. Sur son site officiel, le festival indique que, pour les projections au Grand Théâtre Lumière et dans la Salle Debussy, « le port du smoking ou d’une tenue de soirée est exigé. Pour les autres séances, une tenue correcte est suffisante ». Aucune mention donc sur la hauteur des talons pour les femmes, comme pour les hommes. Recontactée cette année, la direction du Festival de Cannes a confirmé que « les talons hauts ne sont pas obligatoires sur le tapis rouge ». Mais alors pourquoi le « heelsgate » revient-il chaque année ? Il relève surtout d’un diktat de la mode selon lequel les femmes doivent se présenter en talons vertigineux pour être « classes ».

Omniprésents sur la Croisette, les talons hauts suscitent un débat aussi vieux que le féminisme. Cet instrument de torture rend les femmes plus attirantes selon les standards de beauté occidentaux, observait déjà Le Monde en 2014. Plus qu’un outil de séduction, les talons hauts permettent surtout aux femmes de prendre de la hauteur et de la confiance. Un sentiment bienvenu lorsqu’il s’agit de pavaner devant des dizaines de photographes et cameramen lors d’une montée de marches où seule le glamour compte. D’autres y voient tout simplement un inconfort et une hypersexualisation de la femme, encouragée par l’industrie de la mode. Pour modifier un tant soit peu la perception de la beauté, il serait opportun de voir davantage de femmes sans talons hauts monter (et les laisser monter) les marches d’un événement si influent, présent durant deux semaines dans les médias du monde entier.

CIM Internet