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Un an dans l’enfer d’Alep : les confessions choc de Francesca Borri, reporter de guerre

Pour Francesca Borri, la Syrie est devenue une obsession, et témoigner, une nécessité | © Belga

Société

Après le malaise suscité par sa lettre ouverte en 2013, la reporter de guerre italiene Francesca Borri revient sur le devant de la scène avec La guerra dentro, un livre explosif qui raconte son année passée dans l’enfer syrien. 

En juillet 2013, la tribune de Francesca Borri dans la prestigieuse Columbia Journalism Review avait fait l’effet d’une bombe. Dans celle-ci, la reporter de guerre dénonçait l’enfer de la Syrie et les conditions de travail horribles pour les journalistes assignés à la couverture du conflit. Ainsi qu’elle l’explique,  « dormir chez les rebelles coûte 50$ par nuit; une voiture, 250$ par jour. Vous ne pouvez payer ni une assurance – 1000$ par mois – ni un fixeur. Vous êtes seul ».

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Tyrannie des nouvelles

Une réalité à mille lieues de l’image idéalisée du métier. Dans sa tribune, Francesca bouscule les clichés : « Du reporter freelance, les gens gardent l’image romantique d’un journaliste qui a préféré la liberté de traiter les sujets qui lui plaisent à la certitude d’un salaire régulier. Mais nous ne sommes pas libres, bien au contraire. Rester en Syrie, là où personne ne veut rester, est ma seule chance d’avoir du boulot. Je ne parle pas même d’Alep, pour être précise. Je parle de la ligne de front. Parce que les rédacteurs en chef, en Italie, ne veulent que le sang et les «bang bang» des fusils d’assaut » .

« Nombrilisme »

Un témoignage à vif, qui n’a pas été bien reçu par ses pairs. Principal reproche : selon certains, Francesca se serait trop mise en avant plutôt que de véritablement raconter la situation en Syrie.
Les détracteurs de Francesca ont ainsi tenu à souligner l’utilisation constante de la première personne et le manque d’informations factuelles,  les noms de son rédacteur en chef et du journal pour lequel elle écrit, par exemple.

 

La journaliste affirme écrire pour diffuser tous les récits emmagasinés en Syrie… et pour les exorciser, aussi © Facebook @Francesca Borri

Autocritique

Des critiques dont Francesca Borri s’est défendue dans un entretien accordé à L’Obs. « J’ai surtout voulu l’écrire pour les lecteurs. Pour qu’ils connaissent la situation et les dangers auxquels certains pigistes sont confrontés dans leur métier. Par ce biais, je ne veux pas parler uniquement de ceux qui partent couvrir la guerre. Mon texte est tout d’abord une autocritique, pas seulement une critique. Une autocritique sur l’incapacité de traiter de la crise en Syrie parce que j’ai échoué dans cette tentative » .

Raconter l’inracontable

Un échec aujourd’hui réparé, avec la sortie de son livre, La guerra dentro, qui raconte l’expérience de Francesca durant son année passée en Syrie. Ainsi qu’elle l’a confié à Gael, « la Syrie est devenue mon moteur. En tant qu’écrivain, pas en tant que journaliste. J’étais mordue au point de ne plus pouvoir — ni vouloir — arrêter d’écrire. Je voulais creuser plus profondément, en savoir toujours plus. La situation en Syrie est si complexe. Je vivais avec les Syriens, dans une ville où les choses se dégradaient de jour en jour. Des morts, des blessés, la faim, la peur, le froid. Ça ne m’a plus lâchée. Je ne pouvais pas rentrer chez moi et laisser tout cela derrière moi. Je devais rester, être présente. Il y avait tant de récits à entendre… ».

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« Tout perdu »

À commencer par celui de Francesca. Impossible en effet de rentrer indemne d’une telle expérience. Dans un aveu poignant qui fait écho à celui du correspondant de l’AFP Karam Al-Masri, Francesca Borri confie avoir « tout perdu en Syrie. Je ne pourrai plus jamais avoir une vie normale après ce que j’ai vu et ce que j’ai vécu là-bas. Je n’ai jamais choisi de devenir correspondante de guerre. Mais en Syrie, la guerre est venue à moi. Je voulais réaliser un reportage et tout à coup, la guerre est entrée en moi. Je ne pouvais plus retourner en arrière. C’est devenu une obsession » .

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