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Franco, même mort il divise l’Espagne

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Le roi de Jordanie, Hussein, accompagné par le général Franco. | © BELGA

Société

Le gouvernement socialiste veut déplacer le cadavre du caudillo pour cause de fervents pèlerinages.

 

Sous les plafonds bas de cet appartement aux allures de musée, les portraits en pied de Franco paraissent plus grands et les bustes de bronze plus massifs. Le descendant d’Henri IV, Louis XIV et Alphonse XIII nous reçoit dans le quartier du stade Santiago Bernabeu, le fief du Real Madrid, au siège de la Fondation Franco, dont il est président d’honneur. En donnant sa fille unique, devenue duchesse de Franco, au marquis Cristobal Martinez-Bordiu, le général Franco ne pouvait deviner qu’une de ses petites-filles épouserait un Bourbon et que de leurs amours naîtrait Louis Alphonse de Bourbon.

Son arrière-petit-fils est le cousin de Felipe VI, roi d’Espagne. Il n’avait que 1 an et demi à la mort de Franco mais, à 14 ans, il est parti vivre chez sa grand-mère, Carmen Franco y Polo, qui lui a transmis la geste familiale. Le prince aimerait que soit davantage mentionné le rôle joué par Franco dans le « renouveau économique et social du pays, ce qui a permis, notamment, l’émergence d’une classe moyenne », et pas seulement l’aspect répressif et dictatorial de son régime. Mais il se défend de faire de la politique.

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« Le franquisme s’est terminé avec la mort du général, explique-t-il. La fondation ne fait pas l’apologie de je-ne-sais-quoi, mais défend l’histoire afin que ceux qui veulent effectuer des recherches disposent du matériel nécessaire. Car ce n’est pas à l’école que j’ai appris ce que je sais… On parle peu de Franco dans les programmes scolaires, et toujours de manière très orientée. » Francisco Ferrandiz, anthropologue social au CSIC de Madrid, le Conseil supérieur de recherche scientifique, explique : « Cela dépend des communautés autonomes, qui possèdent plus ou moins de pouvoir dans le domaine de l’éducation. Ainsi, en Navarre, au Pays basque ou en Catalogne, on peut entendre parler de répression, d’assassinats commis par des phalangistes. Mais à Madrid ou Valence, non. C’est un sujet encore très sensible, souvent étudié en fin d’année… » Traduction : à la période qu’on atteint rarement, faute de temps…

Devant la nécropole de la vallée de Los Caidos.
Devant la nécropole de la vallée de Los Caidos. © Kasia Wandycz / Paris Match

Aujourd’hui encore, l’Espagne ne sait que faire de Franco et du souvenir de ce régime national-catholique qui a dominé le pays pendant près de quarante ans. Elle découvre que la loi d’amnistie votée en 1977, deux ans après sa mort, comme prix de la transition démocratique, n’a rien effacé. Au contraire. Comme dans d’autres pays européens, en Espagne le populisme gagne du terrain. Alors qu’elle n’avait jamais été représentée aux Cortes depuis le retour de la démocratie, l’extrême droite est entrée au Parlement national en avril dernier, sous la bannière du parti Vox, qui compte de nombreux nostalgiques du franquisme. « Nous avons décidé d’oublier et cela avait un prix que nous payons aujourd’hui, explique Francisco Ferrandiz. Quand tu n’affrontes pas ton passé, il revient d’une manière ou d’une autre. » Les enfants et petits-enfants des vaincus de la guerre civile ont ouvert les fosses communes dans lesquelles avaient été jetés leurs aïeux. Des milliers de dépouilles enfouies au bord des routes partout dans le pays, victimes de la guerre civile mais aussi de « la terreur », comme les historiens ont désigné la répression de masse qui a suivi. À Séville, une association qui est allée enquêter au porte-à-porte a, ainsi, répertorié 87 000 personnes exécutées ou disparues en Andalousie et Estrémadure dans l’immédiat après-guerre. Le passé a la vie dure, et la mémoire est devenue un lieu de combat, à la fois politique, historique et familial.

Trente ans après la loi d’amnistie, en 2007, une loi sur la mémoire historique est votée. Elle condamne la dictature franquiste, « régime totalitaire contraire à la liberté et à la dignité de tous les citoyens ». L’État, les régions, les communes sont obligés de retirer de l’espace public les symboles et monuments constituant des hommages au franquisme. Reste la vallée de Los Caidos, cette gigantesque nécropole où devaient se rejoindre ceux qui étaient « tombés », « morts pour Dieu et pour l’Espagne », soit 34 000 combattants, majoritairement des franquistes, mais aussi quelque 10 000 républicains. C’est là que sont enterrés le général Franco et Primo de Rivera, fondateur du mouvement d’extrême droite de la Phalange.

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Pour Louis de Bourbon, arrière-petit-fils du Caudillo et président d’honneur de la Fondation Francisco Franco : « Il faut laisser les morts tranquilles. »
Pour Louis de Bourbon, arrière-petit-fils du Caudillo et président d’honneur de la Fondation Francisco Franco : « Il faut laisser les morts tranquilles. » © Kasia Wandycz / Paris Match

L’édification de ce que Franco présentait comme un symbole de la réconciliation avait été décidée le 1er avril 1940, soit un an après la fin de la guerre civile. Mais « pour remplir les 28 niveaux de tombes, ils ont transféré des cimetières entiers, jusqu’à 3 000 corps d’un seul coup », explique Francisco Ferrandiz, l’anthropologue de Madrid. « Certaines familles étaient d’accord, d’autres pas. Des républicains avaient été volés dans des fosses communes, exhumés à la va-vite… Alors que ceux qui avaient combattu auprès de Franco étaient enterrés avec tous les honneurs, les fosses communes républicaines restaient abandonnées et il n’était pas permis d’y toucher. Il faut démanteler cette hiérarchie funéraire franquiste. »

Seuls trois chefs d’État, Rainier, Hussein de Jordanie et Pinochet, assistent à son enterrement

L’historien Nicolas Sanchez-Albornoz, 93 ans, fait partie de ceux qui ont trop bien connu Los Caidos… de ces prisonniers réquisitionnés pour l’ouvrage titanesque, l’immense basilique de pierre grise construite en pleine montagne. En 1946, ce jeune Madrilène de 20 ans, étudiant en histoire et fils d’un ancien ambassadeur de la République en exil, est arrêté pour avoir, avec quatorze camarades, publié un tract hostile au pouvoir. Présenté à un juge militaire, il est condamné à six ans pour rébellion et activités clandestines. Selon certaines archives ouvertes récemment, pour la seule région militaire de Madrid, 440 000 personnes (le décompte est encore incomplet) seraient ainsi passées devant ces conseils de guerre.

L’ancien prisonnier politique Nicolas Sanchez-Alborno. Affecté à un camp basé à Los Caidos, il s’enfuit quelques mois plus tard.
L’ancien prisonnier politique Nicolas Sanchez-Alborno. Affecté à un camp basé à Los Caidos, il s’enfuit quelques mois plus tard. © Kasia Wandycz / Paris Match

Nicolas Sanchez-Albornoz refuse de dire vallée de « Los Caidos », il dit « Cuelgamuros », le nom d’origine du site. Dans son malheur, il a eu de la chance. Il a été affecté à des tâches administratives. « À ce moment-là, il y avait trois camps, se souvient-il. Une cinquantaine de prisonniers creusaient la montagne à l’explosif. Dans le deuxième camp, où je me trouvais, 120 autres bâtissaient le monastère et environ 400 construisaient la route d’accès et l’esplanade avec la caillasse excavée… C’était le travail le plus dur. » Si seulement quatorze morts ont été répertoriés, « quatorze de trop », c’est qu’on n’a pas compté « tous ceux qui sont morts, les poumons déchirés par la poussière ». Nicolas raconte comment les compagnies privées espagnoles payaient à l’État 10 pesetas et 50 centimes leur journée de travail. Les 50 centimes revenaient au prisonnier, 5 pesetas étaient utilisées pour la nourriture. « Le prisonnier payait ainsi son alimentation, qui était insuffisante. Le reste revenait à l’État, alors assez pauvre, qui ne voyait aucun inconvénient à mettre les gens en prison : ça ne lui coûtait rien et il faisait même une petite affaire… Un système pervers. » De ce camp sans barrières électriques, il parvient à s’évader en août 1948 au bout de quatre mois. Pendant trois décennies, Nicolas ne remettra pas les pieds en Espagne. Comme beaucoup d’autres, il attendra la mort de Franco.

La famille du Caudillo a demandé que son grand homme soit inhumé à la cathédrale de Madrid

Le 20 novembre 1975, le président Arias Navarro annonce la mort du général, qu’on savait à l’agonie depuis un mois. Son cercueil rejoint la basilique Santa Cruz de Los Caidos. Seuls trois chefs d’État, Rainier, Hussein de Jordanie et Pinochet, assistent à la cérémonie. Franco avait lui-même décidé que Los Caidos serait réservé à ceux tombés au champ d’honneur, ce qui n’est pas son cas : il est mort dans son lit ; mais, pour ses partisans, il reste le général victorieux de la guerre civile et sa place est avec les braves… « La décision n’a pas été prise par la famille, mais par l’État, observe Louis Alphonse de Bourbon, et a été approuvée par le roi Juan Carlos [nommé par Franco comme son successeur]. À l’époque, cela paraissait normal, personne n’a contesté cette décision et il faut la respecter. » Outre ses raisons familiales, le prince s’oppose également à cette exhumation « pour des questions d’éthique ». « Où que ce soit dans le monde, il faut respecter les morts », plaide-t-il. Il ajoute : « Nous croyons en la justice, en l’état de droit. La loi est de notre côté. »

Mais d’autres descendants demandent des comptes. Nicolas, lui, n’est jamais retourné à Cuelgamuros parce que, selon lui, il s’agit d’un monument « dédié à la victoire et à la croisade ». Et il pense que l’exhumation de Franco « aurait dû avoir lieu depuis longtemps ». Mais son annonce par le gouvernement socialiste de Pedro Sanchez, en juin 2018, a provoqué une réaction inattendue de la part de la famille du Caudillo. Elle demandait que son grand homme soit inhumé à la cathédrale de Madrid où elle possède quatre cryptes… Demande rejetée, notamment au nom du risque de troubles à l’ordre public. Restait le cimetière du Pardo, où la femme de Franco est enterrée. L’État a donc fait changer le statut de la concession pour en faire sa propriété. Reste à savoir si la nouvelle inhumation pourra se dérouler sans encombres… « Je sais qu’ils ont un plan, tenu secret… explique Francisco Ferrandiz. Il n’y aurait pas plus de trois ou quatre personnes au courant dans le pays. » L’exhumation devrait avoir lieu le 10 juin. Enfin… sauf nouveau retard dû à un énième recours en justice.

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