Paris Match Belgique

Burkini et décolleté : « Ces débats divisent la cause féministe globale »

féminisme

Des féministes s'unissent en 2018 contre les violences faites aux femmes. Toutes les femmes. | © BELGA PHOTO NICOLAS MAETERLINCK

Société

Entre le burkini et le décolleté, certain.e.s ont choisi leur camp. Alors que certaines féministes voient dans le premier un symbole de soumission qu’il faut interdire, d’autres tirent la sonnette d’alarme quant aux dangers d’un tel débat.

 

Comme chaque année, l’été apporte son lot d’événements prévisibles : la première vague de chaleur et comment y faire face, les meilleures terrasses, les routes bouchonnées des vacances… En France, s’ajoute à cela la polémique du burkini. L’été 2019 ne déroge pas à la règle. Dimanche 23 juin, des femmes vêtues de ce maillot intégral ont mené une action dans une piscine municipale de Grenoble afin de revendiquer le droit de se baigner avec ce vêtement. Si aucune loi ne l’interdit au niveau national, certaines villes ont réussi à contourner cette décision en écrivant des nouveaux règlements, sans pour autant citer le terme « burkini ». « Elles se battent juste pour pouvoir se baigner comme elles le souhaitent. Aujourd’hui à Grenoble, seuls les maillots de bain une pièce ou le bikini sont acceptés. Cela exclut de fait de nombreuses femmes », expliquait à 20 Minutes une militante du collectif Alliance citoyenne soutenant cet « acte de désobéissance civile ». L’objectif de ce dernier était également « défendre la liberté de religion et leur liberté de femmes de couvrir ou de découvrir leur corps ».

Cette formulation de phrase n’est certainement pas anodine. Deux jours plus tôt, la chroniqueuse des « Grandes Gueules » Zohra Bitan avait lancé le mouvement #JeKiffeMonDécolleté sur les réseaux sociaux, après le coup de gueule d’une internaute devenu viral, afin de défendre le droit des femmes de s’habiller comme elles le souhaitent, sans avoir à subir des remarques sexistes. Après avoir rassemblé des milliers de femmes (et une minorité de pervers), ce hashtag a rapidement été comparé au burkini qui a de nouveau indigné dans la sphère politique.

décolleté
Alors que son but était de s’y opposer, le mouvement #JeKiffeMonDécolleté a reçu quelques insultes et remarques sexistes, mais cela reste une minorité. En règle générale, le hashtag présente des messages de femmes, et d’hommes, soutenant qu’aucune tenue n’est une invitation au harcèlement. © Unsplash/Alex Blajan

Au micro de Europe 1, la secrétaire d’Etat à l’égalité Femmes-Hommes Marlène Schiappa a dénoncé cette « petite minorité agissante qui promeut une forme d’islam politique et qui lutte contre le droit des femmes dans le but de créer une nouvelle norme qui serait le fait de se couvrir lorsque nous sommes en présence d’hommes ». « Il ne faut aucun accommodement avec le burkini », a estimé de son côté sur Radio Classique Valérie Pécresse, présidente de droite de la région Ile-de-France. « On se baigne en maillot de bain pour des raisons d’hygiène », de « sécurité » et « d’ordre public, parce que voir des personnes se baigner en burkini, ça crée des grandes tensions », a-t-elle ajouté.

Les réactions et accusations sont aussi vieilles que le débat sur le maillot intégral ou le port du foulard. Ce dernier est récemment revenu aussi dans l’actualité lorsqu’un amendement de la loi Blanquer, signé au Sénat français mais rejeté en commission mixte paritaire, visait à interdire les signes religieux ostentatoires lors des sorties scolaires au nom de la laïcité. Après l’affaire Mennel, ex-candidate de « The Voice », la polémique du voile chez Etam ou encore celle du hijab de sport chez Decathlon, ce fut une nouvelle attaque contre les femmes voilées. « Bien au-delà du burkini, partout où elles vont maintenant, on leur fait passer l’idée qu’on est en train de se battre pour qu’elles n’aient plus le droit d’y être », observe la militante des droits des femmes Fatima Benomar. « Cela fait plusieurs années qu’elles subissent les débats. À Grenoble, elles ont pris l’initiative d’une action un peu ‘pride’, coup de poing, pour montrer qu’elles n’ont pas honte d’être dans l’espace public. C’est ça qu’il faut entendre : c’est d’abord une réaction pour restaurer leur dignité dans un contexte qui n’arrête pas de les stigmatiser », poursuit la féministe marocaine habitant en France.

Lire aussi > Yann, ce héros : Face à la polémique sur le hijab de sport, le community manager de Decathlon a bluffé la toile

La laïcité à la française

À chaque polémique, les politiques veulent interdire le port du voile ou du burkini au nom de la laïcité. Ce terme est une « conception et organisation de la société fondée sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat et qui exclut les Églises de l’exercice de tout pouvoir politique ou administratif, et, en particulier, de l’organisation de l’enseignement ». Telle est sa définition donnée par le dictionnaire Larousse. Facile à comprendre, en apparence, elle n’est pas toujours évidente à mettre en application. Alors que le premier article de la loi de 1905 dite de séparation de l’Eglise et de l’Etat garantit à tout citoyen la liberté de conscience, c’est-à-dire le droit de croire ou de ne pas croire, de nombreux politiciens français utilisent la laïcité comme argument pour interdire le port de signes religieux ostentatoires dans divers espaces publics. « Il y a différentes conceptions de la laïcité », avoue Seyma Gelen, féministe et cofondatrice du collectif féministe belge Kahina. « Par contre, toute interprétation qui va à l’encontre des libertés est une interprétation qui falsifie la laïcité et l’instrumentalise ». Cette conception de la laïcité, qui est « excluante et restrictive », « alimente le racisme qui en retour alimente cette conception », selon la militante qui veut rejeter le terme « burkini » parce qu’il fait référence à la burqa. Or, le maillot intégral laisse le visage apparent, contrairement à la burqa qui le masque.

Pour Fatima Benomar, « leur seul argument laïc condamne leur positionnement ». « La preuve en 2016 lorsqu’ils ont voulu interdire le burkini sur les plages, le Conseil d’Etat a déclaré que le décret du premier ministre de l’époque Manuel Valls n’était pas possible. (…) Ce qui est interdit en France c’est de couvrir son visage. Si on a envie de sortir en ninja, il n’y a aucun problème. » Pour les deux féministes, les autres arguments tels que l’hygiène et la sécurité ne tiennent pas non plus la route. « C’est un tissu adapté qui colle à la peau », souligne Seyma Gelen, militante qui plaide pour un féminisme décolonial, « à l’écoute de ce que disent les femmes et ce qu’elles veulent faire comme cheminement pour se libérer de ce qui les opprime » sans leur imposer ce que d’autres auraient compris.

Fatima Benomar
Fatima Benomar. © BERTRAND GUAY / AFP

Seyma Gelen attire également l’attention sur le dangereux amalgame fait entre les femmes en maillot intégral et les islamistes. Ces derniers « ne veulent pas que nous nous frottions à d’autres. Ils vont défendre un modèle de société dans lequel il y a eux et nous ». En bravant les interdits dans la piscine de Grenoble, ces femmes veulent finalement simplement aller à la piscine comme tout le monde. Sans choix, elles sont obligées d’aller se baigner dans des piscines privées, certainement plus chères. Et là serait alors présent le communautarisme tant évoqué par les politiciens de droite et d’extrême droite. Selon la militante, « au fond, les musulmanes [qui portent le foulard] sont entre deux feux : une conception de la laïcité et une conception de l’islam qui visent toutes les deux à les invisibiliser. »

« Honte à toi »

Pour justifier l’interdiction du port du foulard, il n’est pas rare d’entendre une comparaison avec la situation des femmes musulmanes dans d’autres régions du monde, comme en Iran. Malgré une féroce répression, de nombreuses femmes osent y défier les autorités en retirant publiquement leur voile, devenu obligatoire après la révolution islamique de 1979. Mais peut-on opposer cette situation à celles des femmes en France ? En réalité, « c’est le même combat », lance Seyma Gelen. « En France, on est contre l’obligation de se dévêtir et là-bas contre l’obligation de se vêtir. Dans les deux sociétés, on est contre les injonctions, contre ce qu’on nous dit de faire et d’être. Dans les deux cas, ce sont les femmes qui ne sont pas écoutées », ajoute celle qui insiste sur le fait que « ce n’est pas l’objet en soi qui pose problème, mais le fait que l’on soit obligées de le porter ».

Lire aussi > #MyCameraIsMyWeapon : Quand les Iraniennes dénoncent le harcèlement de la police des mœurs

Fatima Benomar y voit dans cette comparaison « le pire » et un moyen de « casser la solidarité entre les femmes ». « Parce que maintenant, les coupables de cette obligation de porter le voile dans les pays rigoristes ne seraient plus la violence masculine et institutionnelle, mais bien ces femmes qui vivent en France » et qui portent le voile.

Quel féminisme fait ainsi diversion sur les violences masculines pour aller mettre la faute sur des femmes qui elles-mêmes doivent faire face à ce jeu raciste et sexiste ?

– Fatima Benomar, adepte du féminisme intersectionnel.

La militante ne comprend tout bonnement pas cette obstination à vouloir interdire le burkini en France. Pour Zohra Bitan, l’initiatrice du mouvement #JeKiffeMonDécolleté, c’est pourtant simple : « le burkini n’est pas une liberté, car il vient de pays où le décolleté est proscrit », déclare-t-elle au Figaro. Une comparaison que Fatima Benomar a du mal à comprendre car le burkini ne met pas en danger les femmes qui veulent porter un décolleté en France. « En France, les seules personnes qui mettent en danger les femmes portant un décolleté, ce sont les hommes et les agressions masculines. Pas les femmes avec leur burkini. Je ne me suis jamais fait insulter par une femme portant le voile ou le burkini quand je portais un décolleté. Par contre, insultée par des hommes, cela m’arrive tout le temps », explique l’effrontée avec de lancer : « Quel féminisme fait ainsi diversion sur les violences masculines pour aller mettre la faute sur des femmes qui elles-mêmes doivent faire face à ce jeu raciste, sexiste etc ? Encore une fois, c’est rendre service à la domination masculine et aux agresseurs de toute culture, de tout âge et de toute origine. »

L’universel est-il excluant ?

Bien que ces contre-arguments ont été maintes fois relevés, le débat divise toujours autant, même au sein du mouvement féministe. D’un côté, il y a celles qui voient dans le foulard un symbole de soumission de la femme à l’homme et de l’autre, celles qui affirment qu’il peut être un choix personnel, libre, éclairé et identitaire.

Lire aussi > « Décloisonnement » : Quand féminisme et antiracisme s’associent dans une exposition

Pour les deux féministes antiracistes et décoloniales, la première catégorie correspond à une conception universaliste et assimilationniste du féminisme selon laquelle « il n’y aurait qu’une seule façon de se libérer de la domination masculine ». Sur le plan des vêtements, ce serait en retirant des vêtements. « C’est un regard néocolonial car elles sont persuadées de détenir la Voie de l’émancipation de toutes les femmes. ‘C’est comme cela qu’il faut faire et pas autrement !' », analyse Seyma Gelen qui prône un féminisme intersectionnel. Ce concept tient compte des discriminations multiples qui se croisent pour peser sur les femmes et rend donc visibles les vécus des femmes racisées qui n’ont pas comme seul souci le sexisme mais aussi le racisme. Selon la militante, le féminisme universaliste mobilise l’image d’un « islam fantasmé, et donc imaginaire ». « Il l’impose sur ces femmes sans se poser la question de savoir ce qu’elles disent de leur islam, de leur vécu. C’est ça qui est crispant. Nous-mêmes, en tant que femmes musulmanes, on a des problèmes avec l’islam. Mais il y a des islams. Il suffit d’observer comment il est vécu partout dans le monde. Il n’est jamais pratiqué de la même manière partout. » Seyma Gelen admet que certains musulmans sont dans une lecture de l’islam qui est excluante des uns des autres. Dans cette conception de l’islam, « ils vont définir les musulmans comme les purs, les vrais, ceux qui détiennent la Vérité et les autres comme ceux qui n’ont rien compris ».

seyma gelen
Seyma Gelen trouve vraiment dommage que certaines féministes ne voient pas cette injustice qui est faite à certaines femmes qui n’ont pas accès à des espaces de loisirs. « Interdire aux femmes un espace de loisirs cela devrait choquer toute personne qui se dit féministe. » © Busra Aydogan

Fatima Benomar explique de son côté que les féministes universalistes ont l’impression que leur vécu est universel, alors que l’universalisme se calque sur le vécu plutôt des hommes, blancs, hétérosexuels. « On voit le monde du point de vue du modèle impérialiste blanc tel qu’il est dicté sur toute la planète. Elles ont l’impression de rendre service aux femmes du reste du monde quand elles les invitent à regagner leur condition à elles. Elles ne comprennent pas que, pour ces femmes, la religion est un identifiant fort et qu’elles ne veulent pas s’en débarrasser. » Dans leur logique, le fait de s’habiller comme elles veulent, en portant notamment un décolleté, signifie de se libérer de toute injonction. Mais la militante, co-fondatrice de l’association Les effronté.es, est dubitative. Et si ces féministes seraient tout de même en train de faire le jeu du patriarcat en mettant en valeur le corps des femmes ? En ce qui concerne le port du voile, ces féministes universalistes sont en revanche convaincues : « vu que c’est un diktat religieux et que ce sont les femmes qui se voilent et pas les hommes, c’est forcément sexiste. »

Porte ouverte au racisme et, paradoxalement, au sexisme

Étant impossible de mettre tout le monde d’accord, le débat autour du port du foulard et du maillot intégral reviendra probablement l’année prochaine. Il faudra s’y faire. Mais lors de ces discussions actuelles et futures, il est important de donner la parole aux premières concernées. « On parle à notre place », dénonce Seyma Gelen. « On ne nous donne pas la parole donc les fantasmes sont alimentés. Ce qui alimente en retour le racisme. Cela nous divise et nous éloigne. Alors que si on nous donnait la parole, ces fantasmes et ces représentations seront modifiés. »

« Ce débat, à la manière dont il est orienté, met en danger les femmes. Il faudrait être aveuglé pour ne pas le voir », s’indigne Fatima Benomar. « Tous les jours, [ces femmes] vont être insultées, chassées, stigmatisées et discriminées au travail parce qu’il y a d’autres féministes qui s’amusent tout le temps à mettre en doute leur légitimité et les traiter comme des suppôts du patriarcat. » Parmi ces « féministes » se cachent des hommes et des femmes sexistes qui vont attaquer le port du voile au nom du féminisme qui est alors instrumentalisé. « En général, les politiques n’en ont rien à faire des conditions des femmes et très souvent, dès qu’ils s’en emparent, c’est instrumentalisé au profit de quelque chose d’autre. »

Espaces tolérants

Face à cette instrumentalisation et à la culpabilité mise sur le dos des femmes musulmanes portant le voile, Fatima Benomar recommande, en premier lieu, de soutenir ces dernières « pour qu’elles se disent qu’elles sont dignes d’être dans la rue, sur la plage, à la piscine, d’accompagner leurs enfants à la sortie scolaire, d’étudier, de pouvoir chanter ». Ensuite, « il faut créer des espaces où elles ne se sentent pas jugées particulièrement comme si elles véhiculaient un sexisme plus grave que les autres. (…) Il faut qu’elles se sentent sœurs, à égalité avec les autres, pour qu’on puisse déconstruire ensemble toutes les injonctions sexistes. »

solidarité
Image d’illustration. © Unsplash/Noorulabdeen Ahmad

Seyma Gelen qui n’a pas pu exercer son métier de professeure de sciences sociales à cause de son foulard rappelle de son côté que « ces discriminations dans l’espace public dont font partie la piscine et la plage se poursuivront aussi longtemps que le racisme structurel présent dans les sociétés belge et française ne sera combattu sur tous les fronts par les féministes et toutes les forces antiracistes. Il faut ouvrir les yeux sur les discriminations structurelles à l’emploi et à la formation qui empêchent la survie sociale de beaucoup de femmes musulmanes [qui portent le foulard] dont certaines finissent détruites sur le plan physique et/ou mental. L’émancipation passe par l’inclusion et non l’exclusion ».

L’union fait la force

Malgré les courants contradictoires qui traversent le féminisme, il faut garder le mouvement au singulier, préconise Seyma Gelen « parce que c’est un mouvement global. Cela permet de toutes nous relier. Et le problème commun à toutes les femmes, c’est la domination masculine qui nous écrase. » Pour elle, « ces débats autour du décolleté d’une part et du maillot intégral de l’autre divisent la cause féministe globale. Pourtant, il faut absolument être solidaires contre tout ce qui nous opprime toutes, sans oublier le capitalisme qui est racial et patriarcal ».

Soyons unies, ne donnons pas des arguments aux racistes et aux sexistes, car le chantier est énorme.

– Seyma Gelen, féministe décoloniale.

Si le mouvement est unique du point de vue d’une problématique, il est « pluriel dans ses revendications, dans les vécus des femmes et dans les stratégies ». La preuve avec l’action coup de poing à Grenoble : d’autres féministes auraient préféré peut-être rester dans le cadre légal. « Les femmes sont libres de définir les stratégies qu’elles estiment les plus justes pour défendre leur cause. Si certaines lancent le hashtag #JeKiffeMonDécolleté parce qu’elles veulent vraiment circuler librement dans l’espace public, dans les transports et dans les rues sans être dérangées, je n’ai aucun jugement à porter là-dessus en tant que femme de confession musulmane qui décide de se couvrir le corps. Mais autant, en tant que féministe, j’attends de la part d’autres féministes qu’elles saluent aussi nos stratégies à nous parce que nous avons différents vécus et luttons donc autrement, en utilisant d’autres moyens. En tant que femmes, je pense que c’est important de ne pas se discréditer les unes les autres sur la manière de lutter contre la domination masculine », explique Seyma Gelen avant de lancer un appel général à toutes les féministes : « Soyons unies, ne donnons pas des arguments aux racistes et aux sexistes, car le chantier est énorme. »

CIM Internet