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Neil Armstrong : le difficile retour sur Terre

Neil Armstrong sur le sol de la Lune. | © EPA

Société

Paris Match vous raconte la vie d’après de Neil Armstrong, le premier homme à poser le pied sur la lune. 

La sirène retentit. Un coup strident qui, aux États-Unis, signifie « arrêt immédiat ». Pascal Rostain range sa Nissan sur le bas-côté de la route. Le photographe est arrivé la veille à Indian Hill, dans l’Ohio, avec l’intention de rencontrer Neil Armstrong. « Si tu pouvais l’avoir avec la Lune en arrière-plan, ça serait mieux », l’a mis au défi le directeur de Paris Match. Le problème, c’est que le héros vit reclus et n’a pas signé d’autographe depuis plus de quinze ans. Les voisins du quartier n’aiment pas qu’on l’embête. Ils donnent de faux renseignements lorsqu’on demande où habite Armstrong. Et si la personne insiste, la police n’est jamais loin. « Vous avez déjà entendu parler de Google ? » lui demande le policier. Connecté depuis son 4×4, il sait déjà tout du photographe.

« Mais je ne fais rien d’illégal », rétorque ce dernier. « La seule chose légale dans l’Ohio, monsieur, c’est de laisser les gens tranquilles. Si vous continuez à ennuyer M. Armstrong, je vous coffre pour de bon, c’est clair ? » explique l’officier Watts de la patrouille des Indian Hill Rangers à Pascal Rostain. Depuis son grand voyage, Neil Armstrong a choisi de vivre sur la face cachée de la Lune, loin du clair de Terre qui les accueillit, lui et Buzz Aldrin, un certain 20 juillet 1969, quand 600 millions de Terriens regardèrent incrédules ces images grisâtres et striées de deux hommes foulant pour la première fois un ailleurs incroyable, l’astre lunaire. Neil Armstrong n’a jamais admis être entré dans la légende. « Je ne méritais pas une telle attention », répète-t-il.

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Il surprend tout le monde en annonçant qu’il ne participera plus à aucune expédition spatiale. En août 1971, il quitte la Nasa. Il avait refusé aussi d’en devenir le porte-parole. Et part enseigner l’ingénierie à l’université de Cincinnati. Il veut trans-mettre son savoir, mais il se retrouve face à un dilemme existentiel : que faire de plus dans la vie, une fois qu’on est allé sur la Lune ? Dans les années 1980, il sort de l’ombre, timidement, devenant le porte-parole d’entreprises comme Chrysler ou General Time Corporation. En avril 1997, il est sur le pas de tir de Cap Canaveral d’où sera lancée la navette Columbia. Un technicien lui tend une photo pour qu’il la lui dédicace. « Vous savez, chacun à notre niveau nous poursuivons votre rêve, lui dit l’homme. – Je ne signe plus d’auto-graphe », rétorque Armstrong sèchement. Le technicien s’éloigne, déconcerté. Pris de remords, Armstrong se résoudra quand même à signer la photo. En juillet 1999, pour célébrer les 30 ans de l’exploit, il est le seul à décliner toutes les interviews. Il est aussi très susceptible sur l’usage de son nom et… de ses cheveux lorsqu’il découvre, en mai 2005, que son coiffeur, Marx Sizemore, les revend à un collectionneur. Armstrong menace de porter plainte. Trop tard : quelqu’un les a achetés pour 3 000 dollars.

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Neil Armstrong, photographié dans le module lunaire, après son « moonwalk » historique. « Nous étions vraiment très privilégiés de vivre cette mince tranche de l’histoire », déclarera-t-il. © EPA/NASA/HO

Après un règlement à l’amiable, le coiffeur reversera l’argent à une œuvre caritative. Toute sa vie, Neil Armstrong aura exercé une fascination. Mystères, théorie du complot et anecdotes rocambolesques. Sur certaines histoires, il prend un malin plaisir à brouiller les pistes. Il reconnaît que, en approchant de l’orbite lunaire, il a remarqué d’étranges lueurs. Il n’en faut pas plus pour que certains affirment qu’il a vu des extraterrestres. On prétend encore qu’il se serait converti à l’islam en allant sur la Lune. Lorsqu’il visite l’université Purdue, dans l’Indiana, un étudiant musulman lui garantit que son père lui a raconté que l’astronaute avait entendu la voix du muezzin, qu’il s’était converti et avait déménagé au Liban. A l’époque, Armstrong vit bien à Lebanon – Liban, en anglais –, sauf que c’est une ville et qu’elle est dans l’Ohio ! Il s’accommode de toute cette légende créée autour de sa personne. Il n’y a que lorsque quelqu’un émet l’hypothèse d’une supercherie qu’il sort de ses gongs : certains professent que tout aurait été filmé en studio pour consacrer la prédominance américaine sur les Russes dans la conquête spatiale. Armstrong exigera que la Nasa fournisse au public des preuves scientifiques du vol. Mais toutes ces explications l’ennuient. Sa discrétion vire à l’obsession. « Il a mené une vie exceptionnelle, mais il a pris ce qui lui arrivait bien trop au sérieux », dit de lui sa première femme, Janet Shearon.

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L’un des deux clichés de Neil Armstrong pris par Pascal Rostain. Les derniers du héros dans sa vie quotidienne… © Pascal Rostain

Lorsqu’elle le quitte dans les années 1987, Neil est bouleversé. Elle était celle qui l’avait accompagné dans toutes ses aventures. En février 1990, nouveau coup du sort : ses deux parents disparaissent. Un an plus tard, il fait une crise cardiaque, la première d’une longue série qui finira par lui être fatale. En 1992, il rencontre Carol Knight. Une seconde vie commence. À 82 ans et malgré ses problèmes cardiaques, il conserve une allure athlétique, conduit lui-même sa voiture et il lui arrive encore de piloter des avions et même des planeurs… Lorsque nous avions retrouvé sa trace en 2008, Neil Armstrong était resté fidèle à ses principes. « Je ne donne plus d’interviews, vous le savez bien, vous avez dû le lire », m’avait-il dit au téléphone. Quelques semaines plus tôt, je m’étais rendu à Indian Hill, espérant le trouver dans son jardin. Il était en voyage.

Pascal Rostain aura plus de chance que moi. En dépit des menaces de l’officier Watts, il parviendra à le photographier dans un café puis dans une station-service. Ce sont les derniers clichés du héros lunaire dans son existence de tous les jours. Des photos où personne ne semble le reconnaître. Armstrong sera resté de bout en bout l’inconnu le plus célèbre du monde. Lorsque je pense à lui, je me souviens de sa maison, pas très grande, située au creux d’un vallon et entourée de forêts. Il avait plu, et, en fin de journée, le ciel s’était dégagé. Neil Armstrong n’était pas là, mais au crépuscule, la Lune s’était levée.

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