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Pourquoi il faut en finir avec les « gender-reveal parties »

gender reveal

Bleu, c'est un garçon. Rose, c'est une fille. Plus cliché, tu meurs. | © Pexels

Société

Même celle qui a popularisé ces fêtes pour dévoiler le sexe de son futur bébé regrette avoir lancé cette tendance.

 

Ce n’est pas pour rien que l’on appelle ça un « heureux événement ». La mise au monde d’un être humain, cela se fête. Généralement, cette célébration a lieu lors d’une « baby shower », entre les septième et huitième mois de grossesse. Entre les cupcakes et les animations, les invités fêtent l’arrivée imminente du bébé, donnent des conseils à la future maman et l’inondent de cadeaux. Mais certains parents ne s’arrêtent pas là. Aux États-Unis, il existe une autre fête, encore plus kitch et malaisante, qui, cette fois, inclut au moins le futur père : les « gender reveal parties ».

Depuis plusieurs années, ces étranges cérémonies pullulent sur les réseaux sociaux. Plutôt que d’apprendre la nouvelle dans l’intimité du cabinet du gynécologue, les futurs parents découvrent s’ils attendent une fille ou un garçon entourés de leurs amis et de leurs familles, dans une ambiance festive et une débauche de rose ou de bleu. Plusieurs formules s’offrent alors au couple. Un ballon à percer, dont s’échappera une pluie de confettis d’une des deux couleurs, un gâteau à couper, fourré à la crème rose ou bleue, ou encore des pétards, qui dégagent une fumée d’une certaine couleur… Certains redoublent d’imagination. Mais dans tous les cas, la mise en scène est digne d’un compte à rebours du 31 décembre à Times Square. Trois, deux, un… Tout le monde se réjouit de savoir si votre foetus a un pénis ou un clitoris. Super.

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Sex reveal party

Dans une Amérique réputée pour son goût pour les fêtes commerciales et pour l’excès, ces « gender reveal parties » sont un phénomène relativement nouveau. Pour l’autrice transgenre Jennifer Finney Boylan, « ces événements en disent beaucoup plus sur notre culture que sur le sexe de nos futurs enfants », écrivait-elle en décembre 2018 dans le New York Times. Ces cérémonies illustrent surtout à quel point la plupart des gens dans notre société binaire établissent un lien entre le genre et les caractéristiques du sexe, et à quel point les stéréotypes de genre sont toujours bien présents. En effet, rien que le nom du concept américain est problématique. « Gender reveal party » devrait en réalité s’appeler « sex reveal party » puisque le sexe, – mâle, femelle ou intersexué.e -, correspond bien à l’ensemble des caractéristiques biologiques, alors que le genre est une construction socio-culturelle. On ne nait pas homme ou femme, on le devient. « La croyance erronée que le genre est nécessairement congruent au sexe assigné à la naissance constitue la base des mécanismes menant à des représentations et des discours transphobes », alerte l’association Genres Pluriels.

Avec leur code-couleur et leurs gâteaux couverts de diadèmes ou de camions, ces fêtes sont le bastion de la binarité et renforcent les stéréotypes de genre. Transmis aux enfants dès leur plus jeune âge, ces derniers les enferment dans un déterminisme genré, non sans conséquences. À force d’entendre qu’ils ou elles sont « naturellement » doué.es ou mauvais dans une certaine matière à l’école, les garçons et les filles rencontrent effectivement davantage de difficultés dans ces domaines. Par exemple, les garçons n’auraient pas « les qualités naturelles » requises pour s’épanouir dans le milieu du care, du soin aux autres, tandis que les filles, plus douces, n’auraient pas la force de travailler dans un domaine plus technique. Les dommages des stéréotypes de genre vont encore plus loin. Lorsque les parents imposent à leurs enfants des clichés sexistes, en répétant à leurs garçons qu’ils ne devraient pas pleurer ou à leurs filles qu’elles doivent être sages et polies, des problèmes sociétaux encore plus graves émergent tels que le sexisme, la masculinité toxique et les violences. Lutter contre les stéréotypes de genre est donc un enjeu d’égalité et de diversité.

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Si nous voulons enseigner à nos enfants qu’ils ne devraient pas être définis ou limités par leur sexe, pourquoi la toute première fête que nous avons en leur honneur se concentre-t-elle sur le renforcement de ces limitations ? « Célébrer le genre d’un enfant avant sa naissance est une affaire délicate. Cela définit les attentes quant à l’identité de cet enfant. Cela laisse également la malheureuse impression que le genre est la chose la plus importante à célébrer à propos de cet enfant », souligne Jennifer Finney Boylan.

Les regrets de la « créatrice » du concept

Le 25 juillet dernier, celle à qui l’on doit la première gender reveal party Jenna Karvunidis, est revenue sur ce phénomène « devenu fou », selon elle. En 2008, cette Américaine avait écrit sur son blog un article à propos de cette fête un peu particulière. Son histoire avait ensuite été reprise par le magazine The Bump et fait son bout de chemin. « Je ressens des choses très diverses au sujet de cette étrange contribution au monde de la culture », confie aujourd’hui la blogueuse sur Facebook, déplorant le poids que ces fêtes font peser sur les enfants et leur éducation à venir. Pour Jenna et son mari, cette première « gender reveal party » avait davantage pour but d’annoncer une grossesse saine, après plusieurs fausses couches, que de savoir si le gâteau était rose ou bleu. « Qui accorde de l’importance au genre de son bébé ? » demande-t-elle, même si cette fête ne peut pas révéler le genre du foetus, mais bien son sexe. « Je l’ai fait parce que nous ne vivions pas en 2019 et nous ne savions pas ce que nous savons maintenant – le fait qu’assigner un genre à la naissance prive les enfants de leur potentiel et de certains talents qui n’ont rien à voir avec ce que nous avons entre les jambes ».

Laissez simplement vos enfants être qui ils sont.

Si Jenna Karvunidis regrette aujourd’hui ce concept, c’est grâce en grande partie à sa première fille qui commence à s’identifier comme non-binaire. « Rebondissement », écrit-elle sur Facebook. « Le premier bébé au monde qui a fait l’objet d’une gender reveal party est une petite fille qui porte des costumes ! » Aujourd’hui, la maman de trois enfants demande aux parents de « laisser simplement leurs enfants être qui ils sont » et pense aux nombreuses personnes trans et non binaires. « Je suis ravie que ces fêtes aient apporté de la joie à quelques personnes, mais cette joie s’est construite sur le dos des personnes non binaires et trans, dit-elle. Même si un problème ne nous affecte pas personnellement, nous devrions tous avoir suffisamment d’humanité pour réaliser que tel acte qui nous apporte de la joie, peut créer du tort aux personnes marginalisées ».

A weird thing came up on Twitter, so I figured I’d share here. Someone remembered it was me who « invented » the gender…

Publiée par High Gloss And Sauce sur Jeudi 25 juillet 2019

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