François Englert : l’enfant caché derrière le prix Nobel

François Englert : l’enfant caché derrière le prix Nobel

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Âgé de 85 ans, le scientifique belge parle pour la première fois d’un passé douloureux. Celui d’un enfant juif « caché » pendant la guerre pour échapper à la déportation et aux persécutions nazies.

 

En octobre 2013, le professeur belge François Englert recevait le prix Nobel pour ses découvertes dans le domaine de la physique des particules. Cette reconnaissance internationale a bouleversé son regard sur sa vie. D’un passé lointain, des souvenirs enfouis ont rejailli. Ceux d’un enfant juif qui fut « caché » pendant la guerre pour échapper aux persécutions nazies et à la déportation. Dans cet entretien, le premier qu’il accorde sur cette période difficile de sa vie, le savant belge âgé de 85 ans exprime sa reconnaissance envers les personnes qui l’ont sauvé. Il nous parle notamment d’un proverbe mexicain qui traduit bien ce que fut son chemin de résilience : « Ils ont voulu nous enterrer, mais ils ne savaient pas que nous étions des graines ».

Ils ont voulu nous enterrer, mais ils ne savaient pas que nous étions des graines.

Expliquant son long silence sur cette période de sa vie, le professeur Englert déclare qu’il n’est pas le premier à s’être réfugié dans une forme de « non-dit » : « Pendant très longtemps, je n’ai jamais parlé. Quand on me demandait d’évoquer ce passé dans une interview, je disais que ce n’était pas le moment. (…) Je me suis renseigné sur le parcours d’autres enfants qui, comme moi, ont été cachés pendant la guerre C’est difficile à expliquer. Mais il est certain que je ne suis pas unique dans le fait d’en avoir peu parlé. C’est sans doute une défense. (Certes), J’ai eu beaucoup de chance, je n’ai pas été déporté, j’ai été caché dans des familles belges et donc j’ai été sauvé. Cela n’empêche : on côtoie d’assez près une barbarie que l’on imagine pas nécessairement se développer dans des pays que l’on croit civilisés ».

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En 1942, alors que les nazis commencent la déportation des Juifs de Belgique, principalement vers le camp d’extermination d’Auschwitz, la famille Englert quitte Bruxelles et trouve refuge à Lustin. Elle est accueillie par la famille Jourdan qui tient le Café-Restaurant de la Gare. Dans les premiers jours, on demande au jeune François de faire comme s’il ne connaissait plus ses parents et son grand frère. Bientôt le garçon de 9 ans est confié aux bons soins de la famille Jourdan. Il souffre de cette séparation, il s’inquiète de ce qui pourrait arriver à ses parents et à son grand-frère qui sont allés trouver refuge ailleurs, dans un endroit inconnu de lui : « Il y avait un grand manque », dit-il. « Je n’avais évidemment aucune relation avec d’autres personnes de mon âge. Cela aurait été la chose la plus dangereuse : on ne savait pas comment les gens parlaient.  J’avais une certaine compréhension du fait que la situation était très dangereuse. J’avais acquis, dans ce cas-là c’est automatique ou presque, une maturité qui n’est pas « normale », qui n’est d’ailleurs pas agréable à vivre ». Durant cette période, cet enfant trouve aussi une consolation dans l’affection que lui porte un habitant de Lustin, Achille Moreels.

J’avais besoin de quelque chose qui me libère. Et très curieusement, c’est le prix Nobel qui a joué ce rôle.

En 1943, les parents Englert échappent de peu à la traque des nazis et ils décident de changer de cache. Ils vont chercher François à Lustin et toute la famille trouve un nouveau refuge à Annevoie où elle bénéficie du soutien de l’abbé Louis Warnon. C’est aussi grâce à ce curé que François Englert sera rescolarisé sous un faux nom au Collège Notre Dame de Bellevue à Dinant où il fut interne jusqu’en juin 1944. Là aussi, il parle peu ou pas aux autres enfants par peur de se trahir.

Au sortir de la guerre, le jeune homme va refouler ces moments douloureux : « Pour pouvoir vivre dans la « normalité », ce qui a été plus ou moins le cas, j’ai essayé, je dirais même que c’est venu automatiquement, de peu revoir cette partie de ma vie. Du coup, j’ai aussi refoulé la gratitude extraordinaire que je ressentais à l’égard de ces personnes qui m’ont sauvé », nous dit-il. Mais, ajoute-t-il : « Quand j’ai commencé à être nettement moins jeune qu’auparavant, ce passé est revenu et, de plus en plus, il m’a préoccupé. Mais j’avais besoin de quelque chose qui me libère. Et très curieusement, c’est le prix Nobel qui a joué ce rôle. Le doyen du jury m’a dit que je devais écrire une biographie. Je lui ai rétorqué qu’en général je n’évoquais pas ce qui s’était passé pendant la guerre. Que je ne parlais que de mes études… Il m’a renvoyé que, maintenant que j’avais le Prix Nobel, c’était un devoir moral d’en parler ».

François Englert avec sa famille avant la guerre

Un retour vers son passé qui, in fine, l’a conduit à prendre contact avec Yad Vashem afin que ses sauveurs soient reconnus comme « Justes parmi les nations » : « Je ne me sentais pas bien parce que je n’avais pas transmis mon témoignage. Je n’avais pas suffisamment essayé de faire quelque chose pour les gens qui m’ont sauvé, même s’ils étaient morts. Je trouve que l’attitude des gens qui nous ont aidé est remarquable. Presque toujours, ils ne nous connaissaient pas. Ils l’ont fait par humanité et avec courage », nous dit-il encore.

« Si vous aviez devant vous ces personnes qui vous ont aidé dans cette période de votre existence, qu’auriez-vous envie de leur dire ? », lui demandons-nous. Il répond : « Je voudrais les embrasser. Tous… Et peut-être, de leur dire que j’ai tout de même fait des choses dans ma vie. Que c’est à eux et à mes parents que je voudrais le dédier…».

La famille Jourdan qui a recueilli François Englert enfant

François Englert conclut : « Le père, la mère et la fille Jourdan, Achille Moreels et le curé Warnon, ce sont des gens que je vois comme s’ils étaient là. À un certain moment dans ma vie, j’ai retrouvé Achille. C’était sans prévenir. Je me rappelais où se trouvait la maison. J’ai sonné. Il était là. Alors, j’ai vu que, sur la cheminée de la pièce principale, il y avait mon portrait. Je dois dire que ça… C’était terriblement émouvant. Ce moment, j’y pense encore. Pendant la guerre, Achille s’était rendu compte de la « misère » dans laquelle j’étais. Il m’a fait beaucoup de bien et il a compris que je l’aimais beaucoup. Et lui aussi, je m’en rendais compte, il m’aimait. Il avait conservé une photo de moi…».

L’interview complète de François Englert par Michel Bouffioux est à découvrir dans l’édition papier de Paris Match Belgique, ce 6 avril 2017.

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