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Encore 39 personnes sauvées par l’Open Arms, toujours bloqué en mer

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Le bateau de l'ONG ProActiva dans le port de Naples. | © BELGA/AFP

Société

Depuis neuf jours, le navire de l’ONG ProActiva Open Arms attend de pouvoir accoster en lieu sûr. À son bord, 121 migrants secourus au large de la Libye. Aucun pays n’accepte de leur ouvrir un port. L’urgence en pleine mer.

 

Le navire espagnol Open Arms est coincé dans les eaux internationales, au sud-ouest de Malte et à l’est de l’île italienne de Lampedusa depuis neuf jours. L’Italie, l’Espagne et Malte lui refusent l’accès à la terre. En attendant, sur le bateau, les vivres diminuent et la situation humanitaire se dégrade. À son bord, 121 migrants, dont 30 enfants et deux bébés. Ils ont été secourus le 1er et le 2 août lors de deux sauvetages, le premier à 78 milles marins de la Libye et le second à proximité de la zone de recherche et de sauvetage de Malte. Francisco Gentico, fait partie des quelques volontaires présents sur le bateau, nous avons réussi à le joindre. « On a encore sauvé des gens », nous disait-il ce matin. En effet, l’Open Arms a sauvé de la noyade 39 autres personnes cette nuit vers 2h du matin. Sur le navire, de minute en minute la situation se dégrade, l’anxiété augmente…

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Interdit d’accoster

« La seule solution possible est que l’Italie ou Malte ouvre l’un de leurs ports. Il faut négocier avec d’autres pays pour transférer les gens ailleurs après. Mais légalement, nous devons aller dans l’un ou l’autre de ces pays », explique Gentico.

Malte, qui avait accueilli 40 migrants de l’Alan Kurdi, un navire d’une ONG allemande après un accord de répartition, a refusé de laisser débarquer les passagers de l’Open Arms. En Italie, le ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini a réagit violemment. Selon le quotidien italien La Repubblica, il a qualifié l’ONG de « provocateurs politiques » et a averti : « Les eaux territoriales italiennes sont fermées pour Open Arms et nous sommes prêts à saisir le navire ». En vertu de la nouvelle loi anti-migrants adoptée lundi par le Parlement italien, l’ONG espagnole pourrait subir la confiscation de son bateau et jusqu’à un million d’euros d’amende si elle pénètre dans les eaux territoriales italiennes comme l’avait fait en juin le Sea-Watch 3 commandé par l’Allemande Carola Rackete. Selon El Pais, l’Espagne a publiquement refusé d’intervenir« Nous n’avons pas à le faire », a déclaré mercredi la vice-présidente par intérim Carmen Calvo. Les politiques migratoires restrictives de l’Italie et de Malte, et l’accord entre l’Union européenne et la Libye pour limiter les flux migratoires en provenance de ce pays, ont contribué à faire de l’Espagne la première porte d’entrée de l’immigration clandestine en Europe en 2018.

Une Europe sans âme et sans cœur ?

Face à l’urgence d’agir, le président du Parlement européen, David Sassoli s’est exprimé dans une lettre adressée au président de la Commission, Jean-Claude Juncker : « La situation est grave et appelle une action immédiate. (…) Si l’Europe ne peut pas protéger cette femme (Hortensia, l’une des rescapées, Ndlr) et ses compagnes qui sont parties à la recherche d’une vie meilleure, cela signifiera que l’Europe a perdu son âme, ainsi que son cœur ».

La réalité européenne est en effet extrêmement complexe. Comme l’analyse El Pais, dans les cas où un navire de sauvetage se voit refuser l’entrée, la Commission européenne joue le rôle de médiateur entre les États membres. La formule imprévisible et lente oblige les bateaux de sauvetage des ONG à attendre jusqu’à trois semaines pour obtenir l’autorisation de débarquer. De plus, le processus ne peut commencer que sur la demande d’un État membre de l’UE. Dans le cas de l’Open Arms, après neuf jours, aucun pays n’a demandé à la Commission européenne d’intervenir pour trouver une solution.

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« Il est temps que les gouvernements européens cessent de jouer avec la vie des gens et déploient les ressources adéquates pour la recherche et le sauvetage, là où ils sont nécessaires. Il est inacceptable que, à proximité des plages sur lesquelles les vacanciers se prélassent, des bébés soient bloqués en mer. Les États européens, à commencer par l’Italie et Malte, ont effrontément sapé le système de recherche et de sauvetage et utilisé des personnes comme des pions pour négocier des politiques de migration abusives, avec un mépris total pour la sécurité des personnes », a déclaré Maria Serrano, chercheuse sur les migrations chez Amnesty International.

Crise humanitaire d’urgence

ProActiva a saisi le tribunal des mineurs de Palerme (Sicile) pour réclamer que la trentaine de mineurs à bord, dont des jumelles de 9 mois et leur mère camerounaise, et un grand nombre d’adolescents voyageant seuls soient accueillis et confiés à des tuteurs. « C’est prévu par les articles 6 et 11 de la Convention de La Haye (sur la protection de l’enfance, Ndler). Nous respectons la loi », a insisté ProActiva Open Arms.

Après plus d’une semaine à bord, la situation est très critique. « Les gens sont fatigués et anxieux mais ils nous aident au maximum », confie notre contact en direct du bateau.

Le chef de cette mission, Anabel Montes, est à bord du navire, elle témoigne de maladies et de souffrances psychologiques. « Plus le temps passe, plus il devient difficile de leur expliquer pourquoi ils ne peuvent pas être emmenés à un port où leur vie ne sera pas en danger. L’anxiété et la nervosité augmente. Il est urgent de trouver un lieu de débarquement sûr. Ils ont droit à la vie », a-t-elle déclaré sur les réseaux sociaux de l’ONG.

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Hier, en raison de l’ inaction des États , les 89 adultes des 121 migrants à bord de Open Arms ont exprimé leur volonté de demander l’asile en Europe. Ils l’ont fait depuis les eaux internationales, après que l’équipage ait recueilli leurs témoignages afin de documenter ces demandes d’asile qui ont été communiquées au HCR (Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés) en Italie et au MRCC du Rome, le centre de coordination du sauvetage des pays transalpins. Une situation sans précédent.

Des personnes qui fuient l’horreur

Ils viennent d’Érythrée, du Soudan ou d’Éthiopie. En Libye, l’immigration clandestine est un crime et le trafic et l’exploitation des migrants sont une activité lucrative. Tortures, viols, exploitations sont le quotidien des migrants qui traversent le pays. Derrière les chiffres, il y a des noms, des visages, des histoires. Comme celle de ces trois sœurs Hayat, Safa et Eslam et de leur mère Hayada. Des femmes fortes, des combattantes qui viennent du Soudan. Enfermées dans un centre de détention pendant neuf mois, les trois sœurs ont subi toutes sortes de harcèlement, de violences et de viols.

Hortensa a besoin de soins continus, son corps est brûlé. Elle a été aspergée d’essence lorsqu’elle a essayé d’empêcher son agresseur de la violer en Lybie. Elle a 30 ans.

La crise de l’Open Arms survient quelques jours à peine après la « pire tragédie de cette année  en mer Méditerranée » selon l’ONU. En effet, vendredi 25 juillet, les corps de 62 migrants ont été repêchés en Libye après le naufrage la veille de leur embarcation au large de la ville de Khoms. La situation de l’Open Arms réveille l’indignation et la colère des humanistes. « En mer, il n’y a pas de migrants. Ce sont des naufragés, des êtres humains en danger. Est-ce que quelqu’un doute que s’ils étaient des touristes et des riches, tout serait différent ? Ce sont des vies humaines condamnées à mort dans un énorme cimetière appelé la Méditerranée. Mais regarder ailleurs est toujours plus confortable », a déclaré Open Arms sur Twitter.

« Aujourd’hui, on a reçu des biens, des réserves et de la nourriture. Richard Gere est venu sur le bateau apporter son soutien », nous témoignait hier Gentico.

Une pétition a été lancée pour offrir une solution d’urgence aux personnes à bord et aux volontaires.

La Méditerranée est devenue la route maritime la plus meurtrière au monde. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 840 personnes y ont disparu depuis le début de l’année, dont 576 en Méditerranée centrale.

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