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Musée royal de l’Afrique centrale : un masque tellement « emblématique »

Le masque volé en 1896 à Luulu par Oscar Michaux (en médaillon) est une "pièce maîtresse" du Musée de Tervuren.-EO.0.0.23470, collection MRAC Tervuren ; R. Asselberghs, MRAC Tervuren © et HP.1959.29.824, collection MRAC Tervuren ; Delevoy, 1894

Société

Depuis longtemps un masque luba figurant une tête humaine encadrée de cornes de buffle est associé à l’image du Musée royal de l’Afrique centrale. C’est en quelque sorte son « emblème » officieux. Un choix éthique ? L’objet a été acquis lors du pillage d’un village congolais en 1896. Il fit partie de la collection privée du commanditaire du vol, un militaire belge. Ensuite, il fut acheté par le musée sur l’insistance d’un homme influent à Tervuren, le beau-frère du voleur…

Selon l’historien de l’art Julien Volper qui œuvre au Musée royal de l’Afrique centrale (MRAC), il s’agit d’un « masque emblématique », de « la grande icône du musée, l’équivalent de Mona Lisa pour le Louvre. » (1) Et de fait, depuis très longtemps, le masque luba n°EO.0.0.23470, l’un des items de la collection « Oscar Michaux », est associé à l’image de cette institution post-coloniale. Au gré de diverses campagnes de merchandising et de communication, cette « pièce-maitresse » fut reproduite sur des affiches, sur des cartes postales, sur un timbre national et même sur une pièce de monnaie frappée lors du centenaire de ce qui fut autrefois le Musée du Congo belge. En décembre dernier, l’exposition intitulée « Un art sans pareil, Objets merveilleux du MRAC », pensée à l’occasion de la réouverture du musée, a mis une fois encore ce masque-heaume en tête de gondole pour attirer le chaland. Un choix malheureux, celui de l’esthétique plutôt que l’éthique, car le bel objet a une sale histoire.

Au MRAC, on la connait depuis des années. Plus précisément depuis le 25 septembre 2001, jour où le docteur en anthropologie culturelle Rik Ceyssens « pris son courage à deux mains » – l’expression est de lui- pour « communiquer le lieu et la date de récolte du 23.470 au chef la section Ethnographie du MRAC » (2). Des circonstances de « récolte » très moches qui sentent la poudre. La « grande icône du musée » a été prise lors du pillage d’un village perpétré par la force publique de l’Etat Indépendant du Congo (EIC) ; par des prédateurs armés qui se sont attaqués à des villageois qui ne les menaçaient en rien, posant de la sorte un acte de barbarie qui n’avait d’autre mobile que le vol. Cela s’est passé le 26 mars 1896 à Luulu (on écrit aussi Lulu) dans le Haut-Lomami (République Démocratique du Congo).

Le masque de Luulu, divers objets volés le même jour – mais aussi d’autres pièces dont les circonstances d’acquisition demeurent indéterminées-  furent transportés en Belgique où ils ont été recelés par le commanditaire du pillage ; nous avons nommé Oscar Michaux, feu le commissaire de district de 1ère classe du Lualaba-Kasaï, un officier qui disposa d’une collection privée d’objets africains riche de 1400 pièces ! Revenu au pays en 1897, poursuivant sa carrière au sein de l’armée belge tout en touchant une pension pour ses « faits d’armes » au Congo, cet officier bénéficiait d’une allure débonnaire qui cachait efficacement le parcours d’un homme cruel. Il organisa de nombreuses conférences qui fascinèrent un public avide d’aventures africaines, de considérations sur les « nègres » et de poncifs sur les « mérites des civilisateurs du Congo ». Il mourut en uniforme en janvier 1918. De mort naturelle, derrière les lignes.

Une publicité pour le Musée du Congo conçue en 1949 par Jean Van Noten. Le masque, qui avait été transformé de manière douteuse par le musée (ajout d’une espèce de collier de barbe) était associé à une statuette de femme luluwa. – HO.1949.16.116-3, collection MRAC Tervuren ; affiche de J. Van Noten, s.d.

Un crime parfait, un réseau relationnel et un petit secret

L’histoire de la collection privée d’Oscar Michaux fut premièrement celle d’un crime parfait. Pas vu, pas pris, pas de victime en mesure de réclamer justice. Elle fut ensuite celle d’un réel cynisme. Dans ses mémoires publiées en 1907 et rééditées en 1913 sous le titre « Carnet de campagne », le militaire s’autorisait à fournir des indices permettant de comprendre qu’une partie de sa collection avait une origine délictueuse. Autrement dit, il évoquait le pillage et le masque en toute impunité (voir plus bas).

Quant à l’acquisition du masque par le musée, ce fut l’histoire d’un réseau relationnel. Celui-ci a été reconstitué par l’anthropologue Rick Ceyssens. En 1919, la collection privée Michaux devint une collection publique à la suite d’une négociation financière menée entre la direction du musée du Congo et la veuve de l’officier, Mathilde Mertens. Cette dernière bénéficia d’un appui de choix, celui d’Hector Lebrun, membre de la Commission de surveillance du musée du Congo belge et… mari de Victoria Michaux, la sœur d’Oscar. In fine, la collection Michaux, (716 pièces sont effectivement entrées au musée sur les 1400 objets évoqués dans un rapport d’expertise établi par le conservateur Joseph Maes), fut achetée pour 12.000 francs belges (valeur 1919, soit quelques 50.000 euros). En sus, Mathilde Mertens se voyait accorder une pension par l’Etat : 3.000 francs jusqu’à sa mort, à condition de ne pas se remarier. Une faveur, en fait, résultant d’une proposition déposée au parlement par le vicomte Jean de Jonghe d’Ardoye qui avait vanté, presqu’homérique devant ses pairs, les « 63 combats » (ndlr : un chiffre quelque peu exagéré) menés en Afrique par le commandant Michaux.

L’arrangement financier avec la veuve de l’officier fut pendant bien longtemps l’un des petits « secrets » du musée de Tervuren. En 2011, dans le livre où il fait état de ses recherches, Ceyssens relève que « deux dossiers relatifs à cette acquisition en 1919 par le Musée du Congo belge ont été non pas conservés mais pour ainsi dire cachés par les services de la direction générale jusqu’en 2002. » La mise au jour de l’achat du masque n’a cependant pas fait taire la légende institutionnelle selon laquelle la collection Michaux avait été « donnée » au musée. Ainsi, en 2014, alors que le MRAC était l’invité d’honneur de la Brafa (Brussels Art Fair, la plus importante foire d’antiquité et d’art organisée à Bruxelles), un collaborateur du musée fut chargé de faire un exposé sur le masque « emblématique ». Aux amateurs d’art africain réunis à l’hôtel Plazza de Bruxelles, Julien Volper affirma qu’« en 1919, les héritiers de Michaux léguèrent la collection au musée de Tervuren. »

La réputation du masque Luba est internationale comme en témoigne  cette couverture récente (janvier 2019) du magazine Apollo. C’est lui aussi que l’on voit sur cette pièce de monnaie qui fut frappée en 2010 ou sur ce timbre édité en mars 1948. Et c’est encore le masque volé par Michaux et Lapière qui fit la couverture du beau livre édité par le Musée de Tervuren, en marge de la première exposition temporaire organisée après sa réouverture, fin 2018. -Doc

Des « objets merveilleux » d’une beauté aveuglante et des euphémismes

Au MRAC, pendant des dizaines d’années, la question des circonstances de la collecte du masque de Luulu est restée terra incognita. Pourquoi ? Prétendre que les informations sur ce sujet délicat étaient difficilement accessibles serait faire insulte à l’intelligence des scientifiques qui travaillent dans cette institution. La quête de savoir sur ce masque « emblématique » passait, c’est élémentaire, par la lecture des mémoires de son « récolteur ». Toutefois, nul chercheur du musée n’aurait songé à tenter pareille démarche pendant 80 ans. Dommage ! Michaux n’avait ramené qu’un seul masque d’Afrique et, dans son « Carnet de campagne » édité en 1907, il en parle explicitement…

Il serait également faux d’affirmer que la « non-découverte » de l’origine criminelle du masque pendant si longtemps s’expliquerait par un manque d’intérêt pour cette « pièce maîtresse » qui, pour reprendre les propos de Julien Volper lors de sa conférence au Brafa, a connu « très rapidement (…) un très grand succès ». En réalité, comme pour d’autres « objets merveilleux » qui peuplent ses salles d’exposition et ses immenses réserves, la direction du musée préférait se pincer le nez et fermer les yeux. Le questionnement sur les circonstances des collectes a longtemps été subsidiaire, voire tabou en ce qui concerne certaines pièces (lire aussi nos dossiers sur les statuettes volées à Lusinga de la « collection Storms » et sur l’histoire du vol de la kitumba de Ne Cuco par Alexandre Delcommune).

En 1924, Joseph Maes qui était alors le conservateur de la section ethnographique du musée du Congo belge, décréta qu’il n’y avait « aucune donnée précise » sur « l’origine » du « masque d’une beauté de sculpture toute remarquable, récolté par le commandant Michaux ». L’esthétique de l’objet, son caractère unique et exceptionnel, avaient déjà fait de lui un trophée pour l’institution, après qu’il le fut pour un bandit en uniforme. Une beauté aveuglante, en quelque sorte. Pendant des décennies, elle suffit à masquer l’histoire si peu présentable de la « récolte » de « l’icône ». Certes, en 2011, le Musée a édité les recherches de Ceyssens qui avait découvert, 10 ans plus tôt, ce qui aurait pu l’être depuis plus de 80 ans. Toutefois, il s’est agi d’un ouvrage scientifique qui n’a connu aucune médiatisation. 320 pages témoignant d’un travail remarquablement précis mais d’un accès extrêmement difficile. L’auteur n’y abordant pas le contexte historique de la colonisation mais multipliant des développements fort érudits destinés à ses pairs, à savoir des historiens de l’art et des anthropologues. Cette évocation en vase clos, partagée entre quelques spécialistes, ne percola évidemment pas vers le « grand public ». Certes, le masque n’était désormais plus muet. Mais au lieu de crier, il chuchotait. Trop doucement, pour qu’on puisse l’entendre. En 2018, quand le Musée a réouvert ses portes en grandes pompes, tandis que de nombreux débats sur les collections de Tervuren étaient initiés par des groupes de réflexion afro-descendants (Bamko, Bruxelles-Panthères, Collectif Mémoire coloniale…), « l’emblème officieux » échappa donc à tout questionnement public.

Aujourd’hui, la beauté du masque éblouit encore. Il n’est plus question de nier la question de « l’origine » mais celle-ci est abordée avec distance et précaution. Ainsi « la grande icone du musée » occupe seule la couverture du livre édité en marge de l’exposition « Art sans pareil ». Ce choix posé à l’heure de la réouverture de Tervuren confirme le caractère « emblématique » du masque de Luulu. Les pages intérieures de l’ouvrage démontrent une autre constante : la difficulté qu’éprouve le musée à s’approprier l’histoire pleine et entière des objets qu’il place en vitrine. Dans un texte très succinct, le commissaire de l’expo, l’incontournable Julien Volper, expédie la question du vol du masque en quelques mots, soit 3 lignes sur les 40 que compte l’article : « Lorsqu’en 1896, l’officier belge Oscar Michaux pénètre de force dans le village de Luulu, il découvre et récupère (sic) un objet qu’il décrit comme « une immense tête creuse avec deux grandes cornes servant au féticheur qui se l’adaptait sur les épaules. » La fonction exacte de cette pièce unique devenue le chef-d’œuvre du musée de Tervuren n’est pas connue. » Dans cette approche, le pillage de biens matériels dans un village congolais au 19ième siècle s’assimile à une « découverte » doublée d’une « récupération ». Plus loin, ce texte évoque le masque « acquis (sic) par Michaux ». Le contexte historique n’est pas abordé.

En 2014, lors du discours de présentation du masque par le MRAC à la Brafa, l’utilisation d’euphémismes fut tout aussi remarquable. L’essentiel du propos était alors constitué de ces nombreuses et bien incertaines conjectures généralement débattues par quelques spécialistes : quel était l’état original du masque, vu que, durant sa conservation à Tervuren, il a subi des modifications douteuses visant à le rendre plus attractif pour le public ? Ses protubérances sont-elles des « cornes » ou la « représentation d’une coiffure » ? S’il s’agit de cornes, sont-elles celles d’un buffle ou celles d’un bélier ? Que signifiait cet objet pour ceux qui l’ont fabriqué ? Dans quel type de cérémonie était-il utilisé ? Autant de questions, auxquelles personne ne sera jamais en mesure formuler de réponses certaines. C’est que, expliquait alors M. Volper, « à l’époque où le masque a été collecté (sic), les interrogatoires n’ont pas été tellement faits (sic). Quand les troupes ont occupé le village, cela a été un peu… (silence, il ne trouva pas le mot). Ce n’était pas l’optique d’une mission ethnographique à ce moment-là. (…) Michaux se trouvait près du village de Luulu. (…) L’officier, dans ces temps troublés du début de la colonisation, avait eu quelques soucis (sic) avec le chef du village. Il lui refusait l’entrée dans son village. L’officier Michaux qui n’était pas quelqu’un de spécialement calme (sic), ni un très bon diplomate a, on va dire, forcé la politesse (sic) et ses troupes ont occupé le village. Durant l’occupation du village, différentes choses ont été récupérées (sic) par les troupes – notamment du bétail- des tonnelets de poudre noire, différentes denrées et ce qu’Oscar Michaux appelle des fétiches (dont) notre fameux masque Luba » (…) Le masque de Luulu a été collecté de manière un peu brutale (sic), on peut le dire. »

« Partout où nous restons plusieurs jours, c’est la dévastation, une véritable nuée de sauterelles »

En temps réel, le lieutenant Albert Lapière eut des mots plus forts que ceux que l’on destine aujourd’hui aux amateurs d’art africain réunis en congrès. Cet officier de la force publique de l’Etat indépendant du Congo (EIC) était l’adjoint du commissaire de district de 1ère classe du Lualaba-Kasaï, Oscar Michaux. Depuis le 1er février 1896, Michaux et Lapière, à la tête d’une caravane de près de 2000 personnes – 300 soldats et 1700 auxiliaires, soit des porteurs et serviteurs des deux sexes- avaient entamé une expédition, démarrant de la station de Lusambo (province du Sankuru) vers le sud, notamment dans ces territoires qui font aujourd’hui partie du Haut-Lomami. Cette « mission de reconnaissance » dura jusqu’en août 1896. Le 12 avril 1896, soit quelques jours après le pillage de Lulu (26 mars), Lapière décrivait ce qu’il en coûtait aux populations locales de se trouver sur le chemin de la caravane Michaux : « Vers midi, nous arrivons au village de Matori. Le Lomami est à une centaine de mètres de là. (…) Les indigènes en apprenant notre arrivée, pris de panique, ont coupé le pont. Il était de leur intérêt pourtant de nous laisser quitter la contrée au plus vite, car partout où nous restons plusieurs jours, c’est la dévastation, une véritable nuée de sauterelles. »

«… C’est la dévastation, une véritable nuée de sauterelles ». Extrait du journal de Lapière, conservé au MRAC.

« C’est la dévastation, une véritable nuée de sauterelles », des mots qui sonnent autrement que « forcer la politesse », « collecte un peu brutale » par un « officier pas spécialement calme ». Des mots venant en droite ligne d’une époque où la violence exercée par les agents de l’EIC était à son paroxysme. Les voleurs Michaux et Lapière, fournisseurs du musée de Tervuren, n’étaient pas des personnages isolés mais des rouages d’un système de conquête, de domination et de prédation méticuleusement organisé. Le premier commença sa carrière congolaise le 31 décembre 1889 (on dira donc en 1890), le second enfila l’uniforme de la force publique le 12 mars 1894. Ils menèrent des carrières coloniales marquées par le feu et le sang : palabres, coups de force, batailles, combats, expéditions punitives. Leur engagement pour l’EIC pris fin en 1897. Temporellement, pour reprendre la formule de Joseph Conrad dont la célèbre nouvelle s’inspira d’un séjour passé au Congo entre 1890 et 1891, la carrière de ces hommes se situe « au cœur des ténèbres ».

En 1890, les caisses de l’Etat Indépendant du Congo étaient vides. Dans les premières années de cette décennie, pour se renflouer, l’EIC mis en place un système lui réservant toutes les richesses de la colonie, le produit des ressources naturelles exploitées par le travail forcé dans le cadre d’un régime de terreur. Ainsi vint le temps des prises d’otage, des mains coupées, des villages incendiés, des travailleurs-prisonniers convoyés à la chaine. Celui du caoutchouc « rouge », de l’ivoire et du copal. De la titanesque et meurtrière construction du chemin de fer, indispensable pour l’exportation. Cette époque vu la création du domaine privé, du domaine de la couronne et des modifications des règles commerciales, foncières et fiscales visant à faire du roi-souverain, Léopold II, le premier et principal bénéficiaire de toutes les richesses de « son » Congo. Ce fut aussi l’époque de concessions accordées sur d’immenses territoires, satisfaisant l’appétit d’investisseurs privés qui, s’appuyant sur leurs propres milices souvent dirigées par des anciens agents de l’EIC, contraignaient les populations au travail. Ce fut encore le temps de nombreuses expéditions car il s’agissait d’occuper effectivement l’immense territoire de la colonie obtenu sur papier lors des accords de Berlin en 1885. Il y eut au sud, la course pour l’occupation réelle du Katanga car des investisseurs belges rêvaient d’y trouver de l’or et d’autres minerais en quantité. Il y eut au nord des vélites léopoldiennes d’expansion vers le Bahr el-Ghazal (ce sud-Soudan dont on expulse aujourd’hui les réfugiés). Et, en conséquence, il y eut toutes sortes de caravanes, de déplacements de troupes qui débouchèrent tantôt sur des combats contre des concurrents territoriaux qui avaient été auparavant des alliés (campagne arabe), tantôt sur des opérations armées visant à « soumettre » des populations locales, dont certaines rencontraient des blancs pour la première fois, afin de les réduire à la servitude.

« Et voici que les villages prennent feu. Les uns après les autres, ils brûlent. »

« Pour tout le monde, l’Afrique Centrale n’était qu’une terre d’épouvante. Mon esprit était tout disposé à accueillir les dires de nos anciens. C’est ainsi que mon éducation commença dans les coups de canons et de fusils, dans les incendies des villages, en un mot dans les abus et les surabus de la force avec tous ses excès. Je devins chef à mon tour. Pendant ce temps, je suivis les exemples reçus. (…). Il m’a fallu quatre ans pour ouvrir les yeux à la réalité. » En 1908, dans « La Dernière Heure », l’agent de l’EIC Charles Lemaire confessait, en toute impunité, le criminel qu’il fut durant son premier terme d’agent de l’EIC. Cet homme était entré en service en décembre 1889, dix jours seulement avant une autre jeune recrue, le sous-lieutenant Oscar Michaux. Dans le « journal » de Lemaire, les compte-rendu se suivent et se ressemblent : palabres, expéditions punitives, villages incendiés, rançonnement de la population en vivres, en hommes et/ou en mitakos… Des morceaux de cuivre qui pouvaient être échangés comme des hommes dans ce Etat fantoche qui prétendait combattre l’esclavage…

Le 18 mars 1891, Lemaire écrit : « Les chefs de Makouli demandent à payer 1000 mitakos au lieu de deux hommes. Accordé. (…) Les chefs de Bonkondo (Ilèko) demandent à pouvoir donner 2000 mitakos au lieu de quatre libérés. Accordé. » Des mentions de ce genre, on en trouve aussi dans le journal de l’adjoint de Michaux. Le 1er juin 1896, un mois après le pillage de Luulu, Albert Lapière écrit : « Nous nous portons en avant, nous ne serons au village de Bedaniama que vers midi. (…) Le chef vient à notre rencontre ; dans l’après-midi, il vient nous apporter le tribut, des chèvres et des gens. » Une autre scène du quotidien est décrite en ces termes par l’adjoint de Michaux : « Le 11 avril, nous envoyons trois pelotons de 50 hommes chacun suivant une direction différente (…) Les divers détachements rentrent avant le soir, chargés de butin, prisonniers et chèvres. En somme, c’est une excellente journée. » De fait, lors de l’expédition qu’ils menèrent ensemble entre février et août 1896, Michaux et Lapière ne ramenèrent pas que des objets volés qui allaient se retrouver dans une collection privée et puis dans un Établissement scientifique fédéral à Tervuren. Il y avait aussi des centaines de prisonniers. Des condamnés au travail forcé, des « libérés » selon la terminologie cynique de l’EIC. Une main d’œuvre quasi-gratuite, pouvant être asservie jusqu’à l’épuisement. Tout profit pour les finances de l’Etat et pour celles de ses agents qui recevaient des primes en fonction du nombre de « recrutements ».

Charles Lemaire (à gauche) et Oscar Michaux, deux militaires qui furent agents de l’Etat indépendant du Congo durant le temps de ténèbres. – Doc

Les « libérés » étaient utilisés comme soldats au sein de la force publique, pour du portage ou des travaux titanesques comme la construction du chemin de fer, pour l’exploitation de ressources naturelles. Mais il y avait aussi le travail forcé pour les femmes, tantôt obligées de labourer les champs, de cuisiner, de nettoyer mais encore, sujet tabou, de satisfaire les plaisirs des officiers blancs. Ainsi Michaux avait la réputation partir en expédition avec « ses femmes » – l’expression est de son adjoint Lapière. René Cornet, un spécialiste de l’histoire du Maniema et du Katanga, peu suspect d’anticolonialisme, écrivit que Michaux disposait de son « harem ». Et il ne faisait pas bon le décevoir. Dans une lettre à son collègue Cyriaque Gillain, le 28 avril 1895, le commandant écrit : « J’ai appris avec beaucoup de plaisir que mon ancienne femme était arrivée à Lusambo. Vous savez toutes les infamies qu’elle a faites. (…) J’attends de vous comme un acte de justice puisqu’elle m’a volé et comme un acte de bonne camaraderie puisqu’elle m’a ridiculisé, que vous la mettiez à la chaine (…). Surtout gardez-la à Lusambo, je tiens énormément à la revoir ! »

Dans « Congo, une histoire », David Van Reybrouck qualifie ce temps des ténèbres en deux mots : « immonde saloperie ». Le prix Goncourt, Eric Vuillard a aussi décrit l’époque dans un récit sobrement intitulé « Congo ». Abordant la carrière de Charles Lemaire qui terrorisait les populations dans l’Equateur, il explique ce que les agents de l’EIC appelaient les « palabres » : « On fait venir les chefs de village. On leur cause. Ceux qui ne seront pas amis auront la guerre ; être ami, cela veut dire fournir des hommes et des vivres ; et aussitôt cela se corse. Quelques chefs tentent de négocier pour éviter le pire, mais les exigences de Lemaire sont exorbitantes. Et voici que les villages prennent feu. Les uns après les autres, ils brûlent. ». Arrivé au Congo en février 1894, soit à la même époque que Lapière, l’agent EIC Georges Bricusse évoque lui aussi les « palabres » dans son journal de bord : « Sarrazyn (…) me raconte comment il opère en palabre par petit groupe de dix hommes (…) Au moins pas de gaspillage de cartouches ici : 5 coups de feu, 5 têtes. Une grande palabre de Fiévez : 200 victimes avec 375 cartouches. Ces chiffres sont absolument exacts et ont fait l’objet d’un rapport au Gouverneur. »

1897, un an après le pillage de Luulu. A Ypres, Albert Lapière pose fièrement devant sa villa. A sa droite se trouve son « boy » Mariano Lumbala. Le nom du jeune qui joue de l’accordéon n’est certain. Il se peut, selon le chercheur Rick Ceyssens, qu’il s’agisse d’Arthur Ntete, le boy d’Oscar Michaux. -HP.1959.29.1346, collection MRAC Tervuren ; photographe inconnu.

« J’allais encore une fois être obligé de faire couler le sang à flots »

Michaux et Lapière furent eux aussi des serviteurs de cet État malveillant. Dans l’un de ses écrits d’Afrique, le second raconte une expérience de palabre, ce jour de décembre 1894 où il piégea Kilonga-Pumpo et plusieurs autres chefs. Ces derniers arrivent sous escorte, pour négocier pacifiquement comme cela avait été convenu avec l’officier de l’EIC. Dès leur arrivée, ils sont assaillis en traitre par les hommes de Lapière : 200 morts. L’officier de l’EIC écrit dans son journal : « Depuis lors, les indigènes m’ont donné le nom de Chalatende qui signifie littéralement « Semeur de balles ». Pendant quelques jours, lors de l’expédition de 1896, celle du pillage du Luulu, nos deux fournisseurs de pièces de musée sont en compagnie du suédois Knut Svensson qui sévit auparavant à Bikoro. Dans son journal, Svensson fit l’aveu d’y avoir tué 572 personnes en 4 mois en 1894. Le chercheur Daniel Vangroenweghe nota à l’égard de ce meurtrier de masse : « la tradition orale éclaire la tactique de Svensson. Il rassemble les gens du village, sous prétexte de les recruter comme porteurs, en vue d’un traité de paix, et massacre alors tous les villageois qui surviennent. »

Début 1903, dans « The Curse of Central Africa », un livre qui fit scandale, Oscar Michaux fut décrit sous les traits d’un va-t’en guerre mythomane et d’un trafiquant d’êtres humains (un extrait de cet ouvrage est repris dans « Les fantômes du roi Léopold » d’Adam Hochschild). Le brûlot cosigné par Guy Burrows et Edgar Canisius fit cependant l’objet d’une contestation judiciaire et il fut retiré des librairies. Il s’agit donc d’être prudent avec l’usage de cette source. A l’époque, l’administration de l’EIC qui ne s’y entendait pas trop mal en termes de « com » avait envoyé un communiqué à la presse pour sauver le soldat Michaux. « Le Petit Bleu » du 13 mars 1903 se sentit ainsi autorisé à accorder ce certificat de bonne vie et mœurs : « Michaux est en état de prouver par de nombreux témoignages que sa conduite en Afrique a toujours été digne d’éloges et lui avait gagné les plus vives sympathies parmi les tribus avec lesquelles il s’est trouvé en rapport. »

Il paraît raisonnable de contredire l’assertion selon laquelle cet officier se soit attiré « les plus vives sympathies », notamment durant la campagne de 1896 vers le Lomami, celle durant laquelle le masque de Luulu fut volé. D’après ses mémoires, son but était, parmi d’autres choses, de « punir » des chefs de villages qui avaient fait cause commune avec des soldats de la force publique, à savoir les Batetelas qui s’étaient mutinés près de trois ans auparavant et qui résistaient depuis lors à la force publique de l’EIC. Dixit Michaux, il s’agissait aussi de « rétablir notre prestige par une exhibition de forces relativement considérables ». En outre, cet agent fantasque de l’EIC, qui entretenait une réputation de « vantard » et de profiteur, prêt à « s’affranchir de toutes les règles », selon des termes utilisés par l’un de ses supérieurs, rêvait de conquêtes militaires. « Je voulais aussi (…) faire la conquête des Bakuas-Kassasus qui n’avaient jamais voulu se soumettre à l’État, enfin battre Kalamba (ndlr : Chef des Lulua) et réoccuper Mukabua et la contrée avoisinante. »

Durant cette expédition, les troupes commandées par Michaux et Lapière se déplacèrent comme une armée d’occupation, rançonnant les populations dans chaque village-étape, exigeant des chefs rencontrés outre leur soumission, des tributs en nourriture, en logement pour leurs troupes, voire en « libérés ». Gare aux populations qui ne voulaient pas céder aux « avances » du commandant, manifester du fait qu’elles étaient chez elles ; qui voulaient résister avec leurs flèches ou des fusils à pierre ridiculement moins performants que les Albini de la force publique. Un exemple parmi beaucoup d’autres. En mai 1896, entre Kayéyé et Kanda-Kanda, un soldat de Michaux est légèrement blessé à la cuisse par une flèche. La répression est, comment dirait-on, « un peu brutale » ? Lapière écrit : « le commandant décide de châtier vigoureusement les rebelles et de leur donner une leçon qui profitera aux populations voisines qui seraient tentées de se conduire de la même façon. Le lendemain, plusieurs détachements partiront dans différentes directions (…) avec ordre de tout ramasser, de ne rien épargner ; il s’agit d’en finir une bonne fois avec ces idiots (…). Dans l’après-midi, les détachements reviennent successivement ramenant de nombreux prisonniers et des vivres en grande quantité ; notre journée s’est passée à détruire toutes les plantations qui étaient très grandes compte-tenu du petit nombre de cases du village. Tous les palmiers et les bananiers ont été impitoyablement coupés. Ces quelques flèches qu’ils ont lancées, ne sachant pas eux-mêmes pourquoi, leur auront coûté gros (…) Le lendemain, nous nous portons en avant ; comme je suis encore toujours chargé de l’arrière-garde, je m’arrête pour faire couper les plantations de sorgho qui avaient échappé à nos hommes. » Les « sauterelles » dévastant tout sur leur passage.

Boma, 1894. Deux ans avant la pillage de Luulu.. Oscar Michaux est l’homme au regard plein de certitudes qui pose debout à droite. Assis, le commissaire de district Francis Dhanis porte un enfant sur ces genoux. Il s’appelle Nzige, c’est le fils aîné du chef Ngongo-Lutete, exécuté en 1893 à la suite d’un procès sommaire. – HP.1959.29.824, collection MRAC Tervuren ; photo Delevoy, 1894

« J’allais encore une fois être obligé de faire couler le sang à flots. Il faut croire que c’était ma destinée au Congo », relate Michaux dans son « Carnet de campagne », entamant de la sorte le récit d’une attaque menée contre d’autres villages en juin 1896, quelques jours après le pillage de Luulu ; une opération de « justicier », selon l’officier. Mais de quelle justice parlait cet homme qui aimait tant le coup de feu ? Qui évoque dans ses mémoires « le courage que vous donne l’odeur de la poudre, l’enivrement de la bataille qui fait de vous un être qui tue parce que l’ordre est de tuer, et que ses nerfs surexcités le portent à exécuter cet ordre, autant pour satisfaire sa passion propre que par obéissance. C’est le courage bestial, c’est le plus commun et il est heureux qu’il existe car sans lui il nous serait bien difficile, je crois, d’entraîner nos hommes à la bataille. ».

« Ma vie s’écoule comme un beau rêve »

Quel était la signification du mot « justice » pour le commandant de district Michaux qui, à Kabinda, le 21 février 1896, soit un mois avant le pillage de Luulu, fit exécuter neuf Kasaïens au lendemain d’un conseil de guerre ; c’est-à-dire, sans même leur donner droit au délai légal de 5 jours pour faire appel ? Quel était le sens de l’équité de cet homme qui, deux jours après les 9 pendaisons de Kabinda, écrivait une lettre à ses parents, témoignage édifiant d’une insoutenable légèreté en de telles circonstances : « Je suis l’homme le plus heureux de mon district lequel est redevenu le plus beau, le plus tranquille du Congo. Ma vie s’écoule comme dans un beau rêve. » Ce courrier fut publié dans un quotidien bruxellois. Car Michaux soignait sa notoriété. En 1894, lors d’un bref retour en Belgique à l’issue de son premier terme au Congo, cette célébrité n’avait-elle pas reçu un « sabre d’honneur » des mains de Léopold II pour sa participation à la « campagne arabe » ? Le roi-souverain voulait surtout le remercier pour sa victoire lors du combat de Chige, le 23 novembre 1892. Un carnage : cinq cents à mille adversaires tués pendant l’affrontement proprement dit. Deux à trois mille autres alors qu’ils étaient en train de fuir. Pour ceux-là, la seule issue avait été de traverser une rivière, trop grande, trop nerveuse, dans laquelle ils se retrouvèrent piégés, trouvant la mort sous une pluie de balles ou en se noyant. Et l’eau devint rouge.

Dans quels tréfonds s’était noyée l’humanité d’Albert Lapière et d’Oscar Michaux, s’interroge-t-on, en découvrant leur sens de l’humour ? Le 10 juillet 1886, Lapière décrit une attaque contre un village de « rebelles » : « On tire trois obus qui atteignent des cases, ensuite le commandant donne l’ordre de pousser vigoureusement en avant. Il y avait plusieurs milliers d’indigènes rangés en ordre de bataille devant le village et les bois environnants étaient tous occupés. Le combat a été dur, (les) indigènes, on les a poursuivis avec des obus. Ici le côté comique : c’était la première fois que ces naturels voyaient exploser des obus autour d’eux ; à l’éclatement, ils se retiraient et tiraient sur les éclats, croyant avoir affaire à un nouvel ennemi caché sous terre, ces manœuvres provoquaient de notre côté une hilarité générale. »

… C’était la première fois que ces naturels voyaient exploser des obus autour d’eux… Extrait du journal d’Albert Lapière conservé par le MRAC.

Ce sont ces joyeux drilles qui, quelques jours plus tôt, avaient commandité le pillage de Luulu qui a fini par enrichir les collections de Tervuren. Le récit le plus complet de cet acte de prédation se trouve dans le journal de Lapière conservé au MRAC. Un document que Michaux a partiellement plagié pour écrire son « Carnet de campagne ». Il en ressort que c’est au bout d’une longue et éprouvante marche, par « une chaleur suffocante » que la caravane arriva devant le village, en début d’après-midi, le 26 mars 1896. Lapière écrit : « Au sortir du bois, le sentier descend, très raide, le village se trouve à nos pieds, il n’est pas très grand, peut-être deux cents cases. Il n’y a pas de boma (ndlr : de fort), mais il est défendu de trois côtés par une brousse impénétrable et du quatrième côté par un vaste marais. À l’entrée du village, le chef fait mine de vouloir susciter des difficultés pour nous laisser entrer, donnant des prétextes futiles (sic) : les cases étaient très petites et peu nombreuses vu notre immense caravane, on était occupé à préparer le tribut, en deux mots il nous invitait à camper à la porte. Nous avons pris possession du village, lui répondant que nous étions toujours prêts à l’entendre. Quelques instants après notre installation, plus une âme au village, le chef et tous ses gens venaient de nous brûler la politesse. »

Dans le village devenu désert, les hommes de Michaux se mettent à fouiller. Ils découvrent des « touques de poudre ». Se trouvera-t-il des voix révisionnistes pour laisser sous-entendre que, dès lors, les villageois agressés étaient de possibles ennemis ? Des « presque-combattants » ? Des menaces ? Tenteront-elles d’accréditer la thèse absurde selon laquelle les bandits qui opérèrent à Luulu se constituèrent un « butin de guerre » ? Car, dans une certaine fantasmagorie muséale qui se nourrit d’euphémismes mais aussi de mauvaise foi, c’est ce que devient un butin criminel racheté avec l’argent de l’Etat après qu’il fit partie d’une collection privée. Comme après tous les crimes, trouvera-t-on des plaideurs pour dire que les victimes n’étaient pas assez belles ? Pour ergoter sur l’hypothèse que Kamwanya, le chef du village de Luulu, aurait pu être un guerrier ? Que, peut-être, il fut le « twite » (ndlr : bras droit) du roi luba Kassongo-Niembo, qui fut tantôt l’allié, tantôt l’ennemi de l’EIC ? Sauf que la chronologie des faits renseigne que, quand Michaux et Lapière arrivèrent à Luulu, Kassongo-Niembo était encore censé être leur allié car il avait fait, quelque temps plus tôt, sa « soumission » à l’EIC. Ils ne découvrirent sa rébellion contre l’autorité coloniale que quelques jours après le pillage. L’analyse précise des faits ne conduit, en définitive, qu’à découvrir des circonstances aggravantes pour les auteurs des faits, qu’à démontrer leur moralité défaillante. Quoiqu’il en soit de ces discussions sur le sexe des anges, le pillage est de toute manière un acte indéfendable.

Si le masque exposé à Tervuren est « emblématique », c’est surtout d’une époque

La vérité est évidente : le 26 mars 1896, à Luulu, des prédateurs armés se sont livrés à une agression gratuite. Ils capturèrent des animaux : « plusieurs magnifiques chèvres égarées dans le village se sont fait prendre » Ils volèrent de nombreux objets. « On nous a ramené des fétiches en masse (dont) une immense tête avec deux grandes cornes servant au féticheur qui se l’adaptait sur les épaules ; elle était percée d’un grand nombre de petits trous venant à hauteur des yeux. », écrit Lapière. Il s’agit ici de la description du fameux masque, de l’emblème officieux du MRAC, repérée par Rik Ceyssens en 2001. Ce chercheur a aussi identifié d’autres objets volés à Luulu qui sont conservés à Tervuren. Reprenant le récit de Lapière, il en donne les références précises, leur numérotation dans les collections du musée de Tervuren : « il y avait encore plusieurs fétiches ayant au moins un mètre de hauteur, et représentant l’un un homme [23459] et l’autre une femme avec un pot, battant le manioc [23441], ainsi que plusieurs autres sujets très originaux et tous fort bien sculptés. La canne du chef était formée de cercles en cuivre allant en spirales de bas en haut ; elle était aussi surmontée d’une tête de femme très finement sculptée [23483/23490] ; il y avait également une massue dans le même genre [23520-4], ainsi qu’une superbe pagaie [23492/23498], véritable merveille. » (2)

« Cette contrée est d’ailleurs très riche en objets de collection », concluait l’adjoint de Michaux. Ce qui démontre que ces officiers en fin de terme pour l’EIC – ils prirent le bateau de retour durant le printemps et l’été 1897- comprenaient très bien qu’ils prenaient possession de pièces de valeur. Le 4 avril 1896, les « sauterelles » firent un second passage dans le village dévasté de Luulu. Lapierre l’évoque dans son journal : « Nous ne trouvons personne. (…) Au soir on nous amène le chef du village (ndlr : Kamwanya) à la chaîne. Pressé de questions, le prisonnier, plus mort que vif, nous apprend que Kassongo-Niembo s’est retiré avec tous les Kiokos dans le village de Samba, où il s’est construit un formidable boma. » Alors, ils repartirent, en recherche d’une autre bataille à mener…

Si le masque exposé à Tervuren est « emblématique », c’est surtout d’une époque. D’un temps de violence et de barbarie, de prédation et d’arbitraire. Des ténèbres, conséquence des exactions d’un état fantoche, l’EIC, dont le seul but, non assumé mais évident, était le lucre. Ce masque est aussi « emblématique » d’une grande amnésie collective en Belgique : son histoire n’a fait l’objet d’aucune évocation à l’occasion des nombreux débats, souvent convenus et peu critiques il est vrai, qui ont accompagné la réouverture du musée de Tervuren. L’histoire du masque de Luulu est enfin symptomatique de cette bonne conscience qui se paye avec des mots qui banalisent le mal. A moins qu’il ne s’agisse de cynisme ? Laissons cette question aux philosophes. Un jour peut-être, l’esprit des lumières viendra éclairer le parlement fédéral belge. Alors il sera dit que des pièces comme le masque de Luulu, des objets « récoltés » dans un climat de terreur et d’injustice retourneront au Congo. En attendant, une autre restitution s’impose, celle de l’histoire pleine et entière de ces objets que l’on montre, notamment à des écoliers, dans un musée fédéral. Une telle démarche aurait pour vertu de quelque peu « décoloniser » une société dont l’évolution est menacée par le racisme, ce fils naturel de l’ignorance.

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