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Féminicides : Des noms et des vies derrière les chiffres

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En France, un rassemblement pour dénoncer le "100e féminicide de l'année" organisé le dimanche 1 septembre. Le lendemain, on apprenait le 101e. | © Zakaria ABDELKAFI / AFP

Société

Elles s’appelaient Céline, Fatima, Valentine, Nancy… Depuis le début de l’année, la Belgique compte au moins 15 féminicides, sans parler des survivantes et des dommages collatéraux, les enfants et les proches des victimes.

Il ne s’agit pas d’un « crime passionnel », d’une « dispute qui a mal tourné » ou d’un fait divers. Le féminicide est un fait social, un fléau, un crime misogyne qui touche des femmes de tout âge et de tout milieu, partout dans le monde. Défini par le Petit Robert comme « le meurtre d’une femme, d’une fille en raison de son sexe », ce terme jusque-là réservé aux cercles universitaires et militants commence à se répandre dans les médias francophones. Ces derniers jours, il s’impose après le rassemblement dimanche soir à Paris, sur la place du Trocadéro, d’une centaine de militantes pour dénoncer le 100e féminicide de l’année, alors que s’ouvrait ce mardi le Grenelle destiné à lutter contre les violences conjugales. Tour à tour, chacune a dévoilé une pancarte sur laquelle était inscrit le nom d’une victime. Le lendemain, ce chiffre était déjà obsolète puisque une femme âgée de 92 ans rouée de coups, vraisemblablement pas son mari, est décédée lundi, devenant le 101e féminicide de l’année.

En Belgique, au moins 15 féminicides ont eu lieu depuis le 1er janvier 2019. 37 en 2018. Derrière ces statistiques, il y a des noms, des histoires, des vies. Comme celle de Sally, 40 ans, originaire de Kaprijke, maman de deux enfants, poignardée par son ex le 31 août. Mia, 61 ans, caissière récemment retraitée, retrouvée sans vie dans sa salle de bain le 11 juillet à Maasmechelen. La police avait arrêté le jour même son compagnon, déjà connu des forces de l’ordre qui étaient intervenues sur place deux jours avant le meurtre à la demande des voisins inquiétés par son comportement agressif. Estimant qu’il n’y avait pas de danger, la police avait quitté les lieux une fois l’homme calmé. Isabelle, 44 ans, abattue de deux balles dans la tête par son ex-compagnon à Chapelle-lez-Herlaimont. Elle avait déjà déposé quatre plaintes pour violences. Le 4 mai, le meurtre de Julie Van Espen, étudiante de 23 ans, à Anvers faisait la une des journaux. Une semaine auparavant, Eliane, 69 ans, est décédée à son domicile le 27 avril après avoir été battue et étranglée par son mari. Le meurtrier s’était rendu lui-même à la justice, justifiant son acte par le fait qu’il ne pouvait plus supporter l’état de santé de son épouse, atteinte d’Alzheimer.

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Considérer ce que l’on appelle un « suicide altruiste » comme un féminicide est discutable, même si le cas inverse – une femme tue son mari atteint d’Alzheimer pour mettre fin à sa souffrance – n’est pas recensé en Belgique. Pourtant, cette configuration d’une femme s’occupant de son mari malade doit être courante. « Il est possible que les femmes ayant été élevées dans l’attention aux autres, dans l’idée qu’elles étaient là pour prendre en charge leurs proches, choisissent d’assumer leur mission jusqu’au bout, peu importe à quel point le quotidien devient difficile. On peut donc également voir dans ces meurtres une marque de genre », analysait la journaliste et autrice féministe Titiou Lecocq en 2017.

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Julie Van Espen. © BELGA PHOTO JONAS ROOSENS

Les violences conjugales minimisées

Cette liste macabre – à retrouver sur le site de Stop Féminicide – n’est pas exhaustive, puisqu’elle s’appuie sur les cas mentionnés dans la presse. Ce chiffre de 15 ne dit rien non plus des survivantes. En Belgique, chaque année, plus de 45 000 dossiers sont enregistrés par les parquets, selon Amnesty International. Toutefois, les actes de violence conjugale sont loin d’être toujours dénoncés. En 2010, l’Institut pour l’Égalité des Femmes et des Hommes estimait qu’en Belgique, une femme sur sept avait été confrontée à au moins un acte de violence commis par son (ex-)partenaire au cours des 12 mois précédents.

Les assocations féministes s’accordent à dire que les réactions de la police sont inadéquates, que ce soit lors du dépôt de la plainte ou lors d’une intervention. Alors qu’il s’agit d’un problème structurel et non de cas isolés, « c’est le règne de l’arbitraire » sur le terrain, constate Vie Féminine dans son rapport intitulé « Violences : quand la police laisse les femmes en danger ». Lorsque les femmes s’inquiètent, préviennent, alertent, leurs cris d’alarme sont souvent sans réponse, et les demandes de protection négligées. Pire encore, à l’image d’un viol, il n’est pas rare que la victime soit considérée comme « responsable » des violences qu’elle subit. Selon Stop Féminicide, pour au moins 1/5 (8 sur 39) des féminicides de 2017, la presse mentionne que police avait connaissance de faits de violences antérieurs aux meurtres. Mais aucune protection efficace n’avait été proposée aux victimes.

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Plus récemment, une étude de l’ASBL « Solidarité Femmes » menée en Fédération Wallonie-Bruxelles révélait en avril dernier que la majorité des femmes victimes de violences conjugales (79 % des sondées) subissent encore des violences après une séparation. De quoi en finir avec ce conseil inutile et réducteur : « Tu n’as qu’à couper les ponts ». « Pour un homme violent, voir qu’il perd son emprise sur l’autre, c’est la vexation ultime. Toutes les études démontrent qu’il y a, à ce moment-là, un risque accru de passage à l’acte violent », rappellait Emmanuelle Melan, la criminologue qui a mené cette recherche.

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Pourtant, les lois existent. La Convention d’Istanbul vise à prévenir et lutter contre toutes les formes de violences à l’égard de toutes les femmes sans discrimination, en plaçant au centre les droits des victimes. La Belgique a ratifié ce texte juridique du Conseil de l’Europe en mars 2016. Dans les faits, ces lois sont mal appliquées. © Christophe ARCHAMBAULT / AFP

Au niveau européen, l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne (FRA) a publié en 2014 une enquête sur la violence contre les femmes. Sur base d’interviews menées auprès de 42 000 femmes dans les 28 États membres de l’UE, ce rapport révélait que 31% des femmes ont subi des violences physiques de la part d’un partenaire ou d’un non-partenaire depuis l’âge de 15 ans. Cela représente environ 13 millions de femmes.

Derrière ces chiffres, se cachent également leurs enfants, qui ne sont pas épargnés par les violences conjugales. En tant que témoins. Celles et ceux qui ont assisté au meurtre ou qui ont trouvé le corps de leur mère. Mais aussi en tant que victimes. Dans le cas des féminicides, certains se retrouvent orphelins, d’autres sont tués en même temps que leur mère. Selon Stop Feminicide, quatre sont morts dans ce contexte de violences conjugales, dont deux en même temps que leur maman, Jack, 9 ans, et Jamie, 11 ans.

La source du problème

Les féminicides ont lieu dans un contexte de violence plus global, lié au système patriarcal. Quel que soit son milieu, son âge ou ses origines, chaque femme est concernée par ces violences qu’elle rencontre d’une manière ou d’une autre au cours de sa vie, et qui prennent différentes formes : conjugales, sexuelles, institutionnelles… Si elles ont leurs caractéristiques propres en fonction notamment de la relation entre l’auteur et la victime et de leur récurrence, ces violences leur sont faites parce qu’elles sont des femmes. Il ne s’agit pas de cas isolés, ni de problèmes de communication, ni de malchance. Non, il n’existe pas de « mauvais endroit, au mauvais moment ». Ces violences trouvent leur origine dans la domination qu’exercent les hommes, de manière générale, sur les femmes. Les banaliser, les minimiser et tolérer leur persistance ne fait que renforcer ce système de domination.

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