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Smokejumpers, les parachutistes du feu

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Leur corps voit le jour en 1940. Aujourd’hui ils ne sont que 450 sur tout le territoire américain. | © Paris Match

Société

Aux États-Unis, cette unité spéciale des soldats du feu saute en parachute pour limiter la progression des foyers et protéger les habitations isolées.

L’alerte retentit dans les haut-parleurs. « Incendie numéro 361 en vue dans la zone de Lloyd Mountain. Tout le monde à son poste ! » Spencer Robertson se précipite vers son casier. En six minutes, il enfile sa combinaison et s’empare des 40 kilos de matériel prêts à être embarqués. Direction le Casa, l’avion-cargo qui doit le transporter avec sept autres hommes. Un incendie qui s’est déclaré à 150 kilomètres à l’ouest de la base de Fairbanks, en Alaska, commence à prendre, en ce début juillet, des proportions inquiétantes. Pendant le vol, les visages restent fermés, personne ne dit mot. Ce serait inutile. Avec le vacarme, on n’entend rien. Par la porte ouverte, sur la gauche de l’appareil, le guetteur, ou « spotter », sonde la direction du vent. « Ici », lance-t-il. Il a décidé du bon point de chute, à proximité de l’incendie. Spencer se lève. Il a deux parachutes sur lui : l’un qu’il va actionner grâce à un bouton devant lui ; l’autre, au cas où… Le « spotter » le pousse dans le vide. Tout à coup, c’est le silence. Grand moment de bonheur. Le parachute se déploie. Spencer tournoie dans les airs mais descend rapidement. Sous ses pieds, l’incendie qui ronge la forêt boréale. Mais il n’a pas peur : affronter ces flammes, il en rêve depuis l’adolescence.

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Spencer, 31 ans, est un amoureux de la nature. Il a grandi à Florence, petite ville côtière de l’Oregon, un des États les plus verdoyants de l’Amérique, et a passé toute son enfance dehors, en randonnée avec ses parents ou ses copains. Son père construit des maisons, sa mère travaille pour l’U.S. Forest Service, l’équivalent américain de l’Office national des forêts. Un été, il se porte volontaire pour être pompier. Il rencontre alors T.J., un gars de l’Alaska, qui lui parle de la base de Fairbanks et de ses 64 smokejumpers. Spencer a vaguement entendu parler de ce corps d’élite.

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« Ce sont des types qui sautent en parachute sur les incendies les plus difficiles d’accès, lui dit T.J. Ils interviennent en amont, sur des feux tellement éloignés que seul l’avion permet de les atteindre. » Le corps a été créé après le tristement célèbre incendie provoqué par la foudre à Blackwater. C’était pendant l’été 1937, dans le parc de Yellowstone. Le bilan fut désastreux : 15 pompiers morts et 690 hectares brûlés dans ce qui sera plus tard un site classé au patrimoine mondial de l’Unesco. La commission d’enquête conclura que le drame aurait probablement été évité si les pompiers pompiers avaient pu arriver dans la zone reculée où le feu s’était déclaré. À ce moment, il était encore contrôlable. D’où le nom des smokejumpers, « hommes qui sautent sur la fumée ».

Leur corps voit le jour en 1940. Aujourd’hui ils ne sont que 450 sur tout le territoire américain. Spencer a toujours voulu servir. Son pays, la planète, peu importe. En écoutant son copain T.J., il sait qu’il a trouvé un sens à sa vie. Certains veulent entrer dans les marines. Lui, ce sera le corps des smokejumpers.

Mais ce n’est pas donné à tout le monde. La base de Fairbanks est particulièrement prestigieuse : parmi ses anciens, elle compte un astronaute de la mission Apollo 14 (Stuart Roosa) et un des premiers alpinistes à avoir escaladé l’Everest (Willi Unsoeld). Chaque année, 200 candidats se présentent ; 10 % sont retenus pour effectuer un stage d’entraînement physique de cinq semaines. Au menu : 60 « sit-ups » (redressements-assis), 35 pompes, 10 tractions… et, surtout, interdiction de prendre du poids, ce qui oblige certains à suivre un régime draconien. Il faut parcourir 5 kilomètres en moins de cinquante-cinq minutes avec un sac de 50 kilos sur le dos… La sélection se fait aussi bien sur le physique que sur le mental : capacité à contrôler la peur face au danger, débrouillardise. Quarante pour cent des candidats admissibles ne passent pas la barre finale. Avec son profil filiforme tout en muscles, Spencer réussit à se faire accepter du premier coup. Il a seulement cinq années d’expérience chez les pompiers, le minimum requis.

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Cet été, il est très sollicité. Juste avant de s’occuper du feu 361, il en a « fait » quatre autres… « Et la saison vient tout juste de débuter », observe-t-il. Particulièrement inflammable, la tourbe enfouie dans le sol représente un vrai danger pour les forêts boréales. Les incendies sont provoqués en majorité par la foudre (c’est le cas du numéro 361). Le phénomène fait même partie, selon les experts, d’un cycle de régénération naturelle. Sauf que, cette année, la saison a commencé très tôt, dès le 30 avril, près de Delta Junction, un village de 1 000 habitants perdu au centre-est de l’État. Du jamais-vu. Fin août, 1 million d’hectares étaient déjà partis en fumée. En cause : la fonte des neiges et de la glace qui fait qu’en Alaska le réchauffement climatique est 2,5 fois plus élevé qu’ailleurs. À Anchorage, la ville la plus importante de l’État, le thermomètre est passé au-dessus des 30 °C, le 4 juillet dernier, une première…

Quand il atterrit sur le feu 361, Spencer Robertson réceptionne le « dummy cargo », caisse parachutée avec tout le matériel dont il va avoir besoin : des vivres, des tentes, un bateau pneumatique pour quatre personnes, car il faudra franchir une rivière avant d’arriver à l’épicentre de l’incendie. Pas facile de se mouvoir sur ce terrain vierge recouvert de branchages et de ronces… Mais chacun sait ce qu’il a à faire, pas besoin d’attendre les ordres. « On a une check-list mentale et on effectue les tâches une par une, de manière autonome, un oeil sur ce que font les autres », explique Spencer. Son objectif : protéger une « cabane » en bois qui sert de refuge aux chasseurs. Il crée avec sa pelle une « frontière » autour de la maison, disperse les brindilles susceptibles de s’embraser. À côté de lui, un camarade arrose les environs avec une lance à eau, un autre scie les branches d’arbres menaçantes… Il faut se méfier des vents, toujours imprévisibles. Vers minuit, les hommes sont épuisés. Ils ont le visage noirci par la cendre. C’est l’heure du dîner. Au menu : des « rations de combat » composées de sardines, chili en conserve, viande déshydratée et barre protéinée. Puis Spencer se retire dans sa tente, pour se protéger des moustiques… Il s’endort en entendant le crépitement tout proche des flammes, seul bruit perceptible dans ce monde à part où toute forme de vie semble avoir disparu… Le lendemain, il se remet à l’ouvrage. Fin de la mission. Au bout de cinq jours, un hélicoptère arrive, Spencer est hélitreuillé. On a besoin de lui ailleurs, sur un autre incendie, même si, aujourd’hui, le « numéro 361 » brûle encore. Personne n’attend Spencer à la maison. Il est prêt à repartir au combat. Avec une seule idée en tête : sauver l’Alaska des incendies qui se multiplient. Actuellement, la moitié des 663 feux déclarés depuis le début de l’année sont toujours actifs…

Les smokejumpers inspectent aussi le matériel : chacun doit être en mesure de recoudre sa combinaison si elle est endommagée

Pendant ce temps, à plus de 4 000 kilomètres au sud, les mêmes hommes, avec le même engagement, sont sur le pied de guerre à la base de Redding, en Californie. L’an dernier, ils étaient très occupés. L’État vivait sa pire saison : 88 morts dans plus de 8 500 feux… Cette année, c’est plus calme. Sur la base, l’ambiance est studieuse : les hommes continuent à s’entraîner. Depuis un avion Sherpa, on saute en parachute dans une prairie avoisinante. Les smokejumpers inspectent aussi le matériel : chacun doit être en mesure de recoudre sa combinaison si elle est endommagée. Ils sont à la fois heureux de ne rien avoir à faire et déçus de ne pas exercer leur passion. Mais ils savent que c’est seulement une question de patience… « Quand je pars, ma femme me demande toujours si j’ai peur », raconte Rick Rataj, 50 ans, père d’une petite fille. « Je lui réponds que non, mais que je suis en état d’alerte maximale. Elle me fait confiance. »

Rick en est à sa vingtième saison. Il ne veut pas décrocher. Il se voit bien exercer encore son métier pendant deux ans, après quoi il deviendra instructeur. Il a le visage buriné d’un cow-boy mais la silhouette d’un jeune homme. Il se dit fasciné par les vautours, « espèce essentielle à la nature, car ils mangent les cadavres ». Quand il les voit planer dans les airs, il se dit qu’il est un peu comme eux, un acteur de l’écosystème. À côté de lui, Matt Weston, aux biceps énormes. Il sort de son entraînement quotidien d’une heure et demie sur les haltères. Âgé de 35 ans, ce père de quatre enfants a effectué son premier saut en 2013. Un peu plus tôt, un de ses instructeurs était mort dans un feu. « C’était dur », dit-il sobrement. Il a lui-même failli mourir début juillet : alors qu’il luttait contre l’incendie Haynes, une branche d’arbre en flammes lui est tombée dessus. Il l’a évitée de peu. C’est son copain Steven qui nous raconte l’incident. Matt ne veut pas épiloguer. Parce que, nous dit-il, « quand on est smokejumper, on n’a pas le temps d’avoir peur de la mort ». 

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