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Dans la famille du bourgmestre Gadenne : « Pas de haine, juste un infini chagrin »

Françoise Gadenne : « Je ne crois pas que Nathan se soit rendu au cimetière avec des cutters dans son sac pour seulement faire peur » © Ronald Dersin

Société

Françoise Gadenne (69 ans) est la petite sœur du bourgmestre : « Mon frère avait deux qualités essentielles : la bonté et le sens de la justice », explique- t-elle. Agnès Nuttens (69 ans) a les mains qui tremblent quand elle parle de son mari assassiné…

Le 11 septembre 2017, en égorgeant Alfred Gadenne (71 ans), Nathan Duponcheel (18 ans) croyait venger son père. Dans un précédent article, Paris Match.be a détaillé les circonstances de cette affaire qui va être jugée par la Cour d’assises du Hainaut. Cette enquête nous a aussi conduit à rencontrer la sœur du bourgmestre assassiné. « Comment a-t-on pu croire qu’il aurait œuvré contre un homme, le père de Nathan, pour lui faire perdre son emploi ? Qui peut croire qu’il aurait “ricané” quand Nathan lui a parlé au cimetière ? C’est invraisemblable », s’indigne cette enseignante à la retraite qui se rend régulièrement sur la tombe de son frère.

Elle dit encore : « Alfred a passé sa vie à secourir les autres. Sa porte était toujours ouverte. Il recevait tout le monde car il était le bourgmestre de tous. On pouvait aller le voir pour un problème d’emploi, un problème financier, voire un problème de couple. En plus d’être un responsable politique, il prenait presque des allures d’assistant social, voire de psychologue. Il était à l’écoute. C’était sa vie. Et je dois vous dire que cela ajoute quelque chose d’incompréhensible à cette tragédie : pourquoi mourir comme cela après avoir mené une telle vie de dévouement aux autres ? Lors de la messe de funérailles, l’abbé a dit une chose qui m’a profondément touchée : “Tu sais Alfred, je pense que c’est le bon Dieu qui a besoin de toi là-haut.” Une journaliste qui a grandi dans la commune et qui travaille aujourd’hui à Bruxelles a écrit justement qu’“à Luingne, on avait tué la bonté même”. »

Françoise Gadenne se rend régulièrement sur la tombe de son frère au cimetière de Luingne.© Ronald Dersin.

« Je fonde l’espoir qu’il s’exprime vraiment pendant le procès »

« Alors, nous ses proches, sa famille, on ne va pas parler de haine. C’est un sentiment qui nous est étranger. Il y a juste un infini chagrin et une incompréhension », poursuit Françoise. « Je voudrais que l’assassin comprenne à quel point il nous a fait mal, à quel point tout cela nous fait encore souffrir. Il a détruit deux familles. La nôtre, mais aussi la sienne, car j’éprouve de la tristesse aussi pour sa maman, que j’ai bien connue. J’espère que, pendant le procès, Nathan expliquera clairement comment il en est arrivé à échafauder de si sinistres desseins. Est-ce qu’on l’a encouragé à croire que mon frère était le responsable du suicide de son père ? Je ne crois pas qu’il se soit rendu au cimetière avec des cutters dans son sac pour seulement faire peur. La manière dont Alfred a été égorgé ne lui laissait aucune chance de survie. J’ai assisté à la reconstitution. Nathan était très peu loquace, répondant aux questions de la juge par des “oui”, des “non”, des “je ne sais pas” et des “je ne sais plus”. Je fonde l’espoir qu’il s’exprime vraiment pendant le procès. Je pense que c’est essentiel pour nous comme pour lui. Je vis avec des questions horribles qui me tourmentent : Alfred a-t-il eut le temps de comprendre ce qui se passait ? Il s’est vidé de son sang, il a semble-t-il essayé de dire quelque chose alors qu’il était en train d’agoniser, mais les mots ne sortaient plus. Qu’a-t-il voulu exprimer ? Je crois qu’il s’est vu mourir. »

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 « On marchait un peu dans le bois de Bellegem »

Agnès Nuttens, l’épouse d’Alfred Gadenne : « Ce n’est pas de la colère que je ressens. Ou alors, elle a du mal à émerger. Je dirais plutôt que je suis anéantie.» © Ronald Dersin

Agnès Nuttens (69 ans) a épousé Alfred Gadenne en 1972. Le couple n’avait pas d’enfant. Les mains de cette femme se mettent à trembler quand elle parle de son mari assassiné.
Son médecin lui a expliqué que ce trouble nerveux disparaîtra peut-être avec le temps. Ou peut-être pas. Dans ce genre d’affaire, il n’y a pas qu’un mort et son assassin, il y a aussi beaucoup de victimes collatérales.

Mme Gadenne nous reçoit dans une maison relativement modeste, à deux pas du cimetière de Luingne. Dans le salon, Alfred est omniprésent. Souriant sur des photos accrochées aux murs et posées sur des meubles. Souriant, comme il l’était dans la vie. Portant aussi un regard bienveillant vers Agnès, comme sur ce beau portrait dessiné par une artiste locale. Il est tellement évident que cette femme vit encore avec son homme en cet endroit où il passa d’ailleurs toute son existence. Dans cette maison qui succéda à la ferme des parents Gadenne, eux-mêmes déjà investis dans la politique locale. C’est ici, comme son père le fit avant lui, qu’Alfred recevait volontiers les villageois qui cherchaient un conseil, un soutien ou seulement une écoute.

« Depuis longtemps, je lui demandais d’arrêter cette existence de responsable politique qui mangeait tout son temps disponible », nous raconte son épouse. « Il disait que c’était difficile d’arrêter parce que les gens plaçaient des espoirs en lui. Il voulait servir l’intérêt général. C’était sa vocation. Quand il se déplaçait avec sa voiture dans le cadre de ses activités politiques, il ne rentrait même pas de note de frais pour son essence. Parfois, sur le pas de la porte, je l’ai vu donner de l’argent à des gens qui étaient en difficulté. Il rentrait souvent tard. Il nous restait parfois un dimanche après-midi pendant lequel nous pouvions partager quelques instants ensemble. Alors, on marchait un peu dans le bois de Bellegem. C’était là notre seul loisir. »

Aux temps heureux… © Ronald Dersin

Une étrange prémonition

Ce soir-là, quand il n’est pas revenu du cimetière, Agnès eut un étrange pressentiment : « J’ai très vite compris que quelque chose lui était arrivé. Je ne sais pas expliquer cette prémonition, mais j’étais persuadée qu’on lui avait fait du mal. Cependant, je me suis sentie incapable d’aller voir. Je ne sais pas pourquoi… Peut-être la peur de vérifier que j’avais raison, le besoin de garder un espoir. Depuis son assassinat, je reste pétrifiée en imaginant ce qu’il a subi. Je ne comprends pas cette violence inouïe, cet égorgement avec un cutter. Parfois, je parviens à ne pas penser à ce qu’Alfred a dû ressentir, mais ce questionnement est obsédant, il revient toujours. »

« Je pense aussi au garçon qui a fait cela », dit encore la femme du bourgmestre. « Il a connu la souffrance de découvrir son père pendu. Après ce traumatisme, il semble qu’il n’ait pas reçu de soutien psychologique et je trouve cela profondément regrettable. Peut-être que tout cela aurait pu être évité. Pourtant, ce n’est pas de la colère que je ressens. Ou alors, elle a du mal à émerger. Je dirais plutôt que je suis anéantie. C’est cela, je suis anéantie. Autrefois, on voyait souvent le papa de Nathan, notamment au repas annuel des pompiers. Il n’y avait aucun problème de mésentente entre lui et nous. Je crois qu’il en aurait voulu à son fils de s’en prendre ainsi à Alfred. Mon mari n’aura jamais pensé en marchant avec ce garçon dans le cimetière qu’il était armé de lames pour le tuer. »

 

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