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Omerta à l’hôpital : la souffrance des étudiants soignants

Insécurité quant à leur avenir, conditions de stage éprouvantes : médecine, un parcours du combattant ? | © Belga

Société

Stress, harcèlement, maltraitance, surmenage… Pour beaucoup d’étudiants dans le secteur de la santé, la période des stages est synonyme de souffrance. De quoi pousser certains à changer de secteur, ou à mettre leur propre santé en danger. Face à ce constat alarmant, la médecin française Valérie Auslander sort un livre engagé qui dénonce et offre des pistes de réponses. Et en Belgique, où en est-on ? 

 

En 2013, une  enquête nationale réalisée auprès de 1472 étudiants en médecine français a permis de chiffrer les violences qu’ils subiraient durant leurs études. Avec des résultats alarmants : plus de 40 % d’entre eux ont déclaré avoir été confrontés personnellement à des pressions psychologiques, 50 % à des propos sexistes, 25 % à des propos racistes, 9 % à des violences physiques et près de 4% à du harcèlement sexuel. De même, 85,4 % étudiants en soins infirmiers considèrent que la formation est vécue comme violente dans la relation avec les équipes encadrantes en stage. Interpellée par ces statistiques, le Docteur Valérie Auslander, médecin généraliste attachée à Sciences Po, a lancé un appel à témoins et recueilli les témoignages d’une centaine d’étudiants.

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« Des robots sans prénom »

Parmi eux, Charlotte, une interne en pédiatrie, qui a raconté son calvaire : « on n’a aucune considération en tant que personne. On arrive le matin dans les services, on ne nous dit pas bonjour. On nous appelle l’interne, comme des robots sans prénom avec juste un numéro d’affectation. On se sent un peu comme des esclaves (…) avec des chaînes qui n’existent pas visuellement mais qui sont clairement psychologiques ». De quoi pousser certains à envisager le pire : « je ne voulais plus vivre dans ce monde de dingues. Je pleurais tous les jours quasiment. J’ai failli me foutre en l’air en voiture sur l’autoroute plusieurs fois ».

 

Au stress et au surmenage s’ajoutent souvent maltraitance et harcèlement pour les étudiants – Belga

« Vomir de stress »

Des témoignages glaçants, que Valérie Auslander a tenu à nuancer. Interrogée par Le Monde, elle a souligné que « ces témoignages ne peuvent avoir de valeur généralisatrice, car ces violences n’ont pour l’instant jamais fait l’objet de véritables enquêtes chiffrées d’envergure mais ils sont symptomatiques de la souffrance des soignants due à la dégradation de leurs conditions de travail ». Une dégradation qui va parfois bien au-delà du supportable : « ce n’est pas normal d’en arriver à pleurer systématiquement avant d’aller en stage, de vomir de stress pour une évaluation, de servir de punching-ball à certaines infirmières mal lunées » confie une étudiante infirmière.

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« Une véritable infection putride »

Des maltraitances qui ne sont pas confinées de l’autre côté de la frontière. Au sein de la faculté de médecine de l’ULg, le renvoi en correctionnelle du Professeur Vincent Castronovo a défrayé la chronique en mars 2016. Figure emblématique de la lutte contre le cancer, il avait fait dès 2013 l’objet d’une enquête de l’auditorat de travail de Liège suite à plusieurs plaintes pour harcèlement moral. Une chercheuse travaillant au sein de son laboratoire de recherche sur les métastases avait ainsi déposé une déclaration de personne lésée, évoquant le comportement du professeur, qui se serait montré  » cassant «   et l’aurait « régulièrement rabaissée ». Notamment en la comparant à « une véritable infection putride » après que la jeune femme, à bout, se soit retrouvée en arrêt maladie. « Un mail écrit sur un coup de sang, dans un état de souffrance, et dont Vincent Castronovo s’excuse » selon ses avocats.

 

Pour une chercheuse de l’ULg, les maltraitances sont allées jusqu’à l’arrêt maladie, puis au procès – Belga

Violences verbales, institutionnelles et physiques

Au sein de l’ULB, une étudiante s’est intéressée de plus près au burn-out de l’étudiant en médecine, qu’elle a décortiqué dans un article scientifique. Parmi les facteurs de malaise chez les étudiants : « le sentiment d’être exploité à outrance est fréquent (50 %-85 %) chez les étudiants en médecine. Les violences auxquelles ils sont confrontés peuvent être verbales (humiliation publique, menaces, insultes), institutionnelles (charge de travail excessive, travail inutile, cotation injuste) et, plus rarement, physiques. L’attribution de tâches inappropriées (aller chercher le déjeuner de toute l’équipe par exemple), ou la discrimination ethnique constituent également des formes de violence ». Et face à cette violence, les études s’en ressentent. « Avec le burn-out, le risque d’épuisement, de dépression majeure, d’abus de substances (alcool, drogues, médicaments) et d’idées suicidaires voire de suicide augmente. Les relations familiales, amicales et/ou amoureuses peuvent être affectées. Le burn-out peut aussi être à l’origine de troubles somatiques. Au niveau académique et professionnel L’atteinte de la santé mentale et physique de l’étudiant peut mener à une altération des performances académiques, un absentéisme répété, l’échec, le redoublement, voire l’abandon des études ».

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De 72 à 132h semaine

Abandonner sa vocation de soignant parce que la souffrance causée par la formation est trop grande ? Un paradoxe cruel, qui n’échappe pas aux professionnels du secteur. En France, il y a un an, un interne en médecine, à bout, s’est suicidé à l’issue d’une de ses gardes. De quoi motiver les représentants des internes à déposer une plainte contre la direction de l’Assistance publique-hôpitaux de Marseille pour non-respect de la réglementation sur le temps de travail. Et d’obtenir que des mesures soient mises en oeuvre pour que la limite de 48 heures par semaine, imposée par l’Union européenne, devienne enfin une réalité. En Belgique, selon une enquête réalisée par notre confrère Michel Bouffioux, une semaine « calme » pour un assistant en médecine tourne autour de 72h, avec une charge de travail qui peut parfois monter jusqu’à 132h semaine. Le travail, c’est la santé ? Moins en faire semble en tout cas nécessaire pour la conserver.

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