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Sindika Dokolo : « Le manuscrit de Lapière doit être exposé au Congo »

Sindika Dokolo :« J’ai pensé pendant un temps que je pourrais le donner à Tervuren pour qu’il soit exposé à côté du masque mais, en définitive, je trouve que cela a plus de sens qu’il serve à nourrir une prise de conscience au Congo. » | © Fondation Sindika Dokolo / EO.0.0.23470, collection MRAC Tervuren ; R. Asselberghs, MRAC Tervuren /Michel Bouffioux.

Société

Rencontre à Bruxelles avec le collectionneur d’art qui a fait l’acquisition du journal d’Albert Lapière, un document qui raconte comment certains objets exposés au musée de Tervuren, dont le fameux masque-buffle, furent volés. Pour Sindika Dokolo, il est évident que le manuscrit doit quitter la Belgique pour être exposé à Kinshasa. Il s’en explique.

Paris Match Belgique. Pour quelles raisons avez-vous fait l’acquisition du manuscrit d’Albert Lapière ?
Sindika Dokolo. En lisant l’enquête publiée par Paris Match Belgique, j’ai découvert la véritable histoire du masque-buffle. Evidemment, comme à peu près tout le monde, je connaissais l’existence de cet objet. Je louais sa beauté, ses qualités esthétiques exceptionnelles… Mais je ne savais rien des circonstances extrêmement violentes qui avaient entouré son acquisition à la fin du 19ème siècle. Comme tant d’autres encore, à maintes reprises, j’ai contemplé cet objet magnifique, en toute ignorance des crimes commis par ceux qui l’avaient volé. Je me suis déjà rendu par deux fois au Musée de Tervuren depuis sa réouverture en décembre 2018. Lors de ces visites, j’ai fait l’éloge du fameux masque sur les réseaux sociaux, tant il est vrai qu’il s’agit d’une œuvre exceptionnelle qui fait rêver tous les musées du monde. Et puis voilà, cette terrible histoire criminelle a été dévoilée au grand public. Lorsque vous avez ensuite révélé que le manuscrit rédigé par l’un des auteurs du crime allait être vendu aux enchères, je me suis senti obligé d’intervenir. Je ne voulais pas, à l’instar du musée de Tervuren, rater l’occasion d’acquérir le document alors qu’il présente un intérêt exceptionnel. Le manuscrit de Lapière est une source primaire qui raconte l’histoire d’objets d’art qui ont une grande valeur. En outre, il donne des éclairages sur des pages importantes de l’histoire du Congo au temps colonial. En aucun cas, il ne pouvait disparaitre chez un collectionneur qui, s’il l’avait désiré, aurait pu rester anonyme. Au contraire, il faut absolument faire connaître le manuscrit en Afrique et cela implique de le rapatrier là où il fut écrit, c’est-à-dire au Congo. Je souhaite que ce document contribue à un nécessaire bouillonnement, à des débats d’idées, à une réflexion sur notre patrimoine, sur notre culture et notre histoire.

« À terme, la restitution sera inéluctable. C’est l’ère du temps »

Il faut préciser que vous avez déjà une certaine expertise en termes de « rapatriements » …
De fait, j’ai déjà rapatrié des objets d’art classique en Angola. Des masques Chokwe et Shinji Pwo qui avaient été volés au musée de Dundo et qui étaient recelés dans des collections privées. Il s’agissait là encore d’histoires de pillages. Ces faits m’avaient particulièrement choqué. J’ai donc œuvré pour le retour de ces pièces au musée national angolais. Ce qui m’intéresse particulièrement avec ce type d’opération, c’est de provoquer du débat et de la prise de conscience en Afrique. Ma fondation travaille avec point de vue afro-centré : nous devons défendre notre patrimoine, débattre de ce qu’il dit de nous, de ce qu’il raconte de notre Histoire.

Quelle est votre position quant à la restitution au Congo des objets volés qui se trouvent dans les collections du Musée de Tervuren ?
À terme, la restitution sera inéluctable. C’est l’ère du temps. Personne ne peut faire mine de l’ignorer. Il y a des moments dans l’histoire où des questions de société s’imposent. Voyez le débat sur le mariage pour tous en France ou celui, très actuel, sur la sauvegarde du climat… Il arrive un moment où des enjeux deviennent incontournables. En ce qui concerne la restitution, tout le monde entrevoit déjà l’aboutissement du processus : ce sera peut-être dans six mois, dans six ans ou plus encore mais ce qui a été mal acquis devra être rendu. Il faut aussi souligner que ces objets volés nous racontent des tas de choses sur le passé et que, par conséquent, ils nous offrent de formidables opportunités en termes de documentation et de savoir. Dire les histoires de ces masques, de ces statuettes, de toutes ces œuvres d’art classiques que l’on expose, j’entends « les dire vraiment », sans raccourcis et sans euphémismes, c’est aussi raconter des pages de l’Histoire. La vérité est un socle essentiel dans toutes les relations. Entre les personnes comme entre les Etats. Dire ce qui est vrai, le faire savoir au plus grand nombre, c’est restaurer de la dignité et marquer du respect. Cela conduit à apaiser les blessures causées par un passé douloureux. D’évidence, il s’agit là d’une démarche tout à fait positive tant pour les Congolais que pour les Belges. Cette forme de « glasnost », ce débat tellement nécessaire, ne devrait faire peur à personne ! N’est-ce pas facile à comprendre ? On ne peut pas construire des relations sur base d’oublis volontaires et de mensonges. Ceux qui pensent l’inverse marchent à reculons. À l’heure de l’internet et de la vitesse de circulation toujours plus rapide et plus fluide de l’information, ne voient-ils pas que tous les monuments qui célèbrent des mensonges se fissurent ?

Le manuscrit d’Albert Lapière – © Michel Bouffioux

« Je ne suis évidemment pas opposé à l’idée que le manuscrit soit prêté au musée de Tervuren »

Vous allez donc prêter le manuscrit de Lapière au musée national de Kinshasa ?
Je vous confirme que c’est bien mon intention. J’ai pensé pendant un temps que je pourrais le donner à Tervuren pour qu’il soit exposé à côté du masque mais, en définitive, je trouve que cela a plus de sens qu’il serve à nourrir une réflexion, une prise de conscience au Congo. Il faut savoir que sous l’ère Kabila, on a eu un gouverneur à Kinshasa qui a voulu remettre en place la statue rendant hommage à Léopold II… Cela témoigne de l’ignorance qu’ont certains congolais de leur propre histoire. Penserait-on à mettre une statue à la mémoire d’Hitler au centre de Tel-Aviv ? Pour se projeter dans l’avenir, un peuple doit connaître ses racines. C’est un élément central dans tout projet de développement car il influe sur la dynamique d’un peuple. On a fait croire à trop de congolais que leur histoire a commencé avec l’arrivée des premiers colons au 15ème siècle, qu’avant il n’y avait rien de bon, de beau et de grand. On a fait cela pour les convaincre qu’ils n’avaient pas de valeur par eux-mêmes. L’Histoire étant alors un instrument de domination parmi d’autres. Il faut la déconstruire. Non pour se venger mais pour créer une nouvelle perception, une autre dynamique sociale. A cet égard, l’ouverture du nouveau musée du Congo ouvre des perspectives. Je ne lui prêterai d’ailleurs pas que le manuscrit, je compte aussi œuvrer au retour d’objets qui ont été volés dans les musées de Kinshasa et de Lubumbashi et qui, comme leurs équivalents angolais, se sont retrouvés dans certaines collections privées.

Et si l’on veut voir le manuscrit en Belgique ?
Je ne suis évidemment pas opposé à l’idée qu’il soit prêté par moment au musée de Tervuren si celui-ci en fait la demande. D’ailleurs, depuis la publication de vos enquêtes, le MRAC parle d’organiser une exposition consacrée aux objets volés qui font partie de ses collections. On m’a déjà fait passer le message que le musée aimerait disposer du manuscrit de Lapière à cette occasion. Je ne peux que constater une réelle habilité dans leur communication mais aussi une ouverture au débat sur ces questions éthiques et morales qui provoquent plus que jamais un grand malaise. Je ne suis pas de ceux qui estiment que la question de la restitution des objets et de leur histoire devrait être un exutoire pour toutes les frustrations. Il n’est pas question ici de vengeance mais de justice. Pour les Africains, cela ne doit pas être un règlement de comptes mais une quête d’identité et de culture. Je voudrais que les Congolais mettent un point d’honneur à tout savoir sur ces chefs-d’œuvre qui viennent d’un autre temps. Il n’est pas seulement question dans ce débat de droit patrimonial, de droit de propriété et de concepts juridiques, il en va aussi de la perception que les Congolais ont d’eux-mêmes : le masque-buffle qu’on leur a volé est un objet magnifique qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde. Cet objet incomparable qui a une valeur inestimable fut imaginé et fabriqué par leurs ancêtres et cela doit leur parler.

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