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Au bord de la Caspienne, la riviera des Iraniens

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Juillet 2019. Bord de mer à Darya Kenar, l'une des stations fréquentées par la bonne société iranienne. | © Forough Alaei

Société

Sur les plages au nord de Téhéran, les familles tentent d’oublier les sanctions et le spectre d’une guerre contre les États-Unis.

Le soleil et la mer, un pique-nique sur le sable, des familles sous les parasols et, dans chaque conversation, l’angoisse de la guerre. Au bord de la Caspienne, les Iraniens prennent du bon temps mais gardent les yeux rivés sur leurs téléphones. Grâce à la messagerie cryptée Telegram, qu’ils parviennent à télécharger illégalement, les informations circulent librement, le nom du président Hassan Rohani croise celui de Donald Trump. Des articles racontent en détail les échanges diplomatiques tendus entre l’Iran et l’Amérique. Depuis les années 1960, la province de Mazandaran, au nord de Téhéran, attire les vacanciers de tout le pays. La crise géopolitique qui secoue la république islamique ne les fait pas renoncer aux plaisirs de la baignade. S’inquiéter pour l’avenir n’oblige pas à gâcher le présent.

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Le roi de la plage. Dans la station chic de Darya Kenar, la bonne humeur règne. © Forough Alaei

Les femmes restent habillées, même dans l’eau, la tête couverte d’un foulard

Les hommes nagent en maillot de bain, les femmes restent habillées, même dans l’eau, la tête couverte d’un foulard, le hidjab, que la police religieuse leur interdit d’enlever. Certaines sections de la plage leur sont réservées, délimitées par d’immenses paravents derrière lesquels elles peuvent offrir au soleil leurs bras et leurs jambes. Les jeunes louent des canoës-kayaks, des planches à voile, des bateaux à moteur, d’autres se promènent à cheval, certains à moto ou en quad. Des chiens sautent dans les vagues, des hommes torse nu organisent des parties de volley-ball, tandis que des groupes de collégiennes voilées de noir de la tête aux pieds posent en photo pour leurs professeures.

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Baignade mixte. Dans cette portion de plage de Mahmoudabad, les femmes peuvent profiter de l’eau avec les hommes à condition d’être couvertes. © Forough Alaei

Règne sur ce sable gris un amusant désordre, couvert par des chants traditionnels échappés de vieux transistors, ou de la pop contemporaine jouée sur Smartphone. Loin de la capitale, dans cette région où la religion pèse moins qu’ailleurs, on respire des odeurs de barbecues et un vent de liberté. Alors, on se laisse aller, les langues se délient, les couples se montrent, la jeunesse danse et chante. « Je viens ici avec mon petit copain, nous ne sommes pas mariés, confie une jeune femme sur la plage de Babolsar. Personne ne nous connaît, donc il n’y a pas de problème. Ce n’est pas le cas dans notre ville. »

Un mélange de Saint-Tropez et de Palavas sur côte iranienne

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Châteaux de sable et vrais rideaux, ici relevés, mais abaissés chaque matin pour permettre aux femmes de se baigner en maillot à l’abri des regards masculins. © Forough Alaei

L’inflation qui appauvrit l’ensemble du pays limite les séjours à l’étranger, désormais trop coûteux. Le Mazandaran devient une destination idéale pour la bourgeoisie, privée de voyages. Elle se mêle sans heurt aux classes populaires. À Mahmoudabad, Babolsar ou Darya Kenar se côtoient des retraités fortunés, des familles de la classe moyenne, des étudiants et des fils de millionnaires, des gamins et leurs grands-parents, une mosaïque joyeuse d’habitués. Des villas de luxe avec piscine se vendent près de 1 million de dollars quand, à quelques mètres, il est possible de camper gratuitement dans les dunes. Un mélange de Saint-Tropez et de Palavas sur côte iranienne, de plaisirs dispendieux, de Jet-Ski et de hors-bord avec des bonheurs simples : sable chaud et eau fraîche. Tous viennent en voiture. Il faut cinq heures au moins depuis Téhéran, bien plus depuis Ispahan, tant il y a d’encombrements. « Mais ce n’est pas grave, l’essence coûte si peu cher en Iran ! » lance un jeune homme.

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Bain de soleil à volonté. Au loin, les petits bateaux de plaisance côtoient ceux des pêcheurs. © Forough Alaei

Pour le déjeuner, on partage des chips et des sandwichs, du thé et des jus de fruits. Jamais d’alcool. Des nappes colorées sont étendues à même le sable mais certains apportent tables en plastique, chaises pliantes et réchauds à gaz pour faire griller le poisson. On retrouve du Martin Parr dans ces scènes aux couleurs bariolées. Cohue, châteaux de sable et torpeur estivale. On bronze. Les heures filent, identiques et trop rapides, voilà le soir, l’heure du narguilé. Les terrasses de café se remplissent, les femmes brossent leurs cheveux, se maquillent les yeux, fument autant que les hommes. Des dîners s’organisent dans le rococo des demeures les plus privilégiées ; les campeurs partagent un « khoresh bademjan », un ragoût d’aubergines servi avec du riz. Tous parlent de politique. Au fil de l’été, les inquiétudes ont diminué. « Trump ne lancera pas d’offensive avant les prochaines élections, croit savoir un père de famille. Personne ne souhaite la guerre, pas même lui. » Les vacances ont détendu les corps et les esprits, la rentrée s’annonce, une lueur surgit, l’espoir.

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