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Affaire Dupont de Ligonnès : le récit insoutenable de la maison de l’horreur

Xavier Dupont de Ligonnès aurait été arrêté vendredi à l'aéroport de Glasgow, en Ecosse. | © Belga

Société

C’est dans le jardin de cette demeure bourgeoise de Nantes que, le 21 avril 2011, ont été retrouvés les cadavres d’Agnès Dupont de Ligonnès et de ses quatre enfants. Revoici notre récit de ce fait divers qui a glacé la France, déjà paru en 2015.

 

Xavier Dupont de Ligonnès aurait été arrêté ce vendredi 11 octobre 2019 à l’aéroport de Glasgow, en Ecosse, mettant fin à une cavale de plus de huit ans. Il était introuvable depuis avril 2011. Le père de famille est la principal suspect du quintuple meurtre de sa femme et de ses enfants. L’homme, qui avait pris l’avion à l’aéroport parisien de Roissy-Charles de Gaulle, a été confondu par ses empreintes digitales. Les enquêteurs français sont en route pour l’Ecosse.

Revoici notre récit de ce fait divers qui a glacé la France, déjà paru en 2015. Par Arnaud Bizot.

Au maître d’hôtel, Agnès commande un Martini blanc et des jus de fruit pour ses trois enfants. Son mari se décide pour un bordeaux. Il est d’excellente humeur. C’est rare, depuis quelques mois. Stressé, cassant, il ne mange plus, s’enferme la nuit dans son sous-sol, où il a installé son bureau, occupé à Dieu sait quoi. « Un endroit glauque », disent les copains des enfants. Agnès subit sans rien oser dire. Dans la chambre conjugale du premier étage, le couple ne conjugue plus rien. Agnès fait des écarts de poids, passe des heures sur son ordinateur. A d’anonymes internautes, elle confie la dérive de son couple : « Dès que je m’adresse à mon mari, il se sent attaqué, humilié, rabaissé. » L’idée de divorcer lui trotte dans la tête, mais elle n’aborde pas la question : l’homme dont elle porte le nom, Xavier Dupont de Ligonnès, lui fait peur. L’autre jour, elle lui a demandé : « Est-ce qu’on est heureux ? » Il a répondu : « Oui, et si on pouvait tous mourir demain, quel pied ! »

 

©PHOTOPQR/OUEST FRANCE/Franck Dubray

Mais ce dimanche soir du 3 avril 2011, Agnès a en face d’elle un homme attentif, badin, qui semble enchanté d’emmener sa famille au restaurant. Un vrai mari, en somme. Ce week-end, il a dit à sa femme que tout allait s’arranger. Il a réservé dans un endroit qu’elle et les enfants adorent, Le Charolais Grill, à Saint-Herblain (Loire-Atlantique). Agnès a mis une jolie tenue. Lorsque Xavier est comme ça, elle lui pardonne tout le reste. Elle communique sa gaieté à ses enfants. Arthur, 20 ans, a un peu traîné les pieds pour venir. Il supporte mal le climat familial. Mais, depuis cinq mois, il a une petite amie. Anne, sa sœur de 16 ans, en première S, joue du piano et de la guitare basse. Elle fait du baby-sitting dans le quartier et rêve de participer à nouveau aux Journées mondiales de la jeunesse. Benoît, le dernier, 13 ans, joue de la batterie. Cette sortie imprévue le ravit. Cet enfant-là est joyeux. Agnès regrette sûrement l’absence de Thomas, resté à Angers où il étudie la musicologie, à l’Université catholique de l’Ouest. Il a fondé un groupe de rock. Il a 18 ans.

Agnès: « C’est terrible à dire, mais parfois je pourrais penser que Xavier est un bon à rien »

 

Agnes Dupont de Ligonnes. ©Photo by JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP.

Habituellement, le dimanche soir, Xavier prend la route et disparaît la semaine entière. Se décrivant comme un « entrepreneur », il vante auprès des siens le succès de ses activités, pourtant démenti par les recommandés qui inondent la boîte aux lettres du 55 boulevard Robert-Schuman. S’il reste à Nantes, c’est pour les intercepter. Le mois dernier, ils ont reçu la visite d’un huissier. Entre 2003 et 2006, Xavier a lancé une vingtaine de sites Internet, mais les a fermés les uns après les autres. Puis il a créé une société éditrice d’un guide, « La route des commerciaux », offrant des avantages aux VRP dans des hôtels et restaurants. « Dans son enthousiasme excessif, il faisait n’importe quoi, se rappelle un collaborateur. Il n’avait pas plus d’une dizaine d’établissements partenaires, mais a fait imprimer des centaines d’exemplaires de son guide. Ça a coûté une fortune ! » Ses idées fumeuses engloutissent la totalité du modeste héritage d’Agnès, 80 000 euros. En chat, elle écrit, en 2009 : « On a de gros problèmes de fric. Il a monté sa boîte avec MON argent et ça traîne, ça traîne. Il me donne des explications à la noix. C’est terrible à dire, mais parfois je pourrais penser que c’est un bon à rien. »

Si elle découvrait toute la vérité, que penserait-elle ? Et que diraient les enfants ? Xavier cherche à emprunter. Mais il a trop dupé son monde, plus personne ne cède à son bagout de mythomane. Ni sa famille, qui l’a plusieurs fois aidé, à coups de 5 000 euros. Ni sa maîtresse, qu’il supplie, en décembre 2010, de lui virer sur son compte, et dans l’heure, 50 000 euros. « Je suis ruiné, au fond du trou, lui maile-t-il. J’ai quatre mois de loyer impayés. Le 15 avril, je vais être expulsé. Je ne peux plus payer les écoles et j’ai dû demander à maman de quoi acheter les cadeaux de Noël. J’ai des idées morbides : foutre le feu à la maison après avoir donné des somnifères à chacun, me foutre sous un 35-tonnes pour qu’Agnès touche 600 000 euros d’assurance. Tu attendais Zorro ou Tarzan, qui aurait réussi à redorer son blason, et tu tombes sur un homme écrasé qui ne peut être sauvé que par toi. Je ne peux pas fuir, sauf, bien sûr, de façon radicale et définitive. »

Agnès: « C’est terrible à dire, mais parfois je pourrais penser que Xavier est un bon à rien »

Au Charolais Grill, Xavier choisit de la viande de bœuf pour tout le monde. C’est son côté militaire. « Il donne un ordre, on l’exécute », a écrit un jour Agnès sur un forum. Ce soir, elle retrouve son Xavier d’antan, aussi drôle que lorsqu’elle l’a rencontré la première fois à Versailles, elle avait alors 16 ans. Elle l’a perdu de vue ensuite pendant douze ans. Dans l’intervalle, Agnès a eu Arthur. « Avec un barman de café », chuchote-t-on à Versailles… Xavier, lui, n’a pensé qu’à s’éclater et à draguer des filles qu’il promenait à bord de sa Triumph Spitfire décapotable, offerte par son père pour ses 18 ans. Avant d’épouser Agnès, il a voyagé deux ans aux Etats-Unis. Un road trip en sac à dos, d’où il est revenu avec des CD de country, tout Elvis Presley et des rêves de Far West. « C’est un glandeur professionnel, un flambeur qui ne te rendra jamais heureuse », préviennent alors les copines d’Agnès. « Je m’en fous, je l’aime ! »

 

©PHOTOPQR/OUEST FRANCE /Franck Dubray/ NANTES

Il règle l’addition, 136 euros. Il est 21 h 45. Ce dimanche soir, Agnès ignore que Xavier a vidé les comptes, résilié le bail de la maison, envoyé un chèque pour le trimestre dû à l’école de Thomas. Elle se doute encore moins que, l’avant-veille, il a acheté une pelle, du ciment, du ruban adhésif, un produit désincrustant, des sacs-poubelle de grande taille, plusieurs mètres de toile de jute et quatre sacs de chaux de 10 kilos chacun. Tout est dans le garage, sous une bâche. Les Ligonnès regagnent Nantes. A leur arrivée, les deux labradors, Léon et Jules, aboient d’excitation. A 22 h 37, Xavier laisse à sa sœur un message enjoué : « On était au resto en famille. Si c’est pas trop tard, tu me bipes. Là, je vais coucher les enfants, dire bonsoir à tout le monde. »

Xavier tire à bout portant deux balles dans la tête pour Agnès, Arthur, Anne et Benoît. Trois balles pour les chiens.

Depuis plus d’un an, le père est membre avec ses deux fils de la Société nantaise de tir. Ils s’entraînent au pas de 10 mètres. Une passion soudaine. Un armurier de Nantes se rappelle sa visite : « Il se prétendait “prêtre tireur d’élite”. Je l’ai pris pour un barge. » Xavier interroge un jour son instructeur sur l’utilité d’un silencieux. « Ça nuit à la précision du tir », lui répond le gars. Il en achète quand même un. Il tire à bout portant treize balles de 22 long rifle avec la carabine semi-automatique à cinq coups héritée de son père. C’est l’acte méthodique et froid d’un tueur. D’abord deux balles dans la tête pour Agnès, Arthur, Anne et Benoît, préalablement drogués, peut-être au restaurant. Trois balles pour les chiens. Benoît, le cadet, a reçu, en plus, deux balles dans la poitrine, comme s’il avait tenté de se défendre ou de s’échapper. Mais d’où ? Aucune goutte de sang nulle part. Les enquêteurs se demandent toujours à quel endroit de la maison a eu lieu l’exécution. Ligonnès a-t-il tapissé de plastique poubelle le local réservé aux chiens, au rez-de-chaussée à gauche, avant d’y entasser les siens ? Ou les a-t-il abattus en passant dans leurs chambres ?

Ligonnès enroule chaque corps dans un drap et une couverture. Dispose sur chacun d’eux une médaille pieuse, une croix et un chapelet. Affronte-t-il leurs visages, avant de refermer la toile de jute avec un nœud ? Leur dit-il adieu ? Et lui qui se plaint tout le temps d’avoir mal au dos peine-t-il à transporter les corps, dehors, sous la terrasse en bois ?
Deux jours plus tard, à Angers, son fils Thomas est en train de répéter avec un copain de son groupe de rock lorsqu’à 17 heures son père l’appelle : « Maman a eu un accident de vélo. » Thomas revient à Nantes, son père l’emmène dîner au restaurant. Que raconte-t-il à son fils préféré ? Certainement pas que, ces deux derniers jours, il a vidé la maison familiale et balancé à la Déchetterie linge, habits, jouets, livres. A la fin du repas, l’adolescent a un léger malaise. Barbouillé et somnolent, il grimpe dans la voiture de son père.
Ligonnès ensevelit Thomas à quelques pas de sa mère et de ses frères et sœur. Son portable ne cesse de vibrer. Son ami d’Angers cherche à le joindre. Ligonnès lui répond par un SMS signé Thomas : « Je suis malade, je ne rentre pas. » Puis, comme l’ami insiste : « J’ai plus de batterie. Mon père va chercher un chargeur. » Il a fait la même chose avec les téléphones d’Arthur et d’Anne. Tous les amis ont laissé des messages et des SMS, auxquels Ligonnès a répondu. Le lendemain, à Angers, il vide la chambre de son fils. En chargeant la voiture, il croise un voisin à qui il lance : « Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour ses enfants ! »

Voilà quatre jours qu’une vingtaine d’enquêteurs retournent la maison. Ils penchent pour un départ collectif et précipité. Dans le lave-vaisselle, six assiettes et des couverts encore sales. Ligonnès a écrit une lettre aux écoles des enfants, dans laquelle il évoque une mutation professionnelle en Australie. Et dans un e-mail délirant et cynique, adressé quatre jours après les meurtres à sa famille, il annonce un départ aux Etats-Unis pour une durée indéterminée. Il s’attribue un rôle grandiose, central et héroïque, d’exfiltré par la DEA (Drug Enforcement Administration) comme « témoin d’un procès contre de hauts responsables du trafic de drogue international ». « Nous n’existerons plus en tant que Français et, pour des raisons de sécurité, personne ne pourra plus communiquer. On aura des choses à vous raconter. Le plus dur va être de nous habituer à nos nouveaux noms. » Sa lettre débute par un désinvolte « Coucou tout le monde ! » comme s’il s’agissait d’un départ en vacances. Il laisse enfin quantité d’instructions, « résilier EDG-GDF », dresser la liste de ce qui est à jeter et de ce qu’il faut vendre, comme la Golf et la Xantia. « Nous aurions pu laisser les Américains s’occuper de tout, mais ils ne font pas dans le détail. » Seule empathie pour ses chiens : « Heureusement, une personne les a pris tous les deux, ils ne seront pas séparés. » Puis une dernière phrase : « Inutile de s’occuper des gravats et autre bazar entassé sous la terrasse. C’était là quand nous sommes arrivés. » Cet « amoncellement bizarre » intrigue tout de suite un policier. Il fait tout dégager. Sous la terre fraîche, la chaux apparaît. Les corps sont disposés en quinconce, sur deux niveaux.

14 avril 2011. « Nous avons plus d’une semaine de retard sur le bonhomme », confie un enquêteur. Ligonnès a passé la nuit du 12 dans une auberge du Pontet (Vaucluse). 234 euros la nuit, plus le dîner, copieux, au cours duquel il adresse à la patronne des regards sans équivoque. « Après les actes odieux, il a peut-être traversé une phase d’excitation psychique, teintée de toute-puissance », estime Daniel Zagury, expert psychiatre près la cour d’appel de Paris. Le 14, Ligonnès dort dans un Formule 1 de Roquebrune-sur-Argens, après avoir retiré 30 euros dans un distributeur. Il quitte l’hôtel le 15 au matin ; la caméra le filme en train de sortir, d’un air très naturel. Il s’était entraîné depuis des mois à changer son apparence : cheveux longs, barbe et moustache. Il abandonne la Xantia sur le parking et s’éloigne à pied. Devant l’alignement inhumain et absurde des cercueils d’Agnès, Arthur, Thomas, Anne et Benoît, ce 28 avril 2011, en l’église Saint-Félix de Nantes, un cousin d’Agnès citera Benoît XVI : « N’ayez pas de haine. » Le prêtre dira : « Ne perdons pas notre âme à fouiller, à scruter le mystère de l’horreur. »

Quatre années ont passé et Ligonnès a été signalé huit cents fois. Huit cents fausses pistes. « Plus un sujet est égocentrique et cynique, plus il s’arrange avec sa conscience, explique le Dr Coutanceau. L’essentiel est de sauver sa peau. Il peut très bien se projeter dans une nouvelle vie, comme un joueur veut se refaire. Ce type de criminel ne se rend ou ne se suicide que si le côté humain remonte à la surface, avec le remords ou la nostalgie de ceux qu’il a tués. »

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