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Malgré la réforme, les Saoudiennes ne peuvent toujours pas voyager librement

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Une Saoudienne reçoit son passeport tout neuf, le 29 août 2019. | © FAYEZ NURELDINE / AFP

Société

Pour les femmes en Arabie Saoudite, l’autorisation d’obtenir un passeport sans l’accord d’un tuteur ne signifie pas liberté de mouvement. 

La bonne nouvelle était annoncée en août dernier. L’Arabie Saoudite autorisait (enfin) les femmes de plus de 21 ans à obtenir un passeport et à voyager à l’étranger, sans accord préalable d’un tuteur mâle, généralement le père, le mari ou un parent proche. Ce changement, initié par le prince héritier Mohammed ben Salmane qui veut moderniser l’image de son pays, mettait fin à une restriction de longue date qui a poussé de nombreuses Saoudiennes à fuir leur pays. Mais dans ce royaume ultraconservateur, où la domination masculine est toujours très ancrée, cette réforme reste insuffisante, et présente même une « faille énorme », selon un diplomate occidental.

Si Ryad a assoupli les restrictions de voyage imposées aux femmes, il n’a pas aboli le « taghayyub » (absence en arabe) qui permet au tuteur de limiter leurs mouvements, de les ramener de force à leur foyer ou de les placer dans des centres d’accueil assimilés à des prisons. Un « tuteur » peut toujours signaler à la police l’absence d’une parente, « ce qui peut entraîner son arrestation et son éventuel placement à Dar al-Reaya (refuge pour femmes) », explique à l’AFP, cité par La Libre, Eman Alhussein, chercheuse saoudienne spécialiste du Golfe et collaboratrice du Conseil européen des relations extérieures.

« Les Saoudiens ne peuvent pas empêcher leurs filles d’obtenir un passeport, mais ils peuvent toujours déclarer leur disparition à la police qui se chargera de les ramener à la maison », ajoute un diplomate occidental. L’année dernière, des membres du Conseil consultatif ont recommandé au ministère de la Justice de renoncer au « taghayyub » mais la recommandation semble avoir été ignorée.

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Selon Human Rights Watch (HRW), un tuteur peut obtenir un ordre de la justice interdisant à une parente de voyager et aussi porter plainte pour « désobéissance » contre une proche, ce qui peut conduire à son emprisonnement.

Dans ces refuges, l’enfer

Les femmes, autorisées notamment à conduire depuis juin 2018, continuent d’avoir besoin de l’autorisation d’un tuteur pour se marier ou pour sortir d’un refuge. Deux Saoudiennes qui ont passé près d’un an dans l’un de ces centres pour avoir fui leurs familles en raison, selon elles, de mauvais traitement, racontent à l’AFP qu’elles y étaient surveillées par des caméras 24 heures sur 24. Quand elles sont punies, les femmes y sont flagellées par des hommes.

L’une d’elle affirme que les responsables du centre de Ryad tenaient un carnet pour déterminer l’arrivée des règles des femmes, une pratique confirmée par HRW. En période de menstruation, elles sont dispensées des prières musulmanes, obligatoires dans ces centres. Un document du foyer de Ryad consulté par l’AFP décrit l’une des femmes comme « frustrée », « rebelle » et cherchant à salir la réputation de sa famille.

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« Certaines femmes peuvent rester longtemps dans ce genre de foyer si elles ne sont pas réclamées par des tuteurs », indique la chercheuse Eman Alhussein. Ce fut le cas des deux femmes que l’AFP a rencontrées. Sans réclamation de leurs familles, elles ont été transférées dans un autre type d’établissement appelé Dar al-Diyafa, ou « foyer d’accueil ». Il s’agit, selon elles, d’un centre rempli de femmes déprimées qui n’ont pas été réclamées par leurs familles depuis de nombreuses années. La violence règne dans l’établissement et plusieurs femmes ont tenté de s’évader malgré une sécurité renforcée, selon leur témoignage.

Parfois, le mariage semble être la seule issue. « Beaucoup sont coincées là depuis des années et certaines attendent que quelqu’un vienne les épouser. Et les hommes se présentent avec des demandes spécifiques : ‘Je veux une grande fille! » par exemple, selon Rothna Begum, chercheuse pour HRW. Les autorités saoudiennes n’ont pas répondu aux demandes répétées d’accès aux abris.

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